La guerre de l’entre-deux

Depuis sa prise de fonctions à la tête de l’état-major de Tsahal, Benny Gantz a multiplié les opérations secrètes, notamment à l’étranger. Selon lui, Israël ne peut rester inactif pendant que ses ennemis s’arment

helico (photo credit: Reuters)
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(photo credit: Reuters)
‘La guerre del’entre-deux guerres”, telle est l’expression employée par le chef d’étatmajorBenny Gantz pour décrire la série d’opérations militaires secrètes conduitespar les forces spéciales de Tsahal lors de périodes apparemment calmes. Des opérations menées par des commandos anonymes dont les missions restent pourla plupart inconnues du grand public, voire même souvent du ministère de laDéfense. De temps à autre seulement, les citoyens israéliens apprennent quelques exploitsde cette guerre cachée. Tel avait été le cas en avril dernier, quand des agentsde la force de marine Flotilla 13 (mieux connue sous le nom de Shayetet)débarquaient à bord du “HS Beethoven”, navire immatriculé au Liberia et faisantcourse du Liban vers l’Egypte. La fouille de plus de 12 heures n’avait riendonné. Mais un mois plus tôt, une opération similaire avait permis au même commandod’intercepter un cargo transportant 50 tonnes d’armes. Le “Victoria” faisaitroute vers l’Egypte. A son bord : des missiles antiradars, antinavires etautres dispositifs dont le destinataire final était très vraisemblablementl’une des nombreuses organisations terroristes de la bande de Gaza.



Ce ne sont là que deux exemples parmi tant d’autres. Le nombre d’opérations conduites par Tsahal a doublé depuis l’an dernier. Lapreuve aussi qu’Israël doit faire face à une menace croissante dans la région. La plupart des détails sur ces opérations sont classés secret-défense, ycompris leur nombre exact. Et selon les rapports étrangers, Tsahal est aussiactif au Soudan, au Liban et en Iran. Cette multiplication des opérations n’est d’ailleurs pas fortuite, et d’aprèscertains hauts dirigeants de l’armée, le responsable de cet accroissementserait bien Gantz. Selon lui, Tsahal ne peut se permettre d’assister les bras croisés à l’armementde ses ennemis, notamment le Hezbollah, le Hamas et le Djihad islamique.

“Gantz accorde beaucoup d’importance à ce qu’il appelle la ‘guerre del’entre-deux-guerres’”, explique un membre de l’état-major. “Ces opérationsdonnent de très bons résultats, et elles adressent en même temps un signalclair à tous nos adversaires sur le fait que nous sommes vigilants. Celaaugmente notre capacité de dissuasion”.

Trois en un
Actuellement,l’armée israélienne compte trois unités pour ses missions spéciales : Shayetet,rattachée à la marine nationale, Sayeret Matkal, unité de renseignements del’état-major, et Shaldag au sein de l’armée de l’air. Cette dernière se chargenotamment de raids aériens ponctuels hors des frontières nationales. Au terme de près de dix ans de réflexion, Gantz a finalement décidé en décembredernier de consolider ces unités d’élite dans le cadre d’une même formation.Celle-ci, nouvellement créée, a pour nom le “Corps d’actions en profondeur”,dirigée par le général de division Shai Avital, ancien commandant de SayeretMatkal et accessoirement aussi très bon ami du ministre de la Défense EhoudBarak. Depuis la création de ce corps d’élite, Avital n’a cessé d’en augmenter leseffectifs au cours des derniers mois.



Le général de brigade Gal Hirsch a été nommé délégué spécial d’Avital.Démissionnaire depuis la seconde guerre du Liban en 2006, où il avait servi entant que commandant de division pour la Galilée, Hirsch accomplit cette tâcheen tant que réserviste. Moni Katz, ancien commandant de la Brigade Guivati, endirige et coordonne les troupes. Si les forces spéciales israéliennes ont remporté des succès spectaculaires cesdernières années, il est apparu évident à beaucoup, depuis la seconde guerre duLiban, que ces opérations gagneraient encore plus en efficacité si les unitéstravaillaient conjointement. Pour l’heure, on n’envisage pas d’extension de cecorps à d’autres unités. De plus, pour les entraînements, chaque corps d’arméereste responsable de son unité d’élite : l’armée de l’air supervise Shaldag, lamarine s’occupe de Shayetet et le service des renseignements est toujoursresponsable de Sayeret Matkal.

