Mon seder de Pessah

Un seder pas comme les autres.

Seder plate 311 (photo credit: courtesy)
Seder plate 311
(photo credit: courtesy)
En cette période de Pessah, je vais vous raconter une histoire, ce ne sera ni lapremière, ni j’espère, la dernière. C’est une de ces histoires quej’affectionne parce qu’elle a des allures d’épopée. Vous en avez probablementdéjà lu beaucoup, les pages de journaux et de livres regorgent de ces héros quise battent courageusement contre l’ennemi. Pourtant, nous sommes très peu, dansce pays, soldats inconnus comme moi, à être parvenus à ce degré de bravoure encette fatidique veille de Pessah.

C’est dans l’après-midi que j’ai commencé à ressentir au fond de l’estomac uneimpression vague et sombre que quelque chose allait arriver. La maison étaitsurvoltée et les préparations battaient leur plein.

Dans la cuisine, le mixer vibrait, les poêles crissaient joyeusement, uncouteau hachait bruyamment les herbes sur la planche.

Transpirant, on allait et venait, tandis que défilaient les caisses de vin etles packs d’eau minérale. Des odeurs appétissantes se répandaient dans toute lamaison.

Je me trouvais alors loin de la cuisine d’où j’avais été chassé. Lespréparatifs étaient devenus sérieux et il n’y avait plus de place pour un petitrigolo comme moi qui aimait juste jouer les chefs cuisiniers quand ce n’étaitpas les apprentis sorciers. Je faisais miroiter les verres au soleil, ilsétaient nickel.

Je plaçais les couverts d’argenterie au gardeà- vous à côté des assiettes et,comme une vieille gouvernante, je tirais la nappe blanche pour n’y laisseraucun pli.

Un observateur ordinaire n’aurait vu là qu’une veille de Pessah semblable àtoutes les autres. D’ailleurs, je ne me sentais pas différent des autressoirées de seder.

J’attendais l’ordre de ma femme, la toutepuissante Madame Dankner, quidirigeait tout ce petit monde. Elle allait me dire de quitter le rez-de-chaussée.Les amateurs devaient faire place aux professionnels.

C’était sérieux, et je n’avais plus rien à faire ici.

Malgré ses airs tyranniques, Madame Dankner est un être très sensible. Elleremarqua donc mon air penaud alors que je montais les escaliers. « Eh ! Toi !Pourquoi ne jettes-tu pas un oeil sur les commentaires des Hagadot que t’ontapportées tes amis religieux ? Peut-être y trouveras-tu quelque chosed’intelligent à dire ce soir ? » 

Une drôle de plaisanterie

 C’est ainsi, alorsque l’agitation continuait à grandir avec la femme de ménage et nos deux filsqui se mobilisaient aussi, que je restais seul, exilé. Je m’allongeai dans monlit et ouvris une des Hagadot, comme me l’avait recommandé Madame Dankner –peut-être qu’effectivement, j’allais y trouver quelque chose d’intéressant àdire, un hidoush, je gagnerais alors l’estime de tous les assistants.

Je tombai dans une sorte de rêverie éveillée dans laquelle on portait maintstoasts en mon honneur et où l’on m’offrait à boire une gorgée de la coupe mêmedu prophète Elie.

La fenêtre était restée ouverte. Et c’est sous une brise de printemps fraîcheet légère que je me réveillai deux ou trois heures plus tard.

Je me redressai dans mon lit, j’étais de très bonne humeur. Tout à coup, jeremarquai Madame Dankner : elle se regardait devant le miroir. Elle s’admiraitdans sa nouvelle robe, celle que je lui avais achetée à Paris.

Alors qu’elle quittait la chambre, elle me dit que je devrais peut-être melever et m’habiller parce que les invités allaient arriver d’un moment àl’autre.

Je pensais le faire, par habitude, mais soudain, je m’aperçus que je n’en avaispas la moindre envie. Ce sentiment était si fort que je restais allongé sur monlit. Je me sentais si bien avec le vent qui caressait mon front.

Après quelques instants, mes deux garçons montèrent : « Maman te demandepourquoi tu es toujours en haut. Mamie et Papi sont déjà là. » Je ne leurrépondis pas, mais les regardai avec amour. Une force intérieure me poussait àrester, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je m’entendis leur dire : – Non, jene viens pas, je ne descends pas.

– Ouais, c’est ça ! Et avec un petit rire et ils quittèrent la chambre.

Cela a dû prendre au moins un quart d’heure avant que Madame Dankner ne monteen personne.

– Que se passe-t-il, tu ne te sens pas bien ? Elle avait l’air vraiment l’airinquiet. J’essayai de lui expliquer l’état dans lequel je me trouvais : – Je mesens bien chérie, très bien, exceptionnellement bien.

Elle plissa le front : – Alors quel est le problème ? Comme je ne répondaispas, elle continua : – Toi et tes plaisanteries. Tu ne vois donc pas que cen’est pas le moment ? Mon frère, sa femme et les enfants arrivent bientôt, onva s’asseoir à table pour le seder et toi, tu n’es pas encore douché ! Allez !Lève-toi déjà ! Je restai là, souriant, à secouer la tête. D’en bas, onentendait déjà les voix joyeuses des arrivants. Tantes, oncles et un cousin quiavait amené avec lui deux amis de l’étranger.

