Le clergé chrétien d’Israël s’exprime

Des dirigeants de différentes obédiences chrétiennes se sont rencontrés le mois dernier. Au programme : enjeux de l’Eglise et processus de paix

P18 JFR 370 (photo credit: Mohamad Torokman/Reuters)
P18 JFR 370
(photo credit: Mohamad Torokman/Reuters)
Des sommités desEglises luthérienne, latine, grecque orthodoxe et évangélique ont rencontré desjournalistes de la scène internationale dans la Vieille Ville de Jérusalem pourdiscuter de la situation actuelle de la communauté chrétienne en Terre Sainte.Une rencontre sous les auspices du Bureau de presse du gouvernement israélien.
Selon une étude menée par le Bureau central des statistiques israélien (CBS),ils sont 158 000 chrétiens à vivre dans le pays à ce jour et représentent 2 %de la population. A peu près 80 % d’entre eux sont arabes, les autres, étantmajoritairement issus des vagues d’immigrations en provenance de l’ex-Unionsoviétique, ont bénéficié de la loi du retour.
Le mois dernier, au centre Notre-Dame à Jérusalem, le père Pietro Felet, del’Assemblée des fidèles catholiques en Terre Sainte a exprimé la difficulté dela communauté chrétienne d’Israël à se définir au vu de ses multiplesobédiences. « Nous avons des difficultés à nous identifier nous-mêmes », aconfié Felet. « Notre Eglise n’est pas nationale, nous sommes un mélanged’Arabes chrétiens, de chrétiens hébraïsants et de chrétiens issus del’ex-Union soviétique ».
En outre, 45 % sont catholiques, 40 % orthodoxes et 20 % entrent dans la catégorie« autres ». Et la plupart des Arabes chrétiens vivent dans le nord d’Israël,stipule le rapport de CBS. Parmi les villes à forte densité chrétienne, il fautnoter Nazareth où ils sont 22 400, Haïfa (14 400), Jérusalem (11 700) etShfaram (9 400).
Quant à la croissance démographique de la population chrétienne, elle n’est quede 1,3 % par an, loin derrière celle des juifs et des musulmans, respectivementde 1,8 % et 2,5 %, selon ce même rapport.
En raison de la nature plurielle de l’Eglise et des fractures engendrées, Feleta mis l’accent sur l’importance d’instaurer une meilleure compréhension quant àla présence chrétienne en Israël. « Avant tout il faut garder à l’esprit quenous vivons dans un pays de pèlerinage, car c’est ici que tout a commencé »,rappelle-t-il. « La compréhension des uns et des autres est à la base de notrecoexistence et notre but est de promouvoir une compréhension plus grande de laraison de la présence chrétienne en Terre Sainte ».
Une communauté éduquée
Le père Pierbattista Pizzaballa, du monastèrefranciscain Saint-Sauveur dans la Vieille Ville, a rappelé les relationshistoriquement ténues entre chrétiens et juifs, tout en soulignant leur trèsnette amélioration ces 50 dernières années. « L’histoire entre l’Eglise et leJudaïsme est connue », explique Pizzaballa. « Ces 50 dernières années lesrelations ont changé radicalement en mieux, mais on ne peut pas effacer lepassé aussi facilement. Bien sûr les problèmes sont toujours là, parce qu’ilest impossible d’effacer 2 000 ans de problèmes en 50 ans », ajoute-t-il.
Tout en admettant que « beaucoup doit encore être fait », il fait observer quela présence de l’Eglise catholique en Israël, depuis 800 ans, devrait luiconférer une plus grande légitimité. « Les catholiques ne sont pas desétrangers ici, ce sont des citoyens israéliens », note-t-il. « Nous voulons desrelations culturelles pour améliorer nos vies sous tous ses aspects. Noussavons que ce qui se passe en Israël compte aux yeux de l’Eglise catholique dumonde entier. » Pizzaballa relève ainsi la nécessité de renforcer les relationsentre l’Eglise et les autorités locales en matière de logement, de débouchésprofessionnels et d’éducation pour améliorer les conditions de vie descatholiques.
Bien que le niveau d’éducation des chrétiens soit élevé, nombre d’entre euxavouent rencontrer des difficultés à trouver un emploi durable. Pour autant,selon les estimations du Bureau des statistiques, l’emploi des chrétiens tourneautour de 54 % : 63,8 % pour les hommes et 45,3 % pour les femmes. Parmi lesArabes chrétiens le taux est de 48 % : avec 59,5 % pour les hommes et 37,7 %pour les femmes.
Un des problèmes majeurs que rencontre l’Eglise catholique à Jérusalem estcelui de la propriété et du logement dont les prix sont très élevés », dit-il.« Plus de terre signifie plus d’argent, mais pour une famille moyenne, les prixsont pratiquement inaccessibles ».
Vers un accord ?
