Mofeed : activiste traditionaliste

Entre la tente, les études supérieures et le militantisme, Mofeed ne veut pas choisir.

P12 JFR 370 (photo credit: Eva Tapiero)
P12 JFR 370
(photo credit: Eva Tapiero)

« Si je vivais encore à Wadi Na’am, je vous recevrais dans matente. » Les mythes entourant les Bédouins ont la peau dure, mais la vieurbaine ne semble pas avoir altéré leur sens de l’hospitalité. Après avoirrencontré Mofeed Abu Swelim au centre éducatif de Segev-Shalom, au sud-est deBeersheva, où il travaille, le jeune homme de 29 ans paie sa tournée dans unesalle de billard flambant neuve, autour d’une chicha.

Entre le centre éducatif et le bar, on longe des rues désertes, bordéesd’affiches électorales. Quelques minarets se détachent au-dessus de rangées demaisons plus ou moins bâties. Le soleil souffle à travers une couvertureterreuse qui vous gifle le visage. Pas âme qui vive à première vue.

Devant le Prince Coffee, 5 voitures blanches sont garées en ligne dans unparking où une fumée toxique s’échappe d’une benne à ordures. Situation à lanapolitaine, et signe d’un défaut de services publics.

« Quitter Wadi Na’am pour habiter avec ma mère à Segev-Shalom m’a brisé del’intérieur », confie celui dont les ancêtres sont venus d’Arabie Saoudite enPalestine il y a près d’un siècle. « Un représentant de l’autorité pour letransfert des Bédouins venait de temps en temps pour convaincre ma mèred’abandonner sa maison sur laquelle planait un avis de démolition, contre unaccord de compensation. Sans soutien, elle a fini par signer il y a 6 ans, maisla plupart de ma famille et de mes amis y sont restés. »

Après cette déchirure du début de l’âge adulte ravivant des scènes de frayeurenfantine liée à la venue de bulldozers, Mofeed est témoin d’une scène qui leconvainc de se lancer dans l’activisme. « Mes amis et moi avons visité levillage de Rahma, près de Yeroham. On y a vu une femme seule avec 9 enfants. Samaison avait été démolie. Nous avons collecté des dons, ouvert une pageFacebook, et la communauté a réagi massivement. »

« Nous sommes de moins enmoins Bédouins »

Le jeune homme utilise les réseaux sociaux pour la contagionvirale de la cause des Bédouins du Néguev. Attaché aux racines et à la mémoire,il se plaît aussi à mettre par écrit les recettes médicinales des anciens qui «se perdent avec l’urbanisation ». « Contrairement aux anciennes générations,nous n’avons pas peur », assure-t-il. « Nous avons une conscience politique, etnous voulons créer une nouvelle forme de contestation pour nous faire entendre». L’activiste donne ainsi le sentiment de vouloir suivre l’exemple de lamédiatisation internationale palestinienne.

Habitué des manifestations contre le projet de loi Prawer-Begin, qui sedéroulent régulièrement sur la route de Lehavim, il a été arrêté le 1er aoûtavec 13 autres personnes pour « manifestation illégale, blocage d’une route etagression d’un agent ».

Le programme qualifié de « plus ambitieux pour les Bédouins de toute l’histoired’Israël » par son responsable Doron Almog, il n’y croit pas un instant. «Comment l’Etat va-t-il nous aider s’il nous concentre dans si peu d’espace ? Entant que résident de Segev-Shalom, je n’arrive déjà pas à trouver une maison.Alors s’ils font venir 10 000 Bédouins des environs… » « Ces idées sont dignesdes Mille et une nuits », répond Ami Tesler, de l’équipe de Doron Almog. « Nousallons multiplier Segev-Shalom par 3. »

Mofeed se bat aussi contre lesstéréotypes « institutionnalisés » qui entourent les Bédouins dans la sociétéisraélienne. Il défie l’Etat tout en exerçant des missions éducatives : « Onnous traite de dealers, de voleurs, de gens violents. Personnellement, j’aifait un service civil national au mouvement de jeunesse Tsofim, pour un projetéducatif entre Juifs et Arabes. J’ai rencontré les mêmes clichés à Omer comme àBeersheva. »

Pour autant, la plupart des amis juifs de Mofeed le soutiennent,mais craignent de venir aux manifestations. « Peut-être ont-ils peur d’êtreidentifiés à ce combat, ou ne connaissent-ils pas la loi dans le détail ? » Uneloi qui lui fait comparer le sort des siens à celui des Indiens d’Amérique. L’analogieest pour le moins disproportionnée ? Contrairement aux Indiens, les Bédouinsn’ont jamais été décimés par la diffusion de maladies ou les travaux forcés. «C’était peut-être plus facile de les massacrer, mais ici ils nous déracinent eteffacent notre culture. On nous appelle Bédouins, mais nous le sommes de moinsen moins. »