L’éloge funèbre politique d’Ehoud Barak

Retour sur le parcours politique d’un homme de guerre.

Barak resigns 370 (photo credit: Ariel Hermoni, Defense Ministry)
Barak resigns 370
(photo credit: Ariel Hermoni, Defense Ministry)
A l’image de sonhomonyme biblique, Ehoud, Barak aussi est courageux.

Il n’a peut-être pas éventré un roi ennemi avec un poignard à double tranchant,mais comme Ehoud Ben-Gera, il a bien connu les longues batailles le jour, lesembuscades la nuit, la menace et la froideur d’un pays hostile.

Et comme son ancêtre biblique, notre Ehoud n’a pas fini de nous étonner - unmatin, dans la peau d’un tueur à gages en perruque, un autre, dans celle d’unmécanicien faisant irruption dans un avion détourné, un soir en politicienquittant son propre parti, et le lendemain, alors que tous s’attendaient à unemanoeuvre, un homme annonçant une retraite stratégique, ou tout autre événementdont nous aurions pu été témoins cette semaine.

Là encore, contrairement à son homonyme biblique, dont les victoires militairesont prodigué 80 ans de paix, la carrière politique d’Ehoud n’a pas connu unseul jour de calme. Pis encore, l’homme qui a si bien mérité une placed’honneur dans les annales comme commando de Tsahal audacieux, restera associéaux termes de dilettantisme, tragédie et farce politiques.

Barak voulait être un artisan de la paix, mais après avoir passé des décenniesà distribuer des ordres, il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’il fallaitêtre deux pour parvenir à un accord.

C’est ainsi que, au grand étonnement de tous, ses annonces en 1999 dedates-butoir pour des propositions de paix avec Hafez El-Assad et Yasser Arafatse révèleront plus tard avoir été faites sans aucun dialogue préalable, mêmeindirect, avec l’un ou l’autre des préposés. Barak a entrepris personnellementdes pourparlers avec la Syrie, même si son interlocuteur n’était que leministre des Affaires étrangères, asymétrie diplomatique que tout homme d’Etatdébutant détecterait immédiatement et éviterait certainement.

Après être sorti de sa mésaventure syrienne les mains vides, Barak a entamé sonfiasco palestinien.

Ce qui avait l’allure d’une paix des braves a fini comme guerre des suicides.La raclée électorale infligée à Barak par Ariel Sharon, la pire de toutel’histoire d’Israël, a ainsi scellé son bref mais riche parcours en tantqu’homme d’Etat.

Tout cela était, en soi, assez tragique. Mais le plus grand écueil de lacarrière politique de Barak concerne, non son art de gouverner, mais sonidéologie.

Un socialiste dans une tour de verre 

Le kibboutznik, qui a gagné le soutien demilliers d’âmes, grâce à son voeu passionné de s’occuper de « la vieille dameau fond couloir de l’hôpital gouvernemental de Nahariya », s’est vite révélépeu soucieux des questions nationales en général, et de l’inégalité sociale enparticulier.

D’abord, il a consacré presque tout son temps à la défense et aux affairesétrangères. Puis il s’est logé dans un gratte-ciel étincelant d’où la classeouvrière que son parti social-démocrate prétendait représenter paraissaitencore plus petite que son intégrité.

La manière dont Barak traitait les autres n’était qu’une farce.

Pourvu des qualités relationnelles d’une chauve-souris, il a réussi à s’aliénerpresque tous ceux qui ont travaillé avec lui, des assistants, collègues etmilitants à des généraux, en passant par les ministres et autres pontesmédecins.

L’homme qui n’a rien appris et rien oublié, a, en tant que Premier ministre,attribué des fonctions bizarres : à Shlomo Ben-Ami, l’intellectuel, au poste deministre de la Sécurité intérieure, ou au conflictuel Yossi Sarid, au ministèrede l’Education. Il a aussi laissé la Banque d’Israël sans gouverneur pendantdes mois. Et réussi, pendant une décennie, à être en conflit avec un chef deTsahal avant de nommer celui rejeté par les décisionnaires, et dansl’intervalle, à en installer un autre, temporairement, bricolant ainsi avec le bureaule plus sensible sous sa juridiction, comme si c’était un jouet.

Tout cela, bien sûr, sans parler du fait que sous sa houlette, le Partitravailliste s’est retrouvé diminué de moitié, réduit à sa formation la plusexiguë, à tout juste un dixième de l’électorat. Que Barak ait été un désastrepolitique est donc incontestable. La question est : pourquoi ? Etait-ce sonseul trait de caractère ou cette sous-performance cache-t-elle autre chose ?

Séparation du pouvoir et du militaire 

Deux éléments ont inspiré la carrièrepolitique de Barak : sa profession et le zeitgeist (l’air du temps).

La présence de sa profession, commandant militaire, en politique, est propre àIsraël.

Nulle part ailleurs dans le monde libre, l’organe législatif est tant submergéde généraux à la retraite.

En Grande-Bretagne, l’idée de voir, disons, Bernard Montgomery, prendre lescommandes de l’exécutif, n’a jamais traversé un esprit sain. Eisenhower et deGaulle étaient certes des militaires de carrière devenus d’emblématiques dirigeantsnationaux, mais il s’agit-là d’exceptions. La règle veut que les générauxn’embrassent que rarement la politique occidentale et encore moins les postesde ministre de la Défense et de chef d’état-major.

Aux Etats-Unis, en nommant George Marshall secrétaire à la Défense en 1950, leCongrès a certifié que c’était une exception : « Le présent acte ne sauraitêtre interprété comme une approbation du Congrès à de futures affectations demilitaires au bureau du secrétariat de la Défense. Le Congrès stipule qu’à lafin du mandat du général Marshall, aucune autre attribution de militaires à cebureau ne sera approuvée. » Pourquoi ? Parce que quand un général supervise lechef d’étatmajor, il devient de facto chef d’état-major, qui, mécontent,devient frustré et même dangereux.

Cette sagesse d’école est nulle et non avenue en Israël. Nous avons eu trop degénéraux en politique, en général, et en tant que ministres de la Défense enparticulier.

Et puis, il y a l’air du temps.

Ehoud Barak est le pur produit de l’arrogance de l’Israël post-67.

Il a vraiment cru, et sans doute le pense-t-il encore, qu’il est supérieurementintelligent à tous ceux qui l’entourent, et qu’il lui suffit de lancer un petitos, un titre pompeux pour l’un et pour l’autre, un petit budget, pour lescalmer, tandis que Lui, mène sa barque - seul, rapidement, ingénieusement, etavec brio.

Il y avait aussi eu le temps de l’alter ego de Barak : Moshé Dayan. Ou pireencore, le temps mauvais, fanfaron, bravade, hypocrite et cynique, où le chefde l’étatmajor n’était autre que Shaoul Mofaz, également engagé sur la voie denotre dépotoir politique.

Il est heureux que cette époque prenne fin.

Espérons que le départ de Barak posera un jalon surla route du retour vers la sensibilité sociale, la sincérité idéologique etl’humilité politique.