Netanyahou forcé à repenser le futur

Soulagement. Pour la première fois depuis les élections du 22 janvier, les Israéliens voient enfin se profiler un gouvernement. Pourtant, c’est loin d’être la coalition dont rêvait Netanyahou.

Heads of party lists for 19th Knesset 370 (photo credit: Knesset spokesperson)
Heads of party lists for 19th Knesset 370
(photo credit: Knesset spokesperson)
Lundi 11 mars, les pourparlers de lacoalition devaient officiellement prendre fin. Ce qui rendait possible laformation d’un gouvernement avant la date limite du 16 mars, selon laprolongation octroyée par le président Shimon Peres en début de mois. Après d’âpresnégociations et un long suspens, le Premier ministre n’a pas réussi à séparerles deux stars des élections : l’ex-journaliste et leader de Yesh Atid, YaïrLapid et Naftali Bennett, à la tête d’Habayit Hayehoudi.

A l’heure où nous mettons sous presse, le gouvernement devrait êtreofficiellement constitué de 20 ministres et de 8 vice-ministres, auxquels ilfaut rajouter le chef du gouvernement. En outre, Kadima et ses deux mandatsdevraient entrer dans la coalition sous la bannière du parti de Yaïr Lapid, etrécupérer un des portefeuilles – pour Shaul Mofaz – accordés à la formationYesh Atid.

Le principal motif de cette pièce politique qui s’est jouée depuis janvier aété la détermination infaillible de Bennett et Lapid à préserver leur alliance,sabordant les plans d’un Netanyahou désireux de maintenir les partis haredim augouvernement. Conséquence : Israël connaît son premier gouvernement sans laparticipation des ultra-orthodoxes depuis 2003. Et même s’ils devaientfinalement être inclus, leurs exigences de base seront rejetées, vu que l’ordredu jour du gouvernement sera d’intégrer progressivement les harédim dansl’armée.

À plus long terme, la stabilité d’un tel gouvernement sera mise à l’épreuvelorsque la question palestinienne fera surface, puisque c’est à ce sujet queles différences entre Lapid et Bennett sont les plus importantes.

L’incapacité de Netanyahou à rompre l’alliance Lapid-Bennett a été la plusgrande surprise de cette période post-électorale. Initialement, il avait prévude former une majorité simple à la Knesset avec le Likoud-Beiteinou (31sièges), les partis ultra-orthodoxes (18) et Habayt Hayehoudi (12). Cettemajorité de 61 sièges sur 120 lui aurait permis de dicter ses conditions àLapid (19). Netanyahou pensait qu’un politicien néophyte comme Bennett seraitincapable de résister à la tentation d’adhérer à un gouvernement de droite.

Mais la bonne performance électorale de Habayit Hayehoudi – le meilleur scorepour les sionistes religieux depuis 1977 – a, au contraire, donné à celui-ciles nerfs pour tenir bon.

S’approprier le joyau de la couronne de l’orthodoxie

Certains ont spéculé surles motivations de