Le 22 janvier, de l’autre côté

Mardi 22 janvier, jour de vote en Israël. A quelques kilomètres de là, les territoires palestiniens semblaient bien indifférents à la fièvre électorale de leurs voisins israéliens.

3001JFR14 521 (photo credit: DR)
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1,9 million. C’est le nombre dePalestiniens. Pas d’Arabes israéliens, pas de Gazaouis, mais bien le nombre dePalestiniens, vivant dans les zones A, B et C de Judée-Samarie. Ce sont donc1,9 million de personnes qui n’ont vu, en cette belle journée de janvier, qu’unjour comme un autre, loin de se soucier pour qui ils allaient voter.

Depuis des mois, la campagne bat son plein en Israël. Les affiches fleurissent,les tracts s’accumulent sur les trottoirs, les meetings s’enchaînent. Lesélections sont importantes, elles redéfinissent un gouvernement pour ces quatreprochaines années. La population israélienne se sent concernée, l’opinioninternationale aussi. Mais que pensent les résidents palestiniens, sans douteles plus proches voisins d’Israël ? Départ pour Ramallah, capitale officiellede l’Autorité Palestinienne, à 15 km de Jérusalem. Le centre-ville – la placedes Lions – est noir de monde. Les falafels se préparent, les voituresklaxonnent à tout va, les passants pressés se bousculent. Ici, pas de portraitsde Bibi sur les murs, ni d’affichettes à l’effigie de Shelly distribuées auxcarrefours, seulement quelques drapeaux du Fatah, l’autorité politique deszones palestiniennes.

Au détour d’une rue : Mahmoud, un jeune homme de 22 ans, qui a toujours vécu àRamallah. « Oui, je suis un Palestinien ! » annonce-t-il fièrement. Il nousquestionne d’abord sur nos origines, nous prend en photo dans son restaurant,puis s’assoit un moment avec nous. « Oh non, je ne connais rien à la politique», déclame-t-il tout de go. Ne connaît-il rien à la politique en général, ou àcelle de l’Etat hébreu en particulier ? J’insiste et lui parle de cette journéede vote du 22 janvier.

« Mais non, ce ne sont pas encore les élections, de quoi parlestu ? » Le regardest plus dur et le visage se ferme quand on explique qu’en ce moment même, desélections se déroulent en Israël. A l’entente du mot « Israël », notreinterlocuteur fait non de la tête et répète à nouveau qu’il ne comprend pas. Iln’a pas de laissez-passer pour Jérusalem, voilà selon ses dires pourquoi « iln’y connaît rien ».

Quid de la Palestine historique ? 

Direction la rue principale de Ramallah. Unelarge artère jonchée de magasins et de restaurants. L’entente de la languefrançaise nous interpelle et nous rencontrons bientôt un monsieur d’unesoixante d’année, l’air jovial, ravi de parler français. « Bien sûr que je saisque ce sont les élections en Israël aujourd’hui ! ». Il le sait et a des chosesà dire. D’abord, non, le résultat du scrutin de changera rien : « Vous savez,cela fait des années que la droite est au pouvoir, rien n’a été fait. Maisquand c’était la gauche, il n’y avait rien de plus ! Non, il n’y a pas d’espoirpour ces nouvelles élections. » Voterait-il, lui, s’il le pouvait ? « Sij’avais le droit de voter, si j’étais un Palestinien vivant à Jaffa ou ailleursen Palestine historique, je voterais, évidemment ! Mais aujourd’hui, pourquoidevrais-je voter ? J’habite Ramallah, je n’ai pas à voter pour élire ungouvernement qui ne sera pas le mien.

Mais j’encourage les Palestiniens d’Israël à voter. C’est très important qu’ilsle fassent ».

En effet, on compte 1,4 million d’Arabes israéliens, dotés des mêmes droitscitoyens que les Israéliens. Dans le discours de notre homme, une certainedéception. Il regrette de voir que les frontières établies en 1967 avec l’accorddes toutes les parties concernées ne soient pas respectées. Que ce qu’il nommela Palestine historique se réduise d’année en année.

Plus, il ne comprend pas pourquoi. Il se déclare en faveur d’une solution àdeux Etats. « Pourquoi non ? ! C’était comme ça avant, il n’y avait pas deproblème ! Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes juste desPalestiniens. Nous voulons avoir le droit d’exister en tant que Palestiniens.».

Il mentionne alors Naftali Bennett et s’indigne de ses propos sur les implantations.En fait, il ne conçoit pas que la religion soit à ce point mêlée à la politiqueet aux décisions d’Israël.

« De quoi voulez-vous discuter ? »

Le problème de Gaza entre alors en jeu. « Neme parlez pas de Gaza, c’est intolérable ce qui se passe là-bas ! Tout estcontrôlé par la religion. Je suis sûr que s’il y a avait des électionsaujourd’hui, le Fatah l’emporterait largement. Les Gazaouis n’ont aucuneliberté. C’est inadmissible de justifier quelque chose de politique par lareligion. Les colons nous disent qu’ils ont le droit d’être là, parce que c’estécrit dans leur Bible. Mais, enfin, on est en 2013 ! Plus personne ne devraitréfléchir comme ça ! ».

