Plongée au coeur d’une controverse

Témoignage personnel au lendemain des massacres de Sabra et Chatila : où il est prouvé que les Israéliens sont loin d’être restés insensibles à la mort de ces centaines d’innocents.

Ariel Sharon (photo credit: Jerusalem Post archives)
Ariel Sharon
(photo credit: Jerusalem Post archives)
Il y a peu, on a autorisé la publication duprotocole de la réunion du Cabinet qui décidait, en 1982, de démettre ArielSharon de ses fonctions de ministre de la Défense. Alors que j’en prenaisconnaissance, l’attitude d’un lieutenant de parachutiste, avec lequel je mesuis entretenu il y a 30 ans, m’est soudain revenue en mémoire.

La commission Kahan avait jugé Ariel Sharon indirectement responsable desmassacres perpétrés par la milice des phalanges chrétiennes dans les camps deréfugiés de Sabra et de Chatila. Durant la réunion du Cabinet destinée àtraiter ce problème, un Sharon hors de lui a argué pour sa défense qu’il nes’était pas douté une seconde que les miliciens qu’il avait autorisés àpénétrer dans les camps entendaient se venger sur la population civilepalestinienne. Les miliciens se comportaient en effet « correctement » depuisle début de la guerre et ni le Mossad ni les services de renseignementsmilitaires ni même aucun expert ne l’avaient mis en garde, ni ne lui avaientdéconseillé de les utiliser dans le conflit.

Deux jours après les massacres, en compagnie d’Ed Grossman, un confrère du JerusalemPost, je suis allé visiter un poste de commandement de parachutistes installé àquelques centaines de mètres du camp de Chatila. Le bâtiment que l’unité ainvesti semble être une ancienne école. Des soldats dorment dans les couloirs,enveloppés dans des sacs de couchage. Dans un bureau rempli de livres, deuxlieutenants discutent. L’un d’eux vient vers nous et nous demande qui noussommes.

Il a 21 ans et vient du kibboutz Ashdot Yaacov. A 100 mètres de l’unité, il y aune intersection, d’où part la route qui mène au camp. Nous pouvons allerjusqu’à cette intersection, nous indique-t-il, mais pas plus loin. Ce seraittrop dangereux pour des civils israéliens. Quant au camp, son accès estinterdit, tout comme il est interdit aux soldats, y compris à lui-même, deparler aux journalistes. Oui, de la position qu’il occupait, il a bien entendudes échanges de feu dans les camps après l’arrivée des phalangistes, mais rienqui puisse laisser soupçonner qu’un massacre était en cours.

Pendant qu’il me dit cela, son attitude est bizarre. Pourtant, ce seraseulement le soir venu que le souvenir de ce langage corporel très expressif mefrappera.

« Pour l’amour du Ciel, cherchez la vérité ! » 

De l’intersection, on ne voitrien du camp, sauf si l’on monte sur les toits. Les soldats nous laissentpasser quand nous leur disons que nous aimerions nous faire une idée del’intérieur du camp. L’ambassade du Koweït, un beau bâtiment, s’élève un peuplus loin. Devant elle, un garde s’entretient avec un sergent de l’armée libanaise.Tous deux nous parlent du massacre d’une manière détachée, comme s’ils’agissait d’un simple incident survenu dans le quartier. Les phalangistes onttué avec des couteaux, voilà pourquoi les Israéliens n’ont pas entendu de coupsde feu, affirme le sergent. Je demande à monter sur le toit de l’ambassade pourvoir, mais le garde a une meilleure idée : « Pourquoi n’iriez-vous pascarrément à l’intérieur du camp ? », nous suggère-t-il.

A l’intersection, les soldats ne font plus attention à nous et nous nousengageons dans la route qui monte vers l’entrée du camp, à 500 mètres.

Des véhicules de l’armée libanaise sont stationnés là, mais personne ne nousarrête. Dans le camp, la rue principale est bordée de maisons détruites. Desdécombres, émergent tantôt un bras, tantôt une jambe. Près d’une fosse aspergéede chaux, des dizaines de corps bien alignés attendent d’être ensevelis. Dejeunes Palestiniens, le visage couvert d’un masque pour se prémunir de l’odeurpestilentielle, creusent furieusement d’autres trous, sous la supervision dereprésentants de la Croix-Rouge. Il règne une atmosphère d’hystérie malréprimée. Nous ne nous attardons pas.

Cette nuit-là, dans mon hôtel du quartier chrétien de Beyrouth est, je repenseau lieutenant. Pour nous parler, il a mis entre lui et nous un peu plus dedistance qu’il n’est normalement de mise, et son corps était légèrementdétourné. Il savait qu’il n’avait pas le droit de parler à la presse, mais iln’est pas parti pour autant. Il faisait mine d’examiner les livres de labibliothèque, alors qu’en fait, il attendait la prochaine question.

