La vie des artistes sous les feux de la rampe

Une habitante d’Ashdod relate, avec l’humour qui caractérise bon nombre des citoyens du Sud, un quotidien riche en péripéties, digne d’un scénario à la Charlie Chaplin. Ou comment raconter le drame par le rire...

2111JFR13 521 (photo credit: Reuters)
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(photo credit: Reuters)
Qui n’a pas rêvé un jour d’accéder à la notoriété ? Eh bien nous, les gensdu Sud, ça y est, c’est chose faite, on est des vedettes ! Remarquez, nous,perso, on n’avait rien fait pour. C’est ça le talent, ça se décèle à 40kilomètres à la ronde... de Gaza.

D’ailleurs, avec un peu de chance, comme disait Sacha Guitry, on nousreconnaîtra peut-être aussi du génie.

Pourvu que ce ne soit pas à titre posthume, c’est tout ce qu’on demande...

Bon, le gouvernement serait bien avisé quand même de nous offrir un petitcachet en fin de contrat. Si, si, je vous assure, cela nous ferait bien plaisirsi cela payait un peu nos prestations. Parce que, voyez-vous, c’est duplein-temps en ce moment. On est devenus si célèbres qu’on n’a même plus letemps de prendre une douche. A peine sous l’eau, voici qu’on est bissés : 30secondes pour apparaître sur les planches, pardon, sous les escaliers ! Lesuccès est tel que j’ai même pensé me baigner tout habillée...

Et puis il faut aussi que vous sachiez qu’on n’a pas de doublures, on fait toutnous-mêmes. Si, si, même les cascades.

Peu importe que vous soyez taillés comme Laurel ou Hardy, régulièrement onapparaît dans des scènes de rues où il nous faut jouer les Schwarzenegger endirect. Tenez, rien qu’hier par exemple, à peine rentrée de mon lycée deRehovot où durant 5 heures, j’ai initié mes élèves au dur métier d’artiste enles priant mille et une fois de bien vouloir se coucher par terre, les bras surla tête, et d’écouter les consignes de la pro du Sud que je suis (oui parce quede Gaza, depuis peu, on repère les talents à plus de quarante kilomètres,voyez-vous) que hop, biiiiiiiiiiiis ! Pourtant j’avais tout fait pour voyagerincognito. Quoique, à bien y réfléchir, je n’aurais peut-être pas dû mettre meslunettes de soleil et mes talons aiguille, ça a dû paraître louche... Enfin, lefait est qu’à peine arrivée à Ashdod et le temps pour moi de demander auchauffeur du Monit Sherout 55 (c’est le numéro de la ligne, je ne suis pasTunisienne, je tiens à le préciser) à quelle heure il comptait décoller decette zone un peu trop à découvert selon moi, que la sirène retentit. C’estlong trente secondes. Très long.

Si j’ai dit le contraire, apparemment, c’est que, comme le dit la chanson, “lesmots, les mots c’est bien changeant, s’ils sont dits au passé ou au présent”.

Trente secondes donc, moins deux pour analyser la situation et une demie pourle temps de réaction. Pas un seul immeuble accessible à proximité. La gare ? Ilfaut faire tout le tour à cause des barrières de sécurité et traverser deuxroutes.

C’est pourtant la seule solution... Course effrénée, donc, saut des barrièreset arrivée en trombes à l’entrée du premier magasin. C’est vrai, j’ai perdu unechaussure dans l’effort et cassé le talon de l’autre. Mais au vu de mescapacités sportives jusque-là insoupçonnées, je compte bien m’inscrire, si Dieule veut évidemment, aux futurs Jeux olympiques.

Les figurants d’Ashdodywood 

D’ailleurs, ces derniers jours, le sport mepoursuit. Mon salon ressemble davantage à un mini-stade de foot qu’à un nobleet coquet living-room. Quand je ne suis pas là, mon fils en profite pour formerune équipe de footballeurs non avertis. La cage étant, mais c’est bien sûr, lafenêtre.

L’avantage, c’est que la solidité du double vitrage n’est plus à démontrer.Oui, les missiles n’ont qu’à bien se tenir, ils ne rentreront pas chez moi sansinvitation ! Ce soir, mes voisins m’ont remis leur plante, une magnifiqueplante grasse à fleurs rouges. Ils m’ont demandé d’en prendre soin durant leurabsence : ils voudraient s’éloigner un peu d’Ashdodywood. “Ce n’est pas à nosâges qu’on apprécie la célébrité”, m’ont-ils affirmé, “le film peut se passerde nous. Nous n’étions que des figurants de toute façon”.

Des figurants qui vont me manquer : nos blagues de stars dans les escaliers,nos fous rires entre deux boums, pour tromper l’ennemi. Cette nuit, je n’aiguère fermé l’oeil, attentive au moindre bruit. Et au silence. Ce silence quiempêche de dormir quand on est habitués à l’euphorie inquiète. J’espère quenous n’aurons pas besoin d’user d’antidépresseurs quand tout cela sera fini.

Parce que cela doit bien finir un jour, n’est-ce pas ? On ne peut pas rejouerles mêmes scènes ad vitam æternam. Les feux de la rampe, c’est bien un temps,mais c’est comme tout, cela doit nécessairement cesser un jour. Un jour.

Prenons néanmoins le temps qu’il faudra avant le clap de fin. Oui, MessieursDames d’ici et d’ailleurs, pour l’heure, pas question d’entracte, même si onaimerait bien ne pas partir en tournée. Quant au repos des guerriers, que leCiel protège nos enfants, ce sera pour plus tard.

On espère juste que nos producteurs, qui parlent en ce moment même decessez-le-feu, en sont, comme nous, convaincus. Ah, zut, ça y est ! On estencore bissés... Allez silence, pardon, sirène... on tourne !

 ■ Yaël Bensimhounest professeur de français. Elle vit à Ashdod avec ses trois enfants.