Ouvertement contre l’utilisation de la force et des armes dans la résolutiondes conflits, il insiste pour décrire les Palestiniens comme des pacifistes,des victimes qui n’ont pas forcément les moyens de se défendre. « Je n’acceptepas ! Je refuse de discuter avec des gens qui ne connaissent que la force. »Quand on mentionne le refus de Mahmoud Abbas à entamer un dialogue pour lapaix, il s’offusque. « Mais de quoi voulez-vous discuter ? Vous savez, nousavons essayé et essayé encore, mais cela ne fonctionne pas… Alors, pourquoidevrait-il encore négocier ? Ici, c’est la Palestine mais, dans dix ans,peut-être que cela ne le sera plus car, après des années de lutte pour fairevaloir nos droits, nous sommes fatigués… ».

Et de conclure : « Je suis resté un être humain, je respecte tout le monde, jene fais aucune différence entre un Juif et un Palestinien, nous sommes tous deshumains, et c’est ce dont il faut tâcher de se souvenir ».

Plus aucun Juif à Jérusalem 

Petite pause au café Stars and Bucks de la ville.Un groupe d’amis d’une vingtaine d’années se retrouve dans cet établissement envogue de la ville et l’envie de connaître leur avis, à eux, les jeunes, nousdémange. Ina a 21 ans, elle est danseuse à Ramallah, mais habite Jéricho. Nielle ni ses amis ne savent ce qui se passe en Israël aujourd’hui. Ils ne saventpas non plus que Jérusalem se trouve à seulement 30 minutes en bus.

Le petit groupe oriente alors la discussion vers la politique palestinienne,mais, très vite, ils avouent ne pas bien connaître la situation. Les jeunesfilles posent des questions sur la danse en Europe, sur la vie à Jérusalem.Derrière leurs yeux maquillés et leurs larges sourires, on perçoit des enviesde liberté.

Un peu plus tard, une bande de jeunes filles entre et discute en regardant desphotos sur leurs Smartphones. Je les interpelle. Elles sont ravies de répondreà nos questions, s’intéressent à nos vies et à nos expériences, demandent sinous connaissons telle actrice, à laquelle elle nous prête une certaineressemblance. Elles ont entre 15 et 18 ans et étudient au lycée de Ramallah.

Une des plus jeunes, que nous appellerons Yara, avoue discrètement qu’elleaimerait être avocate ou chef d’entreprise, comme sa tante. En politique, elles’y connaît.

Ses amies se moquent un peu d’elle quand elle se lance et exprime son opinion.Peu importe, elle ne se démonte pas. « Je connais un peu la politique enIsraël. Oui, je m’y intéresse. » Après un peu d’hésitation, elle livre le fondde sa pensée : « Non, je ne suis pas du tout en faveur de deux Etats ! Jamais !Moi, je veux un Etat palestinien, comme avant.

Bientôt, bientôt, il n’y aura plus de Juifs ici, on retournera à Jérusalem,chez nous. ».

Quand je lui parle de la situation à Gaza, elle déclare, avec une pointed’envie : « Nous n’avons rien nous ! Pas d’avions, de bateaux, d’armée. Nousdevons nous défendre et résister pourtant ! ». Pour elle, le Hamas estpeut-être un peu extrême, mais c’est le seul mouvement qui puisse défendre lesvraies victimes. « Les juifs ont tué trop de Palestiniens pour tenter de fairela paix. Avant, j’aurais été pour, mais maintenant, c’est trop tard. Il s’estpassé trop de choses. » Elle esquisse un sourire et ajoute qu’elle se moque desavoir qui sera élu à la prochaine Knesset. Selon elle, Netanyahou ou un autre,cela ne changera rien.

Pour les partis arabes ou Meretz 

Entre deux gorgées de jus de citron, lesjeunes filles nous parlent de la mer Morte, de leurs voyages dans lesterritoires. La vie à Ramallah ? « C’est pas mal, mais il n’y a pas grand-choseà faire. Les gens ne sont pas très ouverts d’esprit. » Yara confie qu’elle estpassionnée d’histoire. Ainsi, elle aime aller à Bethléem ou à Jéricho etdécouvrir d’anciens sites. Ses professeurs l’encouragent à travailler et àcultiver son aisance à l’oral pour pouvoir atteindre ses objectifsprofessionnels. Aimerait-elle se rendre à Jérusalem ? « Oui, peut-être un jour,et ce jour-là, j’espère qu’il n’y aura plus aucun Juif là-bas », conclut-elle.

La nuit est tombée sur Ramallah et il semble qu’il n’y ait plus de bus pourJérusalem. Du moins, c’est ce qu’un malin chauffeur de taxi nous laisse croire.Finalement, un passant nous propose de nous conduire jusqu’à la gare des bus.Sur la route, il parle un peu de lui, de sa galerie d’art contemporain. Lesélections en Israël ? Oui, il les a un peu suivies.

Contrairement aux autres, il aimerait bien pouvoir voter. Il donnerait alorssans doute sa voix à l’un des partis arabes ou à Meretz, l’extrême-gaucheisraélienne. « J’aime bien ce parti, j’aime leur idée de deux vrais pays avecdes droits pour chacun. » Il souhaite ardemment que le processus de paix soitrelancé et a du mal à comprendre pourquoi ce n’est pas le cas. Il insiste surle fait que les deux communautés devraient être en mesure de vivre ensemble,sur un même territoire.

Nous montons dans le bus, laissant Ramallah, ses espoirs et ses rêves derrièrenous. Au check-point, des dizaines de Palestiniens attendent pour rentrer àJérusalem. Indifférents pour la plupart aux enjeux politiques qui se jouent àl’instant même en Israël. Rares seront ceux qui allumeront la télévision, lesoir, pour suivre le résultat des élections en direct.