Le vintage automobile israélien fait du chemin

L’industrie automobile du pays a soulevé de grands espoirs à ses débuts. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui, à part quelques lots de roues, et une grappe d’inconditionnels qui persistent à circuler à bords de leurs voitures « made in Israël », auxquelles ils demeurent très attachés.

P22 JFR 370 (photo credit: DR)
P22 JFR 370
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Vendredi dernier,tard dans l’après-midi, une poignée d’aficionados se sont retrouvés dans unestation-service, à Ga’ash, une localité située entre Tel-Aviv et Netanya.Objectif : exposer leurs reliques vintage et parler boutique pendant quelquesheures.

C’est exactement le type d’événement qu’on imaginerait voir se dérouler enCaroline du Sud ou au sud de la Floride, autour d’une sélection de voituresaméricaines.

Nous sommes pourtant en Israël. Et parmi ces amoureux de modèles anciens, uncercle d’une trentaine de membres a créé un petit groupe, surnommé le Club desirréductibles, qui réunit des passionnés de voitures israéliennes, dont laplupart n’avaient jusqu’alors aucune dévotion particulière pour les véhicules.

La nostalgie prend le volant
Ni clinquantes nirutilantes, ces voitures ne possèdent pas de moteurs puissants, mais fontpartie de l’histoire d’Israël et d’une industrie qui s’est avérée florissantedurant des décennies, à la fois dans le pays et au-delà de ses frontières. « Onne faisait pas grand cas du design à l’époque », se souvient Moty Haimovitch.Ses enfants lui ont offert une Sussita 1966, surnommée kubia, le cube, aprèsavoir découvert son intérêt pour les voitures anciennes, alors que la famillerésidait aux Etats-Unis. Après une recherche intensive sur le net, ils lui ontdégoté un modèle sur mesure, qu’ils lui ont offert à leur retour au pays enoctobre dernier.

De la même manière que la nostalgie pousse de nombreux férus de voitures àinvestir dans les voitures anciennes qu’ils admiraient alors qu’ils étaientenfants ou jeunes adultes, une grande majorité des propriétaires de voituresisraéliennes date de l’époque où Israël avait sa propre production automobile.

Produites essentiellement à partir du milieu des années 1950 jusqu’en 1981, laplupart des voitures, de forme cubique, comme les breaks de fabricationaméricaine, étaient extrêmement rudimentaires. « Elles sont très faciles d’utilisation :pas de GPS, pas de ceinture de sécurité et aucun clignotant », fait remarquerHaimovitch. Il est interdit de circuler à bord de ces véhicules sur lesautoroutes entre 7 et 9 heures, afin de décourager les usagers d’en faire unmoyen de locomotion courant. D’autant plus que ces modèles israéliens sontmajoritairement composés de fibre de verre, et ne peuvent être équipés deceinture de sécurité.

Haimovitch, qui affirme ne prendre sa voiture que sporadiquement, uniquementpour le plaisir de la conduire, précise qu’il s’y sent en sécurité dans lamesure où il conduit lentement. « Vu la vitesse à laquelle je roule, il estévident qu’il s’agit d’un loisir. » « Parfois des automobilistes nous saluentde la main, essayent de nous suivre et de rester à notre vitesse, mais je netiens pas les y encourager », dit-il, ajoutant que ces voitures n’ont que 34chevaux, à peu près autant qu’un scooter.

Un nationalisme à rebours

La plupart desceux qui participent à nos réunions du vendredi soir sont des hommes. Mais ilarrive que leurs épouses ou leurs filles se joignent à eux occasionnellement,quand les voitures sont exposées à la curiosité de tous et que, garées capotouverts pour permettre aux visiteurs d’admirer améliorations, nouveautés etajouts apportés, elles donnent l’occasion de rassemblements conviviaux, oùcongratuler les heureux collectionneurs est de mise.

Ce qui singularise les membres de ce club, en marge des classiques amoureux devoitures en général, c’est leur nationalisme et leur attachement à l’industrieautomobile locale, laquelle, bien qu’ayant échoué à se maintenir à flots, n’enreste pas moins avoir été une industrie nationale florissante. « Ces voituresétaient made in Israël », insistent certains membres du club ; ils expliquent qu’ellessont chargées d’histoire, et que leur réhabilitation est importante parcequ’elles font partie de notre patrimoine national.

L’industrie automobile qui a pratiquement l’âge de l’Etat d’Israël lui-même, aconnu son heure de gloire avec une usine près du port de Haïfa, qui employaitnombre de nouveaux immigrants en travail à la chaîne, à l’assemblage despièces. En 1951, Ben Gourion, alors Premier ministre, avait même honoré de saprésence l’inauguration de l’usine, qui, sans prétendre devenir un « Detroit »israélien, n’en caressait pas moins le rêve de parvenir à une productionautomobile nationale viable.

Yohay Shinar, un historien de l’histoire automobile, qui s’est intéressé àcette odyssée israélienne dès son plus jeune âge, a fait des recherches sur cesecteur d’activités pendant des années avec le but de révéler les raisons deson infortune à la connaissance du public. Il regrette que des pans entiers deson histoire restent obscurs, en partie parce qu’Israël est un petit pays etque des informations d’une valeur historique n’ont pas été archivéescorrectement.

Shinar est le premier à admettre que le marché automobile n’a pas eu le destinattendu car il ne s’est pas développé comme il aurait fallu. « Cetteexploitation a été un échec », reconnaît-il.

Des reliques du passé chargées d’histoire

Pendant toute ladurée de son exploitation, l’usine a sorti un certain nombre de modèles qui ontsillonné le pays, conduits par des usagers très divers, allant de militairesaux familles de kibboutzim, et c’est pourquoi ce sont justement ces voituresboîtes que les membres du club, dans leur grande majorité, souhaitent voirréhabiliter.

L’attention des membres du club se focalise sur les fabrications desconstructeurs Autocars et Rom Carmel, qui ont produit des véhicules aux noms demontagnes : la Sussita, Carmel et Gilboa, ainsi que la Sabra, une versiondestinée à l’export vers le marché américain dans les années 1960.

En plus de leurs réunions du vendredi et d’autres événements, au cours desquelsles membres du club travaillent à la restauration des voitures, le groupe acréé un réseau d’aficionados qui s’échangent des conseils d’entretien et despièces détachées. Avec une consigne : pour toute pièce obtenue gratuitement parun des membres, un don est versé à une association caritative dédiée auxenfants israéliens atteints du cancer. « Une manière de rendre ce qu’ils ontreçu gratuitement », explique On Jacobson, un des fondateurs du club. « Au lieude mettre notre argent dans un plein d’essence, on le place dans des opérationscaritatives », confie-t-il, « ce qui semble encourager les gens à nous donnerdavantage de pièces détachées très rares, pour les voitures que nous cherchonsà restaurer ».

En cultivant à la fois l’amitié, la passion pour l’industrie automobileisraélienne en particulier et celle des voitures en général, le Club faitavancer l’histoire d’Israël sur ses quatre roues. Bien que les Sussita, Carmelet Gilboa ne soient pas connues pour avoir été de belles voitures, mais plusprosaïquement pour avoir été de simples moyens de locomotion pour voustransporter d’un point A à un point B, les propriétaires de ces modèles vintagetravaillent avec assiduité à convaincre qu’ils ne sont pas seulement de simplesreliques du passé.