Liberman : cap sur le sommet

Acquitté, le bouillonnant ministre des Affaires étrangères peut laisser libre cours à son ambition politique. Il vise au plus haut.

P10 JFR 370 (photo credit: Reuters)
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Trois minutes par un clair matin de début novembre. C’esttout ce qu’il a fallu au tribunal d’instance de Jérusalem pour rejeter lesaccusations de fraude et abus de confiance contre l’ancien et nouveau ministredes Affaires étrangères, Avigdor Liberman. Une condamnation pour turpitudemorale aurait certainement signifié la fin de sa turbulente carrière politique.Son acquittement unanime et sans réserve a rouvert la voie aux viséesambitieuses du leader d’Israël Beiteinou qui rêve d’atteindre le sommet del’échelle politique israélienne.

Pour beaucoup, l’idée de voir Liberman au bureau duPremier ministre est une hérésie. Ses détracteurs affirment que ce serait unecatastrophe pour l’Etat hébreu. Ses partisans, au contraire, mettent en avantson esprit créatif et imprévisible. Ils estiment qu’il est l’un des raresdirigeants actuels à même de fournir des solutions viables originales.

Qu’il parvienne ou non aux sommets du pouvoir, Libermandevrait de toute façon avoir un impact énorme sur le rayonnement internationaldu pays. Tout dépend des limites que le Premier ministre mettra à ses fonctionsde ministre des Affaires étrangères, et comment Binyamin Netanyahou se gérerace défi en matière de leadership que lui pose son turbulent collaborateur.

Un programme de (Premier) ministre

Dans sa course au sommet, Liberman, 55 ans – 9 ans demoins que Bibi – va d’abord devoir opter pour une stratégie politique. Ilpourrait tenter de prendre le contrôle du Likoud en se portant candidat à saprésidence.

Il pourrait entreprendre de changer l’image de son parti,Israël Beiteinou, et accélérer le processus, déjà en cours, d’élargissement deson audience, au-delà de son électorat d’origine constitué essentiellementd’immigrants russes. Il pourrait encore opérer un rapprochement vers le centrede l’échiquier politique, ce qui serait pour le moins surprenant. Actuellementle fief de Yesh Atid, des travaillistes, du parti de Tzipi Livni et de Kadima,le centre souffre de l’absence d’un leader clairement perçu comme un Premierministre en puissance.

Ce qui n’est pas le cas d’Israël Beiteinou, où Libermanest déjà considéré comme le chef du gouvernement de demain. Lors d’une réuniondu Comité central du parti, fin novembre à Jérusalem, les intervenants l’ontainsi appelé, l’un après l’autre, à entrer dans la course.

Une initiative qui permettrait, selon eux, de changer ladonne de la formation qui, de modeste soutien de la coalition, pourrait ainsidevenir un adversaire de taille pour le Likoud.

Liberman n’a d’ailleurs pas vraiment besoin qu’on lepousse. Son discours et sa stratégie sont ceux d’un futur Premier ministre, luiqui cherche à assurer la domination juive sur un territoire aussi vaste quepossible. Il prône donc de mettre un terme aux revendications des Bédouins dansle Néguev, de continuer à développer les implantations de Judée-Samarie à unrythme solide et enfin d’attirer quelque 3 millions de nouveaux émigrantssur les 15 prochaines années afin de garantir une majorité juive dans l’Etathébreu.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères prôneégalement la fermeté en matière de sécurité. Si de nouveaux tirs de roquettessont dirigés contre des civils israéliens dans le sud, l’armée israéliennedevra envahir, reconquérir et réoccuper toute la bande de Gaza, renverser legouvernement du Hamas et détruire, une fois pour toutes, son infrastructureterroriste.

Reste la question à l’ordre du jour : transformer lepacte électoral de l’année dernière avec le Likoud en fusion complète ou mettrefin à la liaison entre les deux partis ? Liberman reste ouvert à toutesles possibilités et s’abstient pour l’heure de toute décision hâtive. A soninstigation, le Comité central a accordé, par un vote unanime, les pleinspouvoirs au secrétariat, en d’autres termes à Liberman lui-même, pour prendreen temps voulu la décision appropriée.