Tout en admettant que l’Eglise a construit des centaines delogements pour les chrétiens, y compris 400 dans le quartier chrétien de lavieille ville, et que des projets sont en cours de réalisation à Jaffa etNazareth, Pizzaballa regrette qu’il soit difficile d’en construire davantage enraison de restrictions fiscales. Mais il espère que les négociations en coursentre l’Eglise et Israël aboutiront et conduiront rapidement à l’améliorationdes conditions de vie des chrétiens. « Des négociations sont en cours sur lavie de l’Eglise en Israël concernant des aspects économiques et fiscaux »,dit-il. « C’est un accord indispensable pour améliorer tous les aspects de lavie des chrétiens et nous sommes sur le point d’y parvenir. Donc je suisconfiant. » Pour ce qui est des crimes racistes à l’encontre des chrétiens,dont le vandalisme des lieux saints, Pizzaballa reconnaît avoir reçu le soutiende la police israélienne et des Autorités, mais ajoute que davantage doit êtrefait. « Si on ne dénonce pas ces actes quand ils se produisent, cela encourageà en commettre d’autres », déclare-t-il. « Nous avons besoin de travaillerlà-dessus. » Pour Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, une communautéchrétienne prospère passe par l’éducation. « Je crois en l’éducation, parce quetous les enfants devraient étudier et jouer ensemble pour former une nouvellegénération qui évolue dans le respect mutuel », dit-il. « Je dis souvent queJérusalem n’appartient à personne, nous appartenons tous à Jérusalem. » Pour cequi est des défis que rencontrent les chrétiens en Israël, Twal affirme que lemeilleur outil pour améliorer les relations reste le dialogue. « Le premier àavoir entamé le dialogue c’est Dieu lui-même, avec les grands prophètes del’humanité. »
« Ne parlez pas de persécutions »
Mais selon lui, ce sont lespoliticiens qui entravent les bonnes relations entre les communautés pourfréquemment fermer la Porte de Jaffa et la Nouvelle Porte de la Vieille Ville àcause de l’afflux de touristes et des événements sportifs. « Tout ce que nousarrivons à obtenir par le dialogue est réduit à néant dès que les politiques s’enmêlent », dit-il en ajoutant, « je ne suis pas très content de cela parce queJérusalem est sacrée pour tout le monde. Les politiciens doivent cesser defermer ces Portes qui empêchent les pèlerins de visiter les lieux saints. » «Nous n’avons pas besoin de tous ces événements touristiques. Je me réjouisqu’on m’ouvre les Portes, mais elles devraient s’ouvrir pour tous ».
Pour ce qui est du processus de paix, Twal se dit satisfait d’entendre que lesnégociations progressent entre Palestiniens et Israéliens, et que la communautéinternationale s’investit davantage pour améliorer la coexistence sur leterrain. « Si nous pensons à nos enfants dans 20 ans, il faut absolument queles choses changent dès aujourd’hui. Nous aspirons à la paix pour tout le mondeet on ne peut la souhaiter à un camp et pas à l’autre. » L’évêque Dr Mounib A.Younan, président de la Fédération mondiale luthérienne et premier Palestinienélu à la tête d’une Eglise universelle, pointe le degré alarmant d’ignorancequi règne en Israël sur la chrétienté et en accuse les médias et lesgénéralisations qu’ils diffusent. « Quand j’entends parler des chrétiens dansles médias israéliens, je me demande si je suis l’un d’eux », souligne-t-il. «L’une des idées fausses les plus répandues, c’est que les chrétiens sontpersécutés en Israël et en Palestine. Il existe certes des points de désaccordentre nous et ces différents gouvernements, mais de grâce ne parlez pas depersécutions. »
Reconnaître l’humanité de l’autre
Younan fait écho au ressentimentexprimé par Pizzaballa en ce qui concerne les prix prohibitifs en matière delogement et le manque d’opportunités sur le plan de l’emploi, des difficultésqui entravent une vie stable et sécurisée et l’enracinement des chrétiens. « Ilest important de pouvoir habiter Jérusalem qui est centrale dans nos vies, maisc’est impossible si c’est trop cher ». Et il ajoute : « La situation économiqueest très difficile, même si la majorité des membres de la communauté est d’unniveau d’éducation élevé. L’Eglise essaie d’y remédier, mais nous ne sommes pasune entreprise, nous sommes une Eglise. » En ce qui concerne les négociationsde paix, Younan regrette que la politique de construction dans lesimplantations se poursuive. « Nous croyons qu’il faut négocier à partir desfrontières de 1967 et pensons que le retour des réfugiés doit être acquis »,avance-t-il. « Nous doutons du sérieux des pourparlers. Nous ne voulons pas depression de la part des Américains. Nous voulons montrer notre volonté de fairela paix ». Quant à Jérusalem, elle doit être partagée, insiste Younan, maissans que l’armée en vienne à diviser la ville. « Je voyage beaucoup à traversle monde et on m’interroge sur Jérusalem », dit-il. « De l’avis de tous, sanssolution juste, pas de viabilité. Il faut qu’il y ait deux gagnants, et ne pascraindre de s’attaquer aux difficultés maintenant. L’extrémisme s’effondrera delui-même dès qu’une solution juste sera trouvée. Il n’y a pas d’alternative. Laguerre n’est pas une solution. » Et Younan de conclure que chacune des partiesen conflit doit reconnaître l’humanité de l’autre. Selon lui, il s’agit là dela première étape du processus de paix. « Ce n’est qu’après que ce pays seravraiment celui où coulent le lait et le miel ».