Les aveux de Guilad Schalit : récit d'un enlèvement

Guilad Schalit, le « fils de toute la nation », aurait-il pu éviter de se retrouver captif aux mains du Hamas ? Voici l’intégralité de sa version.

Gilad Shalit 521 (photo credit: Courtesy)
Gilad Shalit 521
(photo credit: Courtesy)

Lors d’entretiens avec un psychologue, au terme de ses 5années de captivité, Guilad Schalit aurait exprimé des craintes quant àl’enquête que les autorités militaires ne manqueraient de mener à son endroit.Schalit savait exactement ce qu’il avait à craindre de l’enquête. Il neconnaissait que trop bien les circonstances qui ont conduit à sa captivité. Ilsavait qu’il n’y avait aucune raison d’être fier de ce qui s’était passé cettenuit-là. Il savait qu’il n’avait pas accompli son devoir de soldat au sein deTsahal. Même pas le minimum, pas le moindre geste, qui aurait pu éviter lepire.

Schalit sait très bien qu’il a baissé les bras ce 25 juin, qu’il s’est laisséenlever sans tirer un seul coup de feu qui aurait pu mettre ses agresseurs enfuite. Sans compter qu’il aurait aisément pu s’éviter d’en arriver à cetteextrémité. Il y avait donc largement de quoi appréhender la confrontation avecles enquêteurs.

Mais contrairement à d’autres soldats, faits prisonniers ou enlevés par lepassé, les forces miliaires israéliennes ont pris Schalit avec des pincettes.Il était devenu « notre enfant à tous », et ses années d’absence pesaient lourdsur la conscience collective. Ce sentiment de culpabilité a aussi empoisonnéles plus hautes sphères militaires. Le stress d’une véritable enquête lui futdonc évité, remplacée par un simulacre d’interrogatoire. Schalit n’a pas étécuisiné pour passer aux aveux. Il a eu droit, au contraire, à un traitement defaveur, ce qui n’a pas été la chance d’Elhanan Tannenbaum par exemple, autresoldat enlevé par le Hezbollah. Schalit a été traité comme le chouchou de lanation.

Les experts qui l’ont examiné ont identifié ses peurs, les ont mises sur lecompte du traumatisme et ont alerté les autorités sur la nécessité de leménager. Schalit a donc tranquillement pu devenir une superstar et bénéficierd’un traitement de faveur. Il s’est laissé surfer sur la vague d’amour quefaisaient déferler sur lui ses concitoyens et a profité d’une avalanche deprivilèges. Il venait de donner des années de sa vie à la nation, et, même sice n’était pas de son plein gré, c’est ce qui était retenu de l’affaire.

Une libération qui fait grincer des dents

Le jour de sa libération, le 18octobre 2011, a eu un avantgoût de jour férié ; la circulation était au pointmort, les larmes de joies mouillaient les mouchoirs, et même le chefd’état-major de l’armée, le général Benny Gantz, l’a élevé au rang de héros national.En regardant le retour de Schalit sur le petit écran, il était impossible de nepas y aller de sa larme.

Même moi, je dois l’avouer, j’avais l’oeil humide. Pourtant, pendant desannées, j’avais écrit tout le mal que je pensais des négociations en cours poursa libération et argumenté contre ce que j’appelais l’irrationnellecapitulation d’un Etat.

Le prix de cette libération était exorbitant et le payer, une erreur politiquemajeure.

Finalement après avoir fait fi de ses réticences et trahissant tous sesprincipes, le Premier ministre Binyamin Netanyahou jetait l’éponge et sedécidait à payer le prix fort pour la libération du soldat Schalit. Aujourd’huiencore, j’ignore s’il a pris la bonne décision. Cela n’a certes pas ouvert laporte à une nouvelle Intifada et Israël a survécu à cette libération.

Mais une partie des prisonniers arabes échangés contre Schalit sont depuis, ànouveau, derrière les barreaux et leur grève de la faim a mis les territoiresdisputés à feu et à sang.

Or, tout ce que l’on retient de l’histoire, c’est que le soldat Schalit estrentré à la maison et a commencé une vie nouvelle. Et que toute la sociétéisraélienne se tient à ses côtés comme un seul homme, solidaire envers etcontre tout, comme elle sait si bien le faire. Seule l’histoire dira si c’étaitou non la bonne décision à prendre et qui aura eu raison ou tort dans toutecette affaire.

Une « petite tête » 

Voici la véritable histoire de Guilad Schalit. C’est saversion des faits, telle qu’il l’a confiée aux enquêteurs qui l’ont interrogé.Comme il en avait fait état, la peur le tenaillait et il appréhendait le momentde la confrontation avec les enquêteurs. Il avait honte de ce qu’il aurait àleur dire. Mais il l’a fait avec franchise, en ne leur cachant rien, et c’esttout à son honneur.

Il n’a pas cherché à enjoliver la réalité. Il leur a avoué avoir manqué à sondevoir et échoué dans sa tâche. Et ce, spontanément, de son plein gré, sansqu’il n’y soit contraint d’aucune façon. Schalit possède une mémoire extraordinaire.