La bannière du Likoud

En réalité, Liberman souhaite se présenter comme candidatau poste de Premier ministre sous les couleurs du Likoud. Bien sûr, la raisonprincipale de la signature du pacte électoral l’année dernière était des’assurer que Bibi resterait à la tête du pays. Mais le rusé Liberman y aégalement une opportunité d’infiltrer le parti de la majorité, en changeantprogressivement les termes de l’alliance pour arriver à une fusion complète. Cequi lui permettrait d’établir des liens avec les faucons du Likoud et s’imposercomme le successeur de Netanyahou à la tête de la formation.

Ce plan ambitieux a cependant peu de chances d’aboutir.Au sein du Likoud, l’opposition à une fusion complète est féroce. D’autrescandidats à la tête du parti comme Guidon Saar, Silvan Shalom, Israël Katz ouencore Moshé (Boogie) Yaalon ne veulent pas d’un rival comme Liberman dansleurs rangs. De plus, ladite alliance électorale est considérée comme un échecmonumental au sein du parti. De fait, elle n’a permis de remporter que 31sièges aux élections générales de janvier 2013, dont seuls 20 sont allésau Likoud.

Le pacte électoral, se plaignent les militants de base,était bon pour Netanyahou, mais mauvais pour le parti. Pire encore : lesmilitants principalement séfarades qui composent le comité central du Likoud etles immigrants russes partisans de Liberman se considèrent mutuellement avec leplus grand mépris. Les premiers ne veulent donc pas des seconds dans leursplates-bandes.

Sans se démonter, le très fécond Liberman travaille déjàà une stratégie pour contourner cette opposition des likoudniks : unegrande alliance de tous les grands partis de droite – Likoud, Israël Beiteinouet HaBayit HaYehoudi. Une proposition qui présente deux avantages distinctspour l’élu russophone. D’une part, l’importance de l’enjeu pourrait bien fairefondre l’opposition actuelle du Likoud et, plus largement, renforcer leschances de Liberman d’émerger comme chef de file. Et si cette idée ne prenaitpas, il existe un autre recours. Rien ne pourrait en effet empêcher Liberman dedissoudre son parti et de joindre les rangs du Likoud à titre individuel, avecle reste d’Israël Beiteinou… Un modèle déjà adopté par Moshé Feiglin deManhigoute Yéhoudite (Leadership juif), qui a introduit en masse des habitantsdes implantations religieux et anti-arabes aux vues similaires aux siennes, sefaisant ainsi élire assez haut sur la liste du Likoud et obtenir un siège dedéputé dans la Knesset actuelle. Avec l’arrivée de milliers de ses propresmilitants et une alliance avec les faucons du Likoud, Liberman pourrait viserplus haut.

Redorer le blason d’Israël Beiteinou

Avant d’aller aussi loin, Liberman pourrait bien semontrer réticent à abandonner le parti qu’il dirige de main de maître. Maiss’il décide de rester dans la course en dehors du Likoud, il lui faudratoutefois élargir l’audience d’Israël Beiteinou en lui donnant une image« israélienne » plus universelle. En dépit du caractère sectaire dontil est affublé, le cœur du parti est déjà plus israélien que russophone. Il arécupéré les voix d’autres partis défunts ou moribonds, défenseurs du GrandIsraël, comme Tsomet, Tekouma et l’Union nationale. Sur ses 11 députés à laKnesset, seuls 4 sont originaires de l’ex-Union soviétique. D’ailleurs, lerobuste Liberman, au franc-parler notoire, pourrait bien avoir du mal à redorerson propre blason. Avec son hébreu au lourd accent russe, sa direction du partiréputée dictatoriale et sa propension à se laisser aller à des remarquesagressives contre ses opposants politiques et ennemis régionaux, il fait plus figurede Brejnev en Israël que de Ben Gourion.

