Fumée blanche sur Jérusalem

Lapid, grand vainqueur des élections, se taille la part du lion dans la nouvelle coalition.

JFR07 521 (photo credit: Marc Israël Sellem/The Jerusalem Post)
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Il n’aura fallu que deux jours au Saint-Siège pour que ses cardinaux élisentl’Argentin Jorge Mario Bergoglio à la tête des 1,2 milliard de catholiques dansle monde. De l’autre côté de la Méditerranée, en revanche, en Israël, il aurafallu plus d’un mois et demi pour décider que Shaï Piron, nouvel élu, soit encharge des 2,5 millions d’écoliers israéliens en lieu et place de Guideon Saar,lequel est d’ailleurs pour la petite histoire, d’origine argentine.

La légendaire fumée blanche, qui annonce l’élection d’un nouveau pape, s’estmuée, sous les cieux israéliens, en écran de fumée entre le Premier ministreBinyamin Netanyahou et Yaïr Lapid, leader du parti Yesh Atid. Mais au termed’âpres négociations sous la houlette de Naftali Bennett, président du partiHabayit Hayehoudi, un nouveau gouvernement israélien a enfin vu le jour. Apoint nommé pour la venue du président des Etats-Unis, Barack Obama, attendu àJérusalem, le mercredi 20 mars.

Obama va se trouver face à un Netanyahou affaibli par des élections au scoredécevant pour sa formation, face à un Premier ministre dont le pouvoir a étéinfirmé par le laborieux processus de formation de la coalition, comme jamaisauparavant au cours des quatre années de son précédent mandat. Celui que lemagazine Time avait élu le roi Bibi il y a à peine neuf mois vient de perdre sacouronne.

Il lui faudra partager son règne ; pour chaque décision clé, il devra composeravec le prince Yaïr sur sa gauche et le duc Naftali sur la droite.

Sionistes religieux : les nouveaux médiateurs 

Lapid est donc le grand vainqueurde ces dernières semaines, tant au plan des élections, qu’à celui desnégociations de coalition, et décide des têtes. Il a obtenu le nombre deportefeuilles ministériels qu’il voulait pour sa formation, et le ministèrequ’il briguait pour le numéro deux de son parti. Et c’est ainsi que celui quiest entré en politique en posant la question : « Où va notre argent ? », seretrouve avec les clés du coffre du pays entre les mains. Ce n’est pas un pape.Mais chacun sait que ce nouvel homme de pouvoir prie dans une synagogue ducourant réformé à Tel-Aviv. Et c’est lui qui, l’année dernière, a prononcé lediscours d’ouverture lors du congrès mondial du rabbinat massorti, à Atlanta.

Désormais, Lapid peut donc se targuer d’être le porte-drapeau du pluralismereligieux tout en pesant sur le budget d’Etat. Et les manifestations demilliers d’orthodoxes n’y pourront plus rien changer.

Mais il n’est pas le seul à se tailler la part du lion. Bennett n’est pas enreste et ce qu’il obtient dépasse de loin toutes ses espérances. Si Netanyahouet son épouse Sara en avaient eu le pouvoir, ils l’auraient laissé moisir dansles coulisses de l’opposition, avec quelques ministères mineurs. Au lieu decela, Bennett a tiré le gros lot avec le portefeuille de l’Economie et duCommerce, et va pouvoir utiliser l’anglais, sa langue maternelle, pour mener ladanse à la tête de la diplomatie israélienne.

Son parti obtient aussi la charge du ministère des Affaires religieuses quidécide de l’orientation juive du pays. Enfin, et pas des moindres, luireviennent le ministère de la Construction et du Logement ainsi que la Hauteautorité des terrains, ce qui ne manquera pas de le servir pour avancer sespions, à la fois en Judée-Samarie et à l’intérieur de la Ligne verte. Ce quiprime, c’est que Bennett aura rétabli les sionistes religieux dans leur rôle demédiateurs afin de bâtir un pont entre les différents courants de la populationet combler les fossés qui les séparent. Le nouvel élu aura une large liberté demanoeuvre pendant que ses frères ennemis, Netanyahou et Lapid, seront occupés àsolder leurs propres comptes.

Mofaz, au poulailler

Les grands perdants de cette nouvelle coalition sont sansconteste les partis orthodoxes, qui vont très certainement perdre ensubventions pour leurs institutions. Avec pour conséquence d’être contraintsd’envoyer à l’armée bon nombre d’étudiants de leurs yeshivot.

Ils ont beau eu manifester et menacer Netanyahou de ne jamais lui renouvelerson soutien, si Lapid se présente face au Premier ministre actuel lors desprochaines élections, ils seront bien obligés de nager à nouveau dans les mêmeseaux que Netanyahou.

Un autre perdant est le parti Kadima. Shaoul Mofaz compte aujourd’hui si peusur l’échiquier politique qu’il devra rester sur les gradins et regarder sesadversaires occuper le terrain de loin. Leader d’un parti qui bénéficiait de 28sièges il y a encore à peine un an, il ne lui reste plus qu’à assister auxsessions plénières de la Knesset du poulailler, avec des jumelles.

Maintenant que la fumée blanche se dissipe, Yaïr Lapid a du pain sur laplanche. Affublé d’un prénom qui signifie « éclairer » en hébreu, et d’un nomde famille qui veut dire « torche », il ne lui reste plus qu’à s’atteler avecses patronymes à des défis presque aussi sombres que ceux auxquels le nouveaupape sera confronté. Il lui faudra suivre des cours accélérés d’économie,s’instruire en matière d’emploi, et définir les priorités de la nation.

S’il ne parvient pas à faire passer le budget 2013 dans les 45 jours à venir,le pays n’aura plus qu’à retourner aux urnes.

Le champ de bataille entre Netanyahou et Lapid fume encore.

Mais il est temps de déposer les armes et de se mettre au travail. 60 joursaprès le scrutin électoral et au terme de 40 jours de pourparlers, il estl’heure pour le gouvernement de retrousser ses manches et dissiper l’écran defumée qui pèse aujourd’hui sur la société israélienne.