Il sait exactement ce qui est arrivé, où et quand. Il se rappelle tout de sesdéplacements d’une geôle à l’autre et même ce qu’il a mangé chaque jour de sacaptivité. Pour ses enquêteurs, il n’a omis aucun détail des événements qui ontconduit à sa captivité. Voici la version détaillée de l’attaque qui a permisson enlèvement. Voici l’intégralité de sa version des faits, exception faite decertains détails, censurés pour des raisons de sécurité.

L’attaque a eu lieu juste avant l’aube. Schalit et ses coéquipiers sont degarde à bord de leur tank, aux abords de la bande de Gaza. Durant la nuit, lesmembres de l’équipage ont dormi deux par deux, à tour de rôle. A l’aube, ilssont supposés être opérationnels, prêts au combat. C’est l’heure des liaisons radioentre les troupes et le poste de commandement, et il est procédé à l’appel.C’est exactement ce à quoi Schalit et ses coéquipiers devraient être occupés.

Au lieu de cela, un seul homme sur les quatre membres de l’équipage du tank estéveillé. Les trois autres dorment encore à poings fermés. Chacun est à sa place: le conducteur à la conduite, le radio aux communications, Schalit à son postede tir et le commandant dans la tourelle de commandement.

Schalit était connu pour être ce qu’on appelle en jargon militaire le « roshkatan », ce qui signifie littéralement « petite tête », locution qui désigne unsoldat qui a peu, voire pas d’initiative. On lui demande un certain nombre detâches, sans qu’il lui soit tout divulgué du contexte dans lequel il évolue, etil se doit de les exécuter.

Entre dilettantisme et inconscience

Schalit ignore à peu près tout desconjonctures, du champ de bataille et des objectifs de l’ennemi. Non pas qu’iln’ait reçu aucune information au cours de la préparation de la mission, car ila assisté aux briefings. Mais n’a prêté aucune attention à ce qui s’y est dit,dans la mesure où se considérant comme simple exécutant au sein de l’équipe, ila estimé qu’il était suffisant qu’il se contente d’obéir aux ordres de sonsupérieur hiérarchique qui a toute sa confiance et sur lequel il se reposeentièrement.

S’il avait prêté l’oreille au commandant de son bataillon alors qu’il exposaitles tenants et les aboutissants de leur mission, lors de briefings détaillés,il aurait pu relever les mises en garde du Shin Bet, l’Agence du renseignementintérieur, sur une possible infiltration de membres du Hamas qui menaçaient depénétrer à l’intérieur du territoire israélien via des tunnels, et fomentaientl’enlèvement de soldats.

Il aurait été au courant que des renforts stationnaient à quelques minutesseulement de l’endroit où se trouvait son tank, et le savoir aurait pupeut-être changer le cours de l’attaque qui allait avoir lieu et fairepossiblement échouer les tentatives d’enlèvement. Dans le briefing qui aprécédé les opérations, les positions des uns et des autres sur le terrain etl’organisation du déploiement des troupes ont été clairement communiquées.

S’il avait prêté attention à ces informations, il aurait su que toute la nuit,une unité d’élite était stationnée le long de la barrière de sécurité avecGaza, et ce, à quelque 200 mètres à peine de la position du tank dans lequel ilse trouvait. Le colonel Avi Peled, commandant en chef de tout le secteur,pourtant en sous-effectifs, avait consenti de son propre chef à venir romprel’isolement du tank, en lui faisant la faveur de déployer tout un bataillon enrenfort à ses côtés. Il aurait suffi que Schalit appelle à son secours pourqu’on vienne lui prêter main-forte. Encore eut-il fallu le savoir et pour cefaire, avoir prêté l’oreille à ces précieuses informations au moment où ellesétaient divulguées. « Je n’écoutais pas », a admis Schalit, au cours del’enquête, « le commandant écoutait et, pour moi, c’était suffisant. Je luifaisais confiance. » 

Equipage en fuite

Au moment où l’attaque commence, Schalitest profondément endormi à son poste de tireur, au fin fond du tank, son arme àses pieds. Il ne porte pas son casque sur la tête et son gilet pare-balles estsuspendu au dossier de son siège. Au regard de ce qui s’est passé, il se trouveque c’est justement à son gilet pare-balles posé à cet endroit, qu’il devrad’avoir la vie sauve.

Schalit s’endort à 4 h 35 du matin quand un coéquipier vient de prendre larelève. Avant cela il était de garde. 25 minutes plus tard l’impact d’unegrenade propulsée par fusée frappe le tank et le tire de son sommeil ensursaut. Il lève les yeux vers son commandant, le lieutenant Hanan Barak et leconducteur du char, le sergent Pavel Slutzker, en train de se hisser encatastrophe hors de l’habitacle.

« Guilad sors de là ! », lui crie le commandant Barak. Placé en contrebas deson poste de tireur, le caporal Roi Amitai hurle : « Hanan, Hanan ». Mais Baraket Slutzker sont déjà dehors.

