Un vent de changement ?

Avec l’entrée de deux musulmans dans son équipe, le Beitar Jérusalem semble prêt à se défaire de son image de club raciste.

Dzhabrail Kadiyev plays for Beitar 521 (photo credit: NIR ELIAS/REUTERS)
Dzhabrail Kadiyev plays for Beitar 521
(photo credit: NIR ELIAS/REUTERS)
Apeine le remplaçant tchétchène commence-t-il à s’échauffer sur le bord duterrain que la tension monte dans les gradins. En ce 10 février, au stadeTeddy, les trois quarts de cette cruciale rencontre de première ligue se sontdéjà déroulés sans accroc et le Beitar, qui reçoit, est mené deux à zéro contreses rivaux de toujours, les Bnei Sakhnin. Tous les yeux sont à présent tournésvers Dzhabrail Kadiyev, 19 ans, deuxième musulman jamais recruté dans ce clubréputé pour le racisme et l’ultra-nationalisme de ses supporteurs.

Le tout jeune milieu de terrain suscite un déchaînement de passions qui estloin de concerner le seul domaine du sport.

Pendant des années, des éléments incontrôlables, parmi les supporteurs duBeitar, ont manifesté leur haine des Arabes et des musulmans en se livrant auhooliganisme.

Plus d’une fois, la fédération israélienne de football (l’IFA) a dû sanctionnerle club pour insultes anti-arabes. En 2007, un important groupe d’activistesavait crié et sifflé pendant la minute de silence en mémoire d’Itzhak Rabin, lePremier ministre assassiné.

Outre les amendes infligées, l’équipe a souvent été condamnée à jouer sesmatches à domicile devant des tribunes désertes ou dans des stades hors deJérusalem.

Récemment, des manifestations de violence à caractère raciste, qui ont culminéavec un incendie criminel dans les bureaux du club, ont contraint l’IFA et lapolice à recourir à des mesures plus drastiques encore.

Des supporteurs identifiés comme fauteurs de troubles ont été interdits dematches, et la police a procédé à des arrestations dans les gradins pendant lesrencontres.

Au stade Teddy, pendant qu’un noyau dur de supporteurs extrémistes du Beitarregroupés dans les tribunes hue Kadiyev qui s’échauffe et s’étire avantd’entrer sur le terrain, la majorité du public applaudit et encourage lejoueur. Comme toujours depuis son arrivée au club israélien, en compagnie del’autre musulman tchétchène Zaur Sadayev, l’ex-joueur du Terek Grozny ne semblepas affecté par les passions qu’il suscite. Les caméras braquées sur lui necaptent qu’une expression de nonchalance, mêlée de naïveté.

Dix minutes plus tard, un événement que Limor Livnat, la ministre des Sports, qualifierad’historique se produit : Kadiyev pénètre sur le terrain en remplacement d’OfirKrayef. Il est salué par une standing ovation d’un côté, et par les cris de «Honte ! » de l’autre.

Une réaction qui se répète chaque fois qu’il touche le ballon au cours des 10minutes qu’il passe sur le terrain. Dans la partie des gradins qui applaudit,il est clair que l’on entend manifester un soutien au propriétaire du club,Arkadi Gaydamak, responsable de l’entrée des deux Tchétchènes au Beitar.

Sadayev, pour sa part, est blessé et doit assister à la rencontre du haut desgradins. Ce sera finalement un match nul, deux partout.

A la sortie du stade, Gaydamak réaffirme sa détermination : « Si nous avonsencore besoin d’un joueur supplémentaire pour améliorer l’équipe à l’avenir,nous le sélectionnerons sur ses qualités, sans nous demander s’il est juif,chrétien ou musulman. » En réalité, la brève apparition de Kadiyev sur leterrain vient au terme de deux semaines très mouvementées.

Tuer le racisme dans l’oeuf 

Tout commence le 26 janvier, avec l’annoncesurprise faite par Gaydamak : le Beitar va engager deux joueurs musulmans.

Chez les supporteurs, c’est la consternation. Le club traîne depuis des annéesune solide réputation de raciste, et c’est celle-ci que le milliardaire russeet le président Itzik Kornfein ont désormais entrepris de combattre.

Ce combat idéologique, Kornfein l’a engagé en mars 2010, quand deux employésarabes qui nettoyaient les toilettes du stade Teddy ont été agressés et rouésde coups. Depuis, il lutte contre les chants anti-arabes entonnés dans lestribunes en faisant diffuser de la musique à plein volume, il assiste la policedans les enquêtes menées sur les supporteurs du Beitar et il tient bon face auxnombreux appels à démissionner qui lui sont lancés.

