Liberté d’aimer son prochain, ou plutôt…sa prochaine

Deux femmes à faire fi des tabous et à aborder sans faux-semblant leur homosexualité. Mais sortir du placard ne se fait pas sans mal.

0603JFR20 521 (photo credit: DR)
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Yaelle Shwed est une jeuneartiste visuelle et designer.
Née à Paris, formée à New York, elle pose un jour ses valises à Tel-Aviv,attirée par le soleil méditerranéen et « l’âme » si vibrante du pays. Etrencontre Aya Shwed, artiste, musicienne et écrivain. Un duo de brunes. Unebonne vingtaine de centimètres les sépare, mais elles partagent une mêmedouceur dans la voix et la même exigence.

Dans le film, presque en matière de préambule, Aya dit qu’elle a enfreint « laloi numéro 1 : ne jamais sortir avec quelqu’un qui n’a pas fait son coming out». A savoir, n’a pas révélé au grand jour son homosexualité. Entre ces deuxfemmes, l’amour est immédiat ; les difficultés aussi. Yaelle traverse un longcalvaire auprès de ses parents, de son père, surtout, psychiatre parisien derenom, qui refuse sa différence et coupe les ponts. Sa mère, prise entre deuxfeux, ne sait à quel saint se vouer, tombe malade, se rapproche, puis reprendses distances à nouveau.

Cette histoire de coming out, encore très souvent difficile dans les familles,Yaelle et Aya avaient d’abord choisi de la raconter à travers les autres. Ellesont interviewé des couples de mère et fille, séparément, pour comprendre leprocessus d’acceptation lorsque l’homosexualité de l’enfant était révélée. L’objectiffinal a donné lieu à un spectacle, Chaos, montré dans le marché aux puces deYaffo, en 2011. Il mêle interviews croisées, vidéo, musique et danse.

La caméra, qui les suit partout, capte le drame qui se joue en même temps dansleur propre vie. Le couple se rend en France, où les parents de Yaellerefuseront de les recevoir ensemble. Le rejet est violent, les larmes coulentsouvent.

Privée du soutien parental, Yaelle se referme et sombre dans la dépression,laissant Aya démunie et impuissante.

Le film les suit à Toronto où elles se marient finalement (Yaelle adoptera lepatronyme d’Aya), puis à leur retour en Israël, où elles s’unissent à nouveau,entourées d’amis et de la famille.

Les parents d’Aya, tolérants et aimants, apparaissent comme un contraste, uncontre-motif à la famille de Yaelle, qui se bat contre une mise au jour qu’ellene veut voir.

Intime et bouleversant, Home is you cherche à capter les soubresauts dudifficile processus que constitue le coming out. Pour les deux artistes, cettenotion n’est plus à relier à la seule sexualité. Mais relève de tout acted’affirmation individuelle, où une vérité non acceptée par l’entourage et lacommunauté se fait jour. Leur site, comingout.co.il, se fait ainsi l’échod’autres histoires, comme par exemple celle de cette jeune femme qui a décidéde ne pas faire circoncire son fils et relate les réactions familiales.

Hymne à l’humanité

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ».Aya, qui se verrait bien vivre un peu en France et se lance ces jours-ci dansl’apprentissage de la langue de Molière, fait sien cet adage hexagonal. Lemonde, veut-elle croire, est aujourd’hui en pleine métamorphose. « On commenceenfin à comprendre que l’on peut être soi sans rejeter l’autre »,s’enthousiasme-t-elle. « Bien sûr que les limites existent.

Par exemple, un enfant a besoin d’amour. Mais qu’est-ce donc qu’aimer unenfant, le gaver de sucreries ? Non, il aura mal au ventre. On peut aimer etposer des limites de façon enveloppante, douce, en arrondissant les angles. Onimagine toujours la limite comme une barrière, une clôture. Quelque chose defroid, violent et brutal. Mais une barrière, c’est aussi le ventre de notremère ».

Les deux femmes ont en commun le rejet du communautarisme. Yaelle expliqueainsi que, plus jeune, elle avait du mal à trouver ses marques dans lacommunauté juive française. « Je n’aime pas tout ce qui est fermé ».

« Attention », précise-t-elle, « cela ne signifie pas que je rejette maculture, au contraire. Mes parents ont oeuvré pour la communauté et je me sensattachée à mes valeurs et à certains éléments religieux ».

Problème pour toutes les deux : lorsque l’amour d’une culture ou d’un peuple sefait au détriment des autres. « On vient tous de quelque part. Outre monorientation sexuelle, j’ai aussi des racines, une culture, une langue que jeparle, l’hébreu, et certaines traditions que je reprends à mon compte. Mais ily a aussi quelque chose de beaucoup plus universel dans l’humanité. Nous sommesdes individus, mais faisons partie d’un tout », note Aya.

Et de poursuivre : « C’est en cela que nous voulons montrer que le coming outest une expérience universelle. Assumer qui l’on est, ses choix, avec le prix àpayer par rapport à l’entourage et la société, c’est quelque chose que tout lemonde traverse à un moment ou à un autre. Et si l’on voit que les autres aussiont souffert et se sont confrontés aux mêmes difficultés, alors on comprend quenous ne sommes pas différents les uns des autres ».

