Le défi d’Arié Déri

Après la mort du rav Ovadia, l’avenir de Shas semble compromis. Décryptage des enjeux pour Arié Déri, actuel président du parti.

P10 JFR 370 (photo credit: Marc Israel Sellem)
P10 JFR 370
(photo credit: Marc Israel Sellem)
Un avenirincertain. Il y a un mois, le rav Ovadia Yossef disparaissait, laissant lacommunauté religieuse séfarade orpheline. Mais la mort de ce leader, dontl’influence débordait largement son secteur, laisse surtout Arié Déri,président du parti Shas, aux prises avec l’avenir incertain de son mouvement.Depuis, il tente surtout de consolider son leadership afin d’éviter lascission.

D’origineirakienne, le rav Ovadia Yossef était le fondateur et guide spirituel du partiséfarade ultraorthodoxe. Mais il était surtout l’autorité suprême quimaintenait les politiciens rivaux sous contrôle, et attirait aux urnes, par soncharisme, des centaines de milliers de Juifs orientaux – originaires de paysarabes – harédim, orthodoxes et laïques. Personnage révéré, il était une sourcede fierté qui contribuait à renforcer l’identité séfarade. Son décès, à 93 ans,laisse un grand vide, et soulève des questions sur l’avenir du parti,l’affiliation politique orientale, la lutte entre religion et modernité enIsraël, le rôle des harédim au sein de la société israélienne à dominancelaïque, et les retombées probables sur la politique israélienne dans sonensemble.

Avec les tensionsà peine voilées qui ont surgi au sein du parti, Déri, en fin stratègepolitique, a profité des services commémoratifs pour asseoir son autorité, etsélectionné avec soin les interlocuteurs invités à prendre la parole.

En quelquesjours, il a installé son ami proche, le rabbin David Yossef, fils d’Ovadia, ausein du Conseil de quatre membres de Sages de la Torah, le plus haut corpsdécisionnel du parti. Et tout fait pour rencontrer les hommes de confiance deson implacable rival, l’ancien chef du parti Eli Yishaï, afin d’apaiser lestensions

Chronique d’unescission annoncée

Reste qu’à l’èrepost-Yossef, les problèmes auxquels sont confrontés Déri et Shas sont énormes.La plupart des initiés estiment ainsi que Déri et Yishaï ne seront pas capablesde travailler ensemble encore longtemps et que la scission est inévitable. Etquand bien même le parti resterait intact, la disparition d’Ovadia Yossefpermettra-t-elle d’obtenir des suffrages autant que de son vivant ? Denombreux partisans de Shas sont des Séfarades non harédim autrefois affiliés auLikoud. Sur les 11 sièges de Shas à la Knesset aujourd’hui, 4 mandats seulementproviennent du vote strictement harédi. Que 15 % des soldats de Tsahalvotent Shas reflète également cette réalité non orthodoxe. En l’absence du rav,le Likoud pourrait bien être en mesure de récupérer une partie de ce grandréservoir de voix susceptible de changer la donne.

Ensuite, il y ale défi posé par d’autre rabbins séfarades tels que Haïm Amsalem et AmnonItzhak. Ces derniers se sont tous deux présentés contre Shas aux électionsgénérales de janvier dernier, sans pour autant réussir à dépasser le seuilminimum pour un siège à la Knesset. Une percée de leur part aux prochainsscrutins pourrait poser problème au parti.

Cetaffaiblissement potentiel de Shas aurait d’importantes conséquences politiqueset sociales. On peut citer notamment moins de financements pour le vaste réseauéducatif du mouvement, et surtout plus d’ultraorthodoxes dans l’armée et sur lemarché du travail.

Fin de partie pourArié Déri ?

A court terme, ledestin de Shas dépendra de la direction de Déri. Pour de nombreux observateursde Shas, à 54 ans, l’élu, considéré autrefois comme le jeune prodige du mondeharédi, a depuis longtemps perdu de sa superbe. Ministre à 24 ans, Déri est emprisonnéen 2000 pour corruption, libéré en 2002 et, après une interdiction concomitantede

7 ans pourturpitude morale, revient à la politique, mais sans le même éclat ni le mêmecharisme.