L’ordre de quitter le char contrevient aux ordres en usage, en cours demission. Une grenade de ce type ne peut pas causer de dommage majeur à un charMerkava 3. L’impact a causé un choc aux occupants et provoqué la panique, maisil n’y a aucune raison objective de quitter le tank. Il n’est plus sous le feude l’ennemi, n’a subi que des dégâts légers, la grenade n’a pas invalidé lesystème électronique du tank et aucun blessé n’est à déplorer.

Après l’attaque, une fois les événements passés, un technicien s’installera auxcommandes du tank, allumera le moteur, puis le ramènera tranquillement à labase. Le tank dans lequel se trouve Schalit est donc en état de continuer lecombat. C’est une machine de guerre redoutable, avec un canon d’une puissanceet d’une précision de tir remarquable, trois mitraillettes prêtes à tirer, sanscompter les autres armes sophistiquées qu’il possède à son bord. Pourtantl’équipage fuit le tank.

Le tankiste n’était pas en mode combat

Il n’est pas question dans ces colonnesde blâmer qui que ce soit. Sous le feu de l’ennemi, quand le combat fait rage,nul ne peut prédire de ses réactions ; l’erreur est possible et ladésobéissance aux ordres guette. C’est déjà arrivé par le passé, cela arriveencore et se reproduira à l’avenir, il en est ainsi pour chaque conflit auquelle pays est confronté.

Mais cette mauvaise appréciation de la situation aura finalement coûté la vie àHanan Barak et Pavel Slutzker.

Deux soldats sont morts dans cette attaque et pourtant les Israéliens, pour lasécurité desquels ils ont sacrifié leur vie, ne retiendront pas leurs noms,mais celui d’une seule victime, le soldat Schalit.

Les enquêteurs ont demandé à Schalit s’il avait lui aussi quitté le tank.

« Non, je n’ai pas quitté le tank » a répondu Schalit.

« Pourquoi ? » « Parce que ça me semblait plus sûr à l’intérieur, qu’àl’extérieur », et Schalit a ajouté : « Dehors c’était dangereux.

A l’intérieur, je me sentais protégé ».

Après le départ de Barak et Pavel, Schalit entend quelques rafales d’armelégère. Rafales qui fauchent Barak et Pavel.

Schalit entend leurs corps tomber du tank et s’affaisser au sol. Puis dans lesilence qui suit, il réalise qu’ils ne peuvent qu’être morts ou grièvementblessés. Schalit vient de perdre son commandant, le caporal Roi Amitaï est piégéau fond de l’habitacle, à l’évidence le voici seul. Il décide alors de resterdans le tank et renonce à sortir pour combattre. Même en restant à l’intérieurdu tank, il lui serait facile d’utiliser la mitraillette, sans même avoir àmettre la tête dehors. Où il pourrait faire un tour avec le char, histoire demontrer qu’il est opérationnel et prêt à combattre. Mais il préfère restervissé sur son siège à attendre que ça se passe, en espérant que tout sera pourle mieux.

Abandon d’arme

Au même moment, à l’extérieur, il ne reste plus que deuxterroristes. Le commando infiltré sur le territoire était composé de septhommes. Deux sont morts en tentant de s’enfuir, après avoir attaqué unavant-poste de Tsahal et blessé plusieurs soldats. Trois autres ont attaqué uneautre position de l’armée abandonnée non loin de là, et deux seulement ont prisle tank pour cible.

Si l’équipage du char était resté opérationnel, fidèle au poste, il n’aurait euaucun mal à repousser ses assaillants.

Même Schalit tout seul, était en mesure de les neutraliser.

Mais à ce moment-là, le jeune caporal est rivé à son poste d’attaquant en trainde prier pour que tout cela finisse au plus vite. C’est alors qu’un desterroristes s’approche et lance deux trois grenades à l’intérieur du tank.

Schalit ne se souvient plus de l’explosion des grenades, en revanche il serappelle très bien de l’épaisse fumée.

Le siège est complètement déchiqueté. Schalit s’en sort miraculeusement,légèrement blessé à l’épaule et sur l’arrière du corps, par des éclats d’obus.C’est son gilet pareballes qui a amorti le plus fort de l’impact.

Sous le choc, tétanisé, il reste quelques minutes à suffoquer dans le tank,jusqu’à ce que la fumée se dissipe par l’ouverture du toit. Puis il se décide àsortir. Désarmé. Il laisse son redoutable M16 posé au sol, ce qui en termemilitaire signifie « abandon » de son arme.

Si seulement Schalit était sorti armé, prêt à tirer. Ou s’il avait eu la bonneidée d’attendre que l’ennemi escalade le tank, pour le neutraliser. Mais à cemoment-là, il ne fonctionne pas en mode combat. C’est ce qu’il a dit lui-mêmeaux enquêteurs.

Le tank est resté muet. Le soldat Schalit n’a pas tiré un seul coup de feu.