Accepter la différence : une démarche individuelle

Le couple ne cherche pas àpointer du doigt la fermeture d’esprit. « Nous avons filmé des scènes trèsfortes et très dures avec mes parents que nous avons choisi de ne pas montrer», explique calmement Yaelle. « Mes parents n’ont pas vu le film et on nevoulait pas qu’ils y figurent contre leur gré. “L’outing” ne doit pas se fairede force. Nous avons respecté leur anonymat ».

Et d’ajouter : « Je ne crois pas que certaines communautés soient vraiment plusfermées que d’autres. Je ne veux pas pointer du doigt le judaïsme de mon père.Il est psychiatre et on pourrait quand même s’attendre à ce qu’il accepte ladifférence. Mais il a également refusé de parler à mon frère pendant 5 ans,quand celui-ci a choisi de faire techouva pour devenir ultrareligieux àJérusalem. Après, je me suis dit que sa réaction était peut-être due au faitqu’il soit irakien. Mais dans les interviews que nous avons menées, au début duprojet, il y avait une mère juive irakienne pour qui c’était dur, mais quiacceptait sa fille. En résumé, je ne pense pas qu’on puisse montrer du doigtune communauté qui serait plus ou moins tolérante qu’une autre. C’est trèsindividuel ».

Selon Aya, souvent, ce sont justement ceux qui sont le plus rejetés par lasociété qui font preuve de la plus terrible intransigeance. « C’est comme s’ilsse disaient : “Ah tiens, on peut jeter l’opprobre sur quelqu’un d’autre !Faisons-le.” », sourit-elle avec rien d’amertume. « Par exemple, j’ai travailléavec des personnes atteintes de maladies psychiques, victimes d’un très grandrejet sociétal. Eh bien, elles véhiculaient de ces préjugés homophobes ! J’aimis presque deux ans à leur confier que j’étais lesbienne. »

 Le regard tournévers la France

 Le couple voudrait désormais un enfant et Yaelle a suivi de prèsles récents débats de l’Assemblée nationale française sur le mariage pour tous.« C’est formidable ! Et mes parents ne pourront plus dire que c’est hors la loi», se réjouit-elle. « Ce qui m’a beaucoup touché, c’est de voir que lesdéfenseurs du projet ont parlé de droits de l’Homme. Ce n’est plus, justement,une communauté contre l’autre. C’est la liberté pour tous et cela concerne toutle monde ». « Et j’ai été encore plus émue », continue-t-elle, « de lire lestémoignages d’enfants de couples homosexuels qui expliquaient qu’ils allaientbien et qu’il ne fallait plus s’inquiéter pour eux ».

Les jeunes femmes attendent de savoir quels droits à la filiation serontexactement ouverts en France. Car elles ne souhaitent pas avoir recours à undonneur anonyme.

« On a envie de savoir qui sera le père de notre enfant. Or, si l’identité dupère est connue, nous ne pouvons pas être reconnues mères toutes les deux, caril ne peut y avoir pour l’instant que deux parents, du point de vue légal ».

Et de s’interroger : « En quoi ma liberté d’avoir un enfant et de fonder unefamille, éventuellement avec un de nos amis qui serait prêt à se lancer dansl’aventure avec nous, empiète-t-elle sur celles des autres ? Et pourquoi lescouples homosexuels n’ont-ils pas le droit d’adopter, alors que tant d’enfantsont besoin d’une famille ? » Le pire, soulignent-elles de concert, c’est quel’argent permet souvent ce que la loi empêche ou ne facilite pas. « La banquede sperme est un véritable business. On paye plus cher si le donneur vient del’étranger, on paye plus cher pour avoir “l’exclusivité” d’un donneur et éviterque son enfant ait des dizaines de frères et soeurs dans le monde… Une machineà sous ! ».

Le gouvernement français a promis une loi-cadre sur la famille d’ici la fin del’année. Ce nouveau texte a été séparé de la réforme sur le mariage gay pour nepas heurter davantage une opposition dressée sur ses ergots. Mais il devraitclarifier la position hexagonale sur les nouveaux modèles parentaux,l’ouverture de la procréation médicalement assistée pour les coupleshomosexuels ainsi que la gestation pour autrui (mères porteuses).

Si la France leur permet de fonder une famille telle qu’elles la souhaitent, lecouple s’y rendra sans hésitation. D’ailleurs, il lui serait sans doute plusfacile de vivre à l’étranger, par exemple dans certains Etats d’Amérique duNord, où les droits homosexuels sont pleinement réalisés.

Mais les deux femmes évoquent un fort attachement à cette petite parcelle deterre israélienne. « Tout se passe ici, le monde entier est là. Israël est unincroyable carrefour », s’exclame Yaelle. « Oui, nous avons des rapportsd’amourhaine avec ce pays. Oui, nous sommes critiques. Mais l’amour-haine,c’est quelque chose d’extrêmement vivant. Il y a une âme ici, comme nulle partailleurs ».

« Quoique », conclut posément Aya, « si les choses continuent ainsi, si c’est“Biberman” (allusion à l’alliance passée entre le Premier ministre BinyaminNetanyahou et son ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, ndlr) quirègne, on n’aura plus le luxe de se demander si on a envie de rester ou pas. Onnous jettera dehors ».