De son côté, Gaydamak, qui a cessé de s’impliquer dans le club depuis son échecaux élections municipales de Jérusalem, en novembre 2008, semble y avoir reprisintérêt avec l’attention médiatique générée par le transfert de Kadiyev et Sadayev.

Après l’annonce de l’arrivée des deux Tchétchènes à Jérusalem, lors d’un matchde ligue contre les Bnei Yehouda, des supporteurs de la fameuse tribune est dustade Teddy ont déployé une banderole proclamant : « Le Beitar restera toujourspur ! ». Les responsables du club se sont alors interrogés quant au bien-fondéde la décision. Toutefois, une grande partie des supporteurs du Beitar ontmanifesté leur ras-le-bol face au hooliganisme. Assis dans la tribune ouest,ils ont chanté leur soutien à Gaydamak, créant un schisme au sein de lacommunauté du Beitar.

La banderole a valu au club un blâme de la fédération, et les cinq matchessuivants ont dû se jouer devant une tribune est, vidée de ses habitués.

A l’aube d’une ère nouvelle

Le 30 janvier dernier, une conférence de presseétait organisée pour présenter Sadayev et Kadiyev. Ceux-ci se sont contentés debrefs commentaires : « Nous savions à quoi nous attendre avec le BeitarJérusalem », affirmait Sadayev, tandis que Kadiyev déclarait simplement : «Merci à tout le pays et merci beaucoup au Beitar… Je me sens très bien ici, jeme sens chez moi. Je suis venu pour jouer au football et rien d’autre. Nousn’avons pas peur. Le mot peur ne fait pas partie de notre vocabulaire ».

Puis, Amit Ben-Shoushan, le capitaine, leur a souhaité la bienvenue. « Au nomde tous les joueurs », déclarait-il, « je tiens à réaffirmer que nous ne sommespas là pour faire de la politique. Deux nouveaux joueurs qui viennent renforcerl’équipe, c’est une bénédiction ! Nous allons tout faire pour qu’ilss’acclimatent bien, car le principal, c’est le succès du club ! » Les joueursde l’équipe ont eux aussi réservé un accueil chaleureux aux deux nouveauxvenus. Mais les supporteurs anti-musulmans du Beitar, eux, n’ont cessé de manifesterleur désapprobation tout au long des semaines suivantes.

On les a entendu crier des insultes pendant les séances d’entraînement del’équipe et entonner des chants anti- Gaydamak et anti-Kornfein tout au longd’un match de ligue à Ramat Hasharon, sans ménager non plus l’entraîneur ElieCohen, auquel ils reprochent d’avoir accepté les joueurs tchétchènes.

Puis, trois jours avant le match contre Sakhnin, les bureaux proches du terraind’entraînement étaient victimes d’une tentative d’incendie volontaire, pourlaquelle quelques supporteurs sont arrêtés.

Devant la pression montante, Kornfein et Gaydamak résistent. Plus de 90trublions du Beitar sont éjectés du stade pendant la rencontre contre Sakhnin,certains pour avoir insulté Kornfein, d’autres pour arborer un sweatshirtportant le logo infamant du groupe de supporteurs La Familia. Par ailleurs, ily a les nombreux autres supporteurs du club qui, eux, ont acclamé Kadiyev à sonentrée sur le terrain. Ceux-ci font dire aux commentateurs que le club de Jérusalem– et le sport israélien en général – est sans doute à l’aube d’une èrenouvelle.

C’est au cours de ce même match contre Sakhnin qu’Assaf Shaked, porte-parole duBeitar, évoque le projet de recruter le joueur arabe israélien Ahmed Saba,l’attaquant actuel du Maccabi Netanya. « L’entraîneur s’intéresse à lui »,affirme-t-il, « et nous entamerons sans doute des négociations cet été. »Apparemment, il ne craint pas la réaction des supporteurs.

« Regardez autour de vous ! », s’exclame-t-il en désignant le stade comble. «Les choses ont déjà commencé à changer. »

Un club de droite ?

En Israël, sportet politique ont toujours été intimement liés.
Le Beitar est une émanation du mouvement de jeunesse sioniste révisionnisteBetar et il a toujours entretenu des liens avec les partis Herout, puis Likoud.Contrairement aux autres équipes de football de première ligue israélienne, leclub n’a jamais eu de joueurs arabes en son sein en 76 ans d’histoire.

Si la direction a toujours soutenu que le Beitar n’avait rien contre les Arabeset même tenté de recruter des joueurs arabes, comme Walid Badir dans les années1980 et 1990, les commentateurs soupçonnaient régulièrement les responsables duclub de céder à leurs supporteurs extrémistes.