Ce qui change en revanche, c’est la pratique. Ainsi, les missions spécialessont désormais dirigées par Avital, luimême directement subordonné à Gantz. Lesunités spéciales sont donc directement mobilisées par un même ordre, enfonction des besoins et des capacités requises pour garantir le succès d’uneopération donnée. Par ailleurs, il est aussi envisagé de renforcer Shaldag, considérée commel’une des meilleures unités de l’armée et dont les effectifs sont moindres parrapport aux deux autres, Shayetet ou Sayeret Matkal.

Hors des frontières du pays
Les missions dece corps d’élite sont de deux ordres. D’une part, il s’agit bien sûr de menerdes opérations spéciales, ciblées et ponctuelles. Mais le deuxième volet esttout aussi important et s’inscrit sur un plus long terme, à savoir un contrôleconstant des manoeuvres militaires, au coeur des territoires ennemis tels quele Liban ou la Syrie. Mais bien que menées sur plusieurs fronts, avec à chaque fois un commandementrégional, ces actions observent pourtant un certain périmètre d’action à ne pasdépasser habituellement : peu d’opérations sont ainsi menées par ce corpsd’élite au delà d’une certaine limite au Nord (en Syrie ou au Liban) ainsiqu’au Sud, dans le Sinaï.



Or, si jamais une guerre advenait par exemple avec le Hezbollah et ses missilesde longue portée, elle devrait être menée non pas juste au Sud-Liban mais aussiplus loin dans le pays.
En outre, avec l’accroissement de ces opérations spéciales et le développementdes trois unités qui en ont la charge, Tsahal cherche à présent à développer lamobilité de ses troupes grâce à de nouvelles plates-formes de communications. Jusqu’à présent, les trois unités en question utilisent les avions SikorskyCH-53 ainsi que les hélicoptères “Black Hawck” (aigle noir). Or, avec ledéveloppement de nouveaux missiles sol-air dans la région, ces avionsdeviennent de plus en plus vulnérables et inaptes aux opérations menées parTsahal. Preuve en est par exemple avec l’attaque d’un hélicoptère israélien parun missile tout près de la frontière égyptienne en août dernier. Si les terroristesavaient alors manqué leur cible de peu, cette attaque a suscité une intenseréflexion au sein de l’armée.

L’atout des V-22
En outre, ils’est avéré que ce genre de missiles, provenant de Libye, était probablementvendu secrètement en Egypte, voire dans la bande de Gaza. Par conséquent,l’armée de l’air exerce une importante pression sur les autorités de Tsahal,exigeant que des fonds soient débloqués pour l’achat d’avions V-22 Osprey. Cesavions ont en effet l’avantage de pouvoir décoller et atterrir n’importe où,comme des hélicoptères, et en même temps de voler aussi vite et aussi haut queles meilleurs avions militaires. Cela fait d’ailleurs bien des années que l’armée de l’air lorgne sur cesengins, produits par Boeing et Bell. Juste avant de laisser la place à AmirEshel en mai 2012, l’ancien général en chef de l’armée de l’air, IdoNehoushtan, avait ainsi effectué son premier vol à bord d’un V-22 pour entester la qualité, lors de son voyage aux Etats-Unis. Et s’était ditépoustouflé par la capacité de l’avion à décoller à la verticale, comme unhélicoptère, grâce à ses réacteurs flexibles qui peuvent passer d’une positiondroite à une inclinaison de 45 degrés pour permettre à l’engin de se propulserdans les airs comme n’importe quel autre avion, atteignant ainsi une vitesse de300 noeuds, soit deux fois plus vite qu’un hélicoptère.



Ces V-22 peuvent transporter jusqu’à 24 troupes de combat ou contenir plus de 9tonnes de cargaison à l’intérieur ou à l’extérieur. Et sont capables de parcourirplus de 4 000 kilomètres avec un seul plein. “Etant donné le développement des missiles surface-air chez nos ennemis et lamenace qui en résulte pour nous, le V-22 est précisément ce qu’il nous fautpour acheminer et ramener nos troupes rapidement et en toute sécurité”,explique un pilote de l’armée de l’air. Quoi qu’il en soit, avec ou sans V-22, une chose reste certaine : Israël doitpoursuivre ses opérations spéciales, d’autant plus que les changementspolitiques et stratégiques au Moyen-Orient risquent de menacer à chaque fois unpeu plus sa sécurité.