Reste qu’aux réunions du Comité central, on entend plussouvent parler hébreu que russe. Sûrs d’eux, les membres du parti demandent àLiberman de faire campagne sous l’étendard d’Israël Beiteinou. Ils mettent enavant les résultats des élections municipales d’octobre dernier comme preuve del’impact du parti à l’échelon national. Israël Beiteinou s’est présenté dans 49villes. Il a remporté 94 sièges de conseillers municipaux, 4 postes de maires,3 de présidents de conseils locaux, 9 de présidents de conseils régionaux et 23postes de maires adjoints et chefs adjoints des conseils locaux. Mais il a subiun revers cuisant à Jérusalem, où Liberman a échoué à faire élire son candidatMoshé Lion comme maire de la capitale et n’a pas réussi à faire entrer un seulcandidat d’Israël Beiteinou au conseil municipal.

Quoi qu’il en soit, les résultats des électionsmunicipales ne reflètent pas forcément la politique nationale. Et la vraiequestion est de savoir quel soutien Israël Beiteinou peut recueillir, au regardde sa politique résolument va-t-en-guerre, et parfois antidémocratique. Parexemple, l’une de ses principales revendications est l’instauration des« lois de loyauté » anti-arabes, sur laquelle il revient constamment.La promotion de telles lois a pour but d’attirer, en particulier, les foulesd’immigrants russes dans les villes à population mixte comme Haïfa, Akko,Ramleh et Lod, où les frictions avec les résidents arabes locaux semultiplient. Pour l’heure, on ignore quel impact de telles revendications, demême que l’idéologie du Grand Israël, pourraient avoir sur la scène nationale.

Toujours à droite ?

Pour toutes ces raisons, de l’avis de certains experts,Liberman pourrait surprendre et se diriger vers le centre de l’échiquierpolitique israélien, demeuré plus au moins vacant. Certains signes en ce senssont apparus récemment. Ses commentaires, début novembre, qui condamnaientimplicitement Netanyahou pour s’en prendre ouvertement à la Maison-Blanche ausujet de l’Iran. Ou encore le soutien qu’il a apporté à Ofer Shelah de YeshAtid pour le remplacer à la présidence de la commission des Affaires étrangèreset de la Défense à la Knesset.

Le plan de campagne consisterait à se définir comme legrand pragmatique, apte à se déplacer de l’extrême droite vers le centrepolitique, suivant le parcours d’Ariel Sharon en son temps. Et, tout commeSharon, se montrer capable de prendre de grandes décisions historiques.Liberman projetterait ainsi l’image d’un leader fort, par qui contrairement àun Netanyahou sujet aux pressions extérieures, arrivera le salut national.

Abondant dans ce sens, le président de Shas Aryé Déri,ami proche et parfois allié de l’élu, prédit qu’un nouveau Liberman est sur lepoint d’émerger. Débarrassé des allégations de corruption qui pesaient sur lui,il va pouvoir de nouveau exprimer son génie politique, trop longtemps mis enberne. Une analyse intéressante, qui souffre néanmoins de nombreusescontradictions.

Au lendemain de son acquittement, Liberman a en effetbrusquement viré vers la droite. Lors de la Conférence socio-économiqueannuelle de Sdérot, les déclarations du nouveau ministre des Affairesétrangères ont fait l’effet d’une douche froide sur les efforts herculéens dusecrétaire d’Etat américain John Kerry pour faire avancer le processus de paixisraélo-palestinien. « On n’atteindra pas la paix par la médiation »,a-t-il proclamé. « Il faut la construire, lentement. » En premierlieu, il est nécessaire de garantir la sécurité d’Israël et une économiedynamique pour les Palestiniens, a-t-il martelé. La paix ne sera possible quelorsque le PIB par habitant palestinien atteindra 10 000 dollars,« pas un jour avant », a continué Liberman. Un PIB qui estaujourd’hui inférieur à 2000 dollars en Judée-Samarie et n’atteint pas les1 000 dollars dans la bande de Gaza. La paix n’est donc pas pour toutde suite…

Dans l’intervalle, de l’avis de Liberman, Israël nedevrait pas faire de concessions, car, comme nous l’a montré l’expériencepassée, « cela ne nous mènerait à rien ». En d’autres termes, selonLiberman, l’occupation peut se poursuivre indéfiniment, quel que soit lepréjudice pour la réputation d’Israël sur le plan international et l’agitationpalestinienne qui risque d’en découler.