Pour AnatFeldman, spécialiste de premier plan du mouvement Shas, l’étoile de Déri estaujourd’hui sur le déclin. L’essentiel du pouvoir de Déri, estime-t-elleprovient des liens étroits qu’il entretient avec le fils d’Ovadia Yossef,Moshé, et sa femme Yehoudit, qui ont dirigé d’une main de maître la maison duGrand Rabbin défunt. « Ce sont eux qui détenaient les clés de la chambred’Ovadia », déclare-t-elle. « Et plus ce dernier s’affaiblissait,plus leur emprise sur lui se renforçait. Aujourd’hui ce pouvoir adisparu. »

Selon Feldman, laplupart des grands rabbins séfarades n’apprécient guère la façon dont Dérimanipulait le rav et lui vouent une profonde méfiance.

En outre, lerabbin David Yossef, le nouvel homme de Déri au Conseil des Sages de la Torah,est loin de posséder l’aura de son défunt père. Au contraire, il passe pourassez médiocre dans le monde de la Torah, et ne sera pas en mesure de conférerà Déri un rôle d’autorité comme son père l’avait fait avant lui. « Avec laperte d’influence de la famille Yossef, Déri ne tiendra pas longtemps. Pourlui, la partie est presque terminée », soutient l’experte.

Nouvellesalliances en perspective

Toujours selonFeldman, la scission de Shas entre Déri et Yishaï avant les prochainesélections générales est inévitable. Yishaï se placerait alors sous l’autoritéspirituelle de l’ancien Grand Rabbin séfarade Shlomo Amar.

Le Conseil desSages de la Torah se séparera également, estime la politologue, et 2 de ses 4membres, les rabbins Shimon Baadani et Moshé Maya, s’allieront à Yishaï, quiaura le soutien de la plupart des principaux rabbins séfarades. « Je penseque l’aile d’Eli Yishaï va devenir le parti dominant et gagner au moins 8sièges à la Knesset lors des prochaines élections », détaille-elle.« Quant à Déri, je ne le vois pas se présenter sans le soutien d’uneautorité rabbinique majeure. S’il y a scission – et je n’en doute pas – cela risquefort de sonner le glas de sa carrière politique »

En dépit de sonimage belliciste, continue l’experte, Yishaï devrait proposer une idéologieplus modérée et plus éloignée de la pensée ashkénaze que la ligne actuelle deShas. Soit un retour à une orthodoxie séfarade traditionnelle, plus douce etplus souple que le modèle ashkénaze. Cela pourrait signifier une meilleuredisposition à servir dans l’armée, à rejoindre le marché du travail, et même àenvisager un enseignement supérieur laïc et la signature d’un accord de paixavec les Palestiniens.

Un scénario quiparaît malgré tout improbable aujourd’hui. Ni Déri ni Yishaï n’ont jusqu’àprésent montré de disposition au consensus sur la question palestinienne. Enoutre, les électeurs de Shas restent majoritairement du côté des faucons. Queles dirigeants du parti prennent le risque de nouvelles pertes électorales ense rangeant du côté des colombes semble donc peu plausible.

Quant àl’intégration dans l’armée et dans le monde du travail, les dirigeants du Shascontinuent de s’opposer à la nouvelle proposition de loi pour les étudiants deyeshiva. De même, malgré les affirmations du contraire, il n’existe toujourspas d’enseignement sérieux du programme national de base – y compris lesmathématiques, les sciences et l’anglais – dans les écoles appartenant aumouvement Shas.

Le ministre del’Education Shaï Piron est sur le point de dévoiler un nouveau tronc communpour les écoles ultraorthodoxes ; s’il est rejeté, cela signifierait laperte de subventions de l’Etat. En revanche, si le programme est introduit debonne foi, il pourrait ouvrir de nouveaux horizons pour les étudiants de Shas.

Une nouvelle révolutionsociale

De l’avis d’AnatFeldman, Shas est sur le point de faire un grand pas dans le XXIe siècle,alliant l’étude et la pratique de la Torah avec une pleine intégration dans lasociété israélienne moderne. Ce scénario signerait une véritable avancéesociale. Dans le cas contraire, Shas continuerait à maintenir des centaines demilliers d’Israéliens ancrés dans le passé, sans les compétences ou la volontéde subvenir à leurs besoins, tributaires de la charité de l’Etat poursubsister, ce qui représente un fardeau énorme pour l’économie du pays.