Ce soir-là, dans ma chambre d’hôtel, j’ai compris le sens de ce comportement :« Il faut parler de cette histoire », semblaitil me dire. « Je ne peux pasbeaucoup vous aider parce que ce serait contraire aux ordres, mais continuez àposer des questions, continuez à chercher et vous trouverez ». Peutêtre mêmenous suppliait-il : « Pour l’amour du Ciel, cherchez la vérité ! » J’ai doncrésolu d’y retourner le lendemain.

« Emmène-le voir les hommes ! » 

Cette fois, je suis seul dans ma voiture quandj’atteins la ligne qui divise la ville. Une sentinelle israélienne repère maplaque d’immatriculation jaune sous la boue dont je l’ai volontairementrecouverte et me fait signe d’arrêter.

« Nous avons l’ordre de ne laisser passer aucun journaliste israélien »,m’informe-t-il.

Je gare ma voiture à l’angle le plus proche et, cinq minutes plus tard, jereviens à bord d’un taxi, détournant le visage pour ne pas être reconnu. Nouspassons le barrage et entrons dans le Beyrouth musulman, la partie ouest de laville.

Le lieutenant du poste de commandement m’accueille chaleureusement. « Vous avezenregistré ce que je vous ai dit hier, n’est-ce pas ? » J’avais en effet unmini-enregistreur dans la poche de ma chemise, mais je ne l’ai activé qu’ensortant de l’immeuble. Lui ou l’un de ses hommes ont dû me voir. Il sait aussique je suis entré dans le camp. L’autre lieutenant, ainsi que des soldatsauxquels nous avons parlé la veille, se joignent à nous. La conversation estlégère, presque joviale. Chacun de nous attend qu’on en vienne au fait.Quelqu’un lance enfin : « Vous trouverez les hommes que vous cherchez àl’intersection ». Un autre renchérit : « Le peloton des tirs de mortier ». Nousnous serrons la main et nous souhaitons bonne chance.

Le peloton n’est plus à l’intersection, mais un soldat me désigne une villa aubas de la rue. Trois soldats sont assis devant. Je demande à parler àl’officier et l’un d’eux m’emmène à l’intérieur. Un jeune homme qui porte unpolo noir à col roulé par-dessus son treillis militaire émerge.

Je lui demande s’il est possible de les interroger, lui et ses hommes, sur cequi s’est passé la nuit où les phalangistes sont arrivés. Lui-même n’était paslà au moment du massacre, me répond-il, et il n’a aucune autorité pour melaisser parler à ses hommes. Je précise que c’est la base qui m’envoie. Uneaffirmation qu’il aurait été facile pour lui d’ignorer, étant donné quepersonne ne l’avait appelé à mon sujet, mais il ne lui en faut pas davantagepour se laisser convaincre.

Après un regard aiguisé par lequel il semble réfléchir plutôt que m’étudier, illance à un soldat : « Emmène-le voir les hommes ! ». Nous contournons lebâtiment, passons sous un balcon où un sergent est de faction derrière unemitrailleuse protégée par des sacs de sable. « Qui est-ce ? », crie-t-il.

Celui qui m’escorte ne l’a pas entendu et le sergent se lève : « Qui est-ce ?», répète-t-il d’une voix ferme. Je me présente.

Le sergent réfléchit, hoche la tête et se rassoit.

Quatre soldats jouent au basket dans la cour. Mon escorte en appelle un et melaisse avec lui. Nous nous asseyons sur un escalier, à l’ombre. Le soldat vientde Yeroham. Il fait partie d’un bataillon de la brigade Nahal affecté auxkibboutzim. Les hommes qui le composent viennent pour la plupart de villes dedéveloppement, m’explique-t-il. Il me parle simplement, sans émotion apparente,mais non sans une certaine perplexité.

Le dégoût des phalangistes

Le chef d’Etat-major, le général Rafael Eitan, adéclaré à la radio que les phalangistes sont entrés dans les camps par l’est etque les Israéliens, stationnés à l’ouest, n’étaient pas au courant. C’est faux,me confie le soldat. Les phalangistes ont franchi les lignes israéliennes à l’intersectionsans se cacher et lui-même a d’ailleurs parlé à quelques-uns d’entre eux. Ilsavait donc qu’ils entraient dans le camp pour en découdre avec les combattantsde l’OLP laissés derrière Yasser Arafat quand celui-ci est parti à Tunis.

A la demande des phalangistes, le peloton posté à l’intersection a tiré toutela nuit des fusées éclairantes sur le camp. Il faut dire qu’avant l’arrivée dela milice chrétienne, il avait essuyé une attaque en provenance du camp.

A l’aube, le peloton a en outre tiré plusieurs obus de mortier sur le camp,visant des poches de résistance. A ce momentlà, personne n’imaginait qu’unmassacre était en cours.