Rechercher de nouvelles alliances

Liberman va sans doute utiliser son retour au ministèredes Affaires étrangères comme un levier pour renforcer sa crédibilité de« Premier ministrable ». Il parle déjà d’une refonte totale de lapolitique étrangère. Lors de la Conférence de Sdérot, il a soutenu que, pendantdes décennies, l’orientation d’Israël avait été« unidirectionnelle », tournée uniquement vers Washington. Pourensuite plaider pour une approche « multidirectionnelle » parlaquelle Israël établirait une nouvelle série d’alliances mondiales, non pas àla place de la relation stratégique avec l’Amérique, mais à ses côtés.

Selon l’analyse de Liberman, les Etats-Unis ontaujourd’hui de nombreux autres problèmes à régler, et de moins en moins detemps à consacrer à Israël. La question qu’il pose est donc de savoir où celasitue Israël sur la scène internationale et comment l’Etat hébreu pourraitcompenser l’intérêt américain perdu. « La relation avec l’Amérique est surle déclin », a-t-il déclaré. « Nous avons besoin de trouver desalliés supplémentaires avec des intérêts communs », a fait valoir l’élu.Les pays auxquels Israël devrait s’adresser, explique-t-il, sont ceux qui n’ontpas besoin des pétrodollars arabes et pourraient bénéficier de l’innovation etde la technologie israélienne.

Netanyahou est partie prenante de cette politique deréorientation. Ses récentes visites en Chine et en Russie, et la façon donts’est déroulée la visite en Israël du président français François Hollandemi-novembre, tendent à prouver qu’Israël possède d’autres options et ne dépendpas uniquement du bon vouloir américain. Reste que les commentaires de Libermansur la recherche de nouveaux alliés ont soulevé une énorme controverse. Certes,Israël est confronté au défi d’un possible retrait américain de la région.

Après l’Irak et l’Afghanistan, ses liens difficiles avecle nouveau gouvernement en Egypte, son hésitation sur la Syrie et l’accordnucléaire intérimaire de fin novembre avec l’Iran, l’Amérique du présidentBarack Obama semble déterminée à réduire son engagement au Proche-Orient. Mais,selon les nombreux détracteurs de Liberman, la réponse à cette question n’estpas automatique. A gauche notamment.

Le nouveau chef du parti travailliste Itzhak Herzog s’estmontré particulièrement sévère face à ces remarques. Selon Herzog, un conflitavec Washington aux sujets des dossiers iraniens et palestiniens, assorti d’unappel à des « alliances » alternatives pourrait avoir desconséquences désastreuses. Mettre un frein aux pourparlers de paix avec lesPalestiniens, fustiger l’accord de l’Amérique avec l’Iran en termesapocalyptiques et calomnier de façon irréfléchie la puissance de l’alliancestratégique pourraient laisser Israël démuni, a fait valoir le travailliste,s’adressant aussi bien à Liberman qu’à Netanyahou. Sans paix avec lesPalestiniens, sans parapluie militaire et diplomatique américain et sujet à ladélégitimation internationale.

Et d’ajouter que, si Bibi et son ministre ne parviennentpas à resserrer les liens intimes avec Washington, socle de la politiqueétrangère israélienne et de sa stratégie existentielle, alors la question deLiberman sur la place d’Israël dans le monde pourrait s’avérer bien plus crucialequ’il ne l’avait imaginée.

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