Avant les Tchétchènes, le seul joueur musulman à avoir jamais enfilé le maillotjaune et noir du Beitar était le défenseur nigérian Ibrahim Nadala, reparti aubout de quelques mois, en plein milieu de la saison 2004-2005, lassé desinsultes que proféraient contre lui les fidèles du club.

Deux ans plus tard, Gaydamak envisageait de recruter Abbas Suan, joueurisraélien de Sakhnin, la meilleure équipe arabe israélienne du pays, mais ils’est aussitôt rétracté, cédant sans doute aux pressions.

Aujourd’hui, Suan a pris sa retraite et entraîne l’équipe junior des BneiSakhnin.

Au terme des 10 minutes pendant lesquelles Kadiyev a évolué sur le terrain, ilsourit. Pour lui, le temps est venu pour des joueurs arabes d’entrer au Beitar.« Un changement s’est produit, la glace a été rompue », se félicite-t-il. «Maintenant, tout va arriver. N’importe quel joueur arabe de qualité pourradorénavant entrer au Beitar : Ahmed Saba, peut-être, ou un autre… » Les parolesde Suan pèsent leur poids, car l’ancien capitaine des Bnei Sakhnin s’est personnellementheurté au vitriol des supporteurs extrémistes du Beitar : une première foispendant un match de ligue où il jouait contre l’équipe de Jérusalem, etensuite, lorsqu’il a endossé les couleurs de l’équipe nationale d’Israël sur leterrain.

Ainsi, dans un match contre la Croatie en février 2005 au stade Teddy, lepublic de la tribune est l’a hué chaque fois qu’il touchait le ballon, et unebanderole proclamant « Tu ne nous représentes pas » a été déployée dèsl’instant où il a pénétré sur le terrain.

Histoires de familles

Limor Livnat, qui assiste au match en compagnie d’autrespersonnalités politiques, se montre, elle aussi, optimiste pour l’avenir. «J’espère que cela continuera comme ça », déclaret- elle. « La majorité despartisans du Beitar ont prouvé qu’ils soutenaient cette initiative et qu’ilsformaient un public tout à fait normal. Quant à ceux qui ont sifflé Kadiyev,ils ne représentent qu’une infime minorité. Non, ce que nous avons vu ce soirétait vraiment très positif et encourageant ! » Gaydamak a abondé dans sonsens. « Nous avons vu que le public israélien a fait un excellent accueil à unjoueur musulman. Ceux qui ont protesté sont peu nombreux et ne sont pasreprésentatifs d’Israël. » A l’évidence, il convient toutefois de ne pas seréjouir trop vite : le chemin vers le changement sera long et difficile. Lessupporteurs qui refusent l’entrée de musulmans ou d’Arabes dans l’équipe sontdéterminés à poursuivre leurs actions contre la direction du club, etl’incendie qui a éclaté dans les bureaux a soulevé de profondes inquiétudes.

Bar Afik, supporteur du Beitar âgé de 21 ans, assistait à l’entraînement de sonéquipe fétiche le lendemain de l’incendie. Il a déclaré qu’il continuerait às’opposer à l’entrée des deux joueurs tchétchènes dans le club, quoi qu’ilarrive.

« On s’en fiche, tout ce qu’on veut, c’est qu’ils s’en aillent », a-t-il lancé,ajoutant qu’il ne faisait pas partie de La Familia.

« La Tchétchénie est un pays de terroristes. Je suis sûr qu’il y a desterroristes dans leurs familles. Nous sommes entourés de musulmans et d’Arabesqui veulent nous détruire. » Ouri Cohen, 17 ans, autre supporteur, est quant àlui membre de La Familia. Le jour du match contre Sakhnin, il a été contraintde rester à l’extérieur du stade. Il affirme qu’il ne cédera pas. « On ne m’apas laissé entrer », soupire-t-il.

« Je suis déçu d’apprendre que Kadiyev a joué, parce qu’il n’y a jamais eud’Arabes au Beitar et qu’il ne doit jamais y en avoir. Nous voulons queKornfein et Arkadi s’en aillent. » Dans la communauté arabe, on observe avecbeaucoup de scepticisme les changements qui s’amorcent dans le club deJérusalem.

Le député Ahmed Tibi a assisté au match et encouragé Sakhnin. « Le Beitar nemérite pas d’avoir un joueur arabe », a-t-il dit à la sortie. « Aucun Arabe quise respecte ne peut accepter de jouer ici. Mais qui sait, peut-être que quelquechose va changer. Peut-être que nous sommes sur la bonne voie. Attendons devoir. »