Les trois autres joueurs de basket nous rejoignent. L’un d’eux raconte que,pendant la nuit, un phalangiste est venu demander un brancard. Bien qu’on n’aitentendu pratiquement aucun coup de feu, l’homme a affirmé que 250 terroristesavaient déjà été tués. Les soldats présents ont estimé cela invraisemblable. «Nous savons quelle puissance de feu il faut pour éliminer une poignée decombattants, et là, il venait nous dire qu’ils avaient fait 250 morts, alorsqu’on n’avait presque rien entendu ! Nous avons bien ri après son départ. Etpuis, quelqu’un a dit : “Ou alors, ils comptent les civils…” Là, nous avonsarrêté de rire. » Tous sont tourmentés par l’idée qu’ils ont fourni l’éclairagepour favoriser le massacre, même s’ils n’en savaient rien. Et ils exprimenttout le dégoût que leur inspirent les phalangistes. « D’ailleurs, ils le saventbien, vu la façon dont nous les regardons », précise l’un d’eux.

Le sergent posté sur le balcon nous interpelle. « Il veut te voir », m’indiqueun soldat.

Prêt à payer le prix

Comme les autres cadres de l’unité, c’est un kibboutznik.
Il a à peine un ou deux ans de plus que les conscrits. Il est de Kabri, nonloin de la frontière libanaise. Il réprime mal sa fureur et est heureux decette occasion qui lui est donnée de parler à la presse.

« C’est révoltant qu’ils cherchent à nier leur responsabilité comme ça ! »s’exclame-t-il, parlant de Sharon et d’Eitan. Luimême savait à l’avance, par leréseau de radio de l’armée, que les phalangistes allaient traverser les lignesisraéliennes pour pénétrer dans le camp. Bien sûr, personne n’a pensé uneseconde qu’un tel massacre puisse avoir lieu, ajoutet- il, mais, massacre oupas massacre, rester au Liban est corrupteur pour une armée d’occupation. Etmême si un retrait équivaut pour son kibboutz à essuyer des attaquesterroristes, il se dit prêt à payer ce prix.

En repartant, je rencontre la sentinelle de la grille, qui termine son service.Elle me demande si elle peut me parler.

Ce soldat-là aussi exprime le dégoût que lui inspirent les phalangistes etdénonce l’occupation israélienne, qui amène la corruption. « Nous devonsquitter le Liban », conclut-il.

Le renseignement militaire israélien a établi à quelque 800 le nombre depersonnes tuées dans les deux camps, dont des femmes, des enfants et desvieillards. Il est clair que ni Sharon ni aucun haut gradé israélien impliquédans le passage des phalangistes n’ont jamais souhaité voir des civilsassassinés. Il allait bien sûr de soi que l’opprobre international retomberaitsur le commandement israélien. Mais en Israël, on s’irritait de voir que lesphalangistes, prétendus alliés d’Israël qui avaient tout à gagner del’incursion de Tsahal au Liban, rester les bras croisés pendant que des soldatsisraéliens combattaient et se faisaient tuer. Un coup de balai dans les campspalestiniens de Beyrouth ouest serait la dernière grande opération de la guerreet cette mission – éliminer les combattants de l’OLP cachés parmi la populationcivile d’une zone densément peuplée – convenait davantage à des soldatslibanais qu’aux Israéliens.

Décence et courage moral 

Israël a donc incité l’armée libanaise, restée passivejusquelà, à mener elle-même cette opération, mais les Libanais ont refusé,préférant se tenir en dehors des combats. Ce sont donc les phalangistes quis’en sont chargés. La commission Kahan a reproché au commandement israélien,non pas d’avoir fait entrer les phalangistes dans les camps, mais de ne pasavoir mis en place une structure efficace pour contrôler la milice chrétienne àl’intérieur ni un mécanisme pour faire cesser immédiatement l’intervention encas de dérive.

De la position qu’ils occupaient, les Israéliens ne voyaient pas l’intérieurdes camps et les seuls renseignements qu’ils obtenaient leur venaient desphalangistes eux-mêmes.

De retour au croisement, je hèle une jeep de l’armée pour retourner à la routeprincipale, où je trouverai un taxi. La voiture est déjà pleine, mais unofficier m’appelle d’une deuxième jeep. Je reconnais le général de divisionAvraham Tamir. Il refuse d’aborder avec moi les implications du massacre. « Jene suis là que comme observateur », me dit-il. Toutefois, il paraît évidentque, pour lui, tout espoir de rétablir l’ordre au Liban est désormais ensevelisous les ruines de Sabra et de Chatila.

Je retrouve cette nuit-là un Israël sous le choc. Des massacres épouvantables,il y en a déjà eu pendant la guerre civile libanaise, et il y en aura sansdoute encore au Liban. Sauf que, cette fois, Israël a facilité la tâche auxcoupables.

Toutefois, un détail important modifie l’équation psychologique : les soldatsde Tsahal sont loin d’être restés indifférents à ce qui s’est passé. Je n’en aientendu aucun exprimer une quelconque satisfaction devant cette catastrophe quis’est abattue sur leurs ennemis palestiniens.

Aucun n’a éludé le sujet au moyen d’une plaisanterie douteuse.
Tous ceux à qui j’ai parlé se sont montrés horrifiés. Les plus jeunesdirigeaient leur colère contre les phalangistes, les plus politiséscondamnaient les décisionnaires israéliens. Tous voulaient que l’on parle del’affaire et n’auraient pas toléré un black-out. Leur réaction dénote une décenceet un courage moral que les autres nations peuvent envier à Israël.