Deux grandesrévolutions politiques ont marqué l’histoire séfarade en Israël. Dans lesannées 1960 et 1970, les Séfarades qui se sentent lésés par ce qu’ilsconsidèrent comme un traitement discriminatoire de la part de l’establishmentMapaï, largement dominé par les Ashkénazes, se tournent vers le Herout, puisvers le Likoud sous Menahem Begin, porté au pouvoir par une vague d’adulation« mizrahi » en 1977.

La deuxièmerévolution commence tranquillement au début des années 1980, lorsque le ravOvadia Yossef forme Shas, d’abord comme une alternative séfaradeultraorthodoxe, et plus tard comme un véritable foyer politique séfarade, baséautant sur une identité culturelle que religieuse. La bataille entre Shas et leLikoud pour le suffrage des travailleurs orientaux est alors féroce.

En 1984, lors despremières élections auxquelles Shas participe, le parti remporte seulement

4 sièges. Lagrande percée électorale survient en 1996, avec l’institution de l’électiondirecte du Premier ministre. Shas remporte

10 sièges et denombreux Séfarades exploitent le nouveau système de double suffrage pour élireBinyamin Netanyahou, du Likoud, au poste de Premier ministre et Shas à laKnesset.

Le parti atteintun sommet en 1999 avec 17 sièges, en surfant sur une vague de protestationcontre la condamnation pour corruption d’Arié Déri. Cependant, depuisl’abrogation du double suffrage en 2003, Shas est retombé à une constante de11-12 sièges. La question de son avenir sans Ovadia Yossef dépendra de la façondont les nouvelles formes d’identité séfarade prendront forme.

Le financement duréseau éducatif

La montée de Shass’est faite grâce à l’exploitation d’un profond sentiment de discrimination etd’aliénation envers les Séfarades. Ce sentiment demeure particulièrement fortdans les villes de développement séfarades, en particulier dans le sud d’Israël.Le parti tire avantage de son pouvoir grandissant pour construire un réseauéducatif tentaculaire, El Hamaayan et Maayan Hahinouh Hatorani, qui perpétue lesentiment d’aliénation vis-à-vis d’un Israël moderne et laïque.

Ce cercle vicieuxs’est avéré excellent pour le vote Shas, mais désastreux pour le pays, qui aperdu d’énormes ressources potentielles en termes de main-d’œuvre. En effet,d’un point de vue sioniste, Shas a marqué un tournant déplorable, à une époqueoù l’égalité sociale et économique pour les Juifs orientaux était sur unecourbe nettement ascendante.

Alors que leparti est actuellement sur les bancs de l’opposition et que le ministre desFinances, Yaïr Lapid, se déclare catégoriquement contre la subvention desécoles qui n’inscrivent pas le « programme de base » dans leurcurriculum, le réseau éducatif Shas pourrait très fortement en pâtir.

Reste àdéterminer si les milliardaires juifs de l’étranger, qui soutenaient le systèmeen raison de la personnalité du Rav Ovadia, continueront de se montrer aussigénéreux que par le passé. Une baisse de financement qui pourrait, au fil dutemps, voir ces écoles diminuer comme une peau de chagrin, avec desconséquences dramatiques sur le vote Shas. A l’inverse, l’enseignement du tronccommun d’une manière sérieuse, même si c’est seulement pour conserver lefinancement du gouvernement, pourrait produire une nouvelle génération plus enphase avec la vie moderne israélienne.

En clair, ils’agit surtout de savoir si la disparition du Rav Ovadia Yossef conduira à unetroisième révolution séfarade, ou à une intégration laïque d’une grande partiedu courant Shas. Ce qui ouvrirait la voie à un grand nombre d’électeurs oud’anciens électeurs du parti pour, tout en conservant leur fierté identitaireséfarade, intégrer la société israélienne en tant que membres productifs à partentière – comme déjà la grande majorité des Juifs orientaux en Israël.