Madame Dankner me décocha un dernier regard, puis haussa les épaules : – Bon,on va voir combien de temps va durer ta plaisanterie vaseuse.

Puis elle partit.

Non, non, tout va bien 

Je m’allongeai de nouveau dans mon lit.
C’est vrai qu’au début, moi aussi j’avais pensé que je ne me sentais peut-êtrepas bien, puis je m’étais dit que j’essayais peutêtre d’être drôle, parce quec’est vrai, je suis connu pour faire des blagues. Finalement, je compris que,ce soir-là, en cette veille de Pessah, quelque chose de complètement différentm’arrivait. Ce n’était pas simple et anodin, c’était sérieux. Je tapais lescoussins, les mis derrière mon dos et je m’installai, prêt à ce qui allaitsuivre.

Cela ne se fit pas attendre. Mon beau-frère vint d’abord. Il me demanda commentça allait. Il ne me quittait pas des yeux, cherchant à déceler des signes demaladie, il croyait sans doute que j’étais fou et que j’allais me jeter surlui. Il prit son courage à deux mains : – Nou, tu viens ? On voudrait commencerle seder.

Mon seder de Pessah Finalement, je compris que, ce soir-lא, en cette veille de Pessah, quelque chose de complטtementdiffיrentm’arrivait.

(Wikipédia) – Non, je reste ici, au lit, je ne vais pas participer au seder.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu ne vas pas participer ? Mais enfin ! C’estPessah, le seder ? ! – Oui, je sais ! C’est le seder, mais cette année,contrairement à toutes les autres, vous le ferez sans moi.

– Jamais entendu une chose pareille ! Grommela-t-il Sa femme me regardapar-dessus son épaule : – Mais enfin, tu te rends compte de ce que tu fais ? !Ta femme est en train de pleurer – Bah ! Elle va se remettre Mon beau-frère meregarda comme pour dire : « Je savais qu’elle n’aurait jamais dû épouser cetype ». Puis il quitta la pièce. Sa femme resta encore un petit moment. Elle changeade tactique et me prit la main : – Si c’est parce qu’il est arrivé quelquechose entre vous deux, une dispute… Tu sais, ça arrive dans tous les couples.Je pourrais t’en raconter des histoires ! Elle s’apprêtait à le faire quand jelui coupai la parole : – Non, non, ne me raconte rien, je ne veux pas savoir.Rien n’est arrivé. On ne s’est pas engueulés, tout va bien. C’est juste que jen’ai pas envie de descendre.

Elle se leva avec regret.

– Et ferme la porte en sortant, merci !

Célébration de la liberté

 Je lesentendais s’agiter derrière la porte, ils murmuraient, inquiets. Une femmepleurait, des enfants riaient, puis se faisaient gronder.

De temps en temps, la porte s’ouvrait et quelqu’un jetait un oeil àl’intérieur, comme un docteur pressé de faire un diagnostic.

La porte se refermait bientôt : des voix étouffées et des soupirs se faisaientde nouveau entendre.

Lentement, ils commencèrent à se disperser et à descendre les escaliers. Jedistinguai encore la respiration lourde d’une dernière personne. C’étaitapparemment le père de Madame Dankner, il avait insisté pour rester.

Allait-il défoncer la porte, rentrer et me traîner le long des escaliers ?Finalement, sans doute découragé par ma carrure d’athlète, il partit lui aussiet alla rejoindre les autres.

Le seder commença enfin. Je pouvais entendre les chants venant d’en bas et lecliquetis des verres. L’humeur s’améliorait, la clameur des chants devenaitplus forte.

Puis les mets arrivèrent, les blagues circulaient, et je me suis assis sur monlit, tout seul. Moi, qui connaissais par coeur le récit de la Hagada, toutesles blagues familiales, les histoires et les berahot, je ne descendais pas.

Moi qui, année après année, avais participé au seder après lequel je me sentaisvide.

Je me redressai dans mon lit et écoutai la musique. Peu à peu, mes mainss’agitèrent et je me trouvai comme un chef d’orchestre dirigeant une symphonie,avec le vent qui caressait mon front en cette belle soirée d’avril parfumée.Une sensation de triomphe jaillit en moi.

Je célébrais Pessah, le printemps, et pardessus tout, la liberté, comme on doitla célébrer. Je m’étais affranchi, finalement j’étais un homme libre. Tel uncombattant du seder, j’étais l’homme qui avait fièrement planté le drapeau dela liberté droit dans le kneideleh. A l’instar de Ben Zoma, je n’avais paslaissé les autres me détourner de ma voie.

Evidemment, on ne m’a pas pardonné mon seder en solitaire. J’en ai payé leprix. Et probablement cette année encore, on va me le reprocher. Mais qu’importe? Depuis ce seder, où j’ai fait ce que je devais faire, je suis fier demoi-même. J’ai eu le sentiment extraordinaire de goûter à la liberté. En cetteveille de Pessah, je souhaite à chacun de pouvoir au moins une fois dans savie, s’affranchir comme je l’ai fait. Pensez-y quand vous ferez la queue àl’épicerie, ou quand vous préparerez le harosset : aussi incroyable que celapuisse paraître, vous avez le choix. Un seder, je me suis libéré et j’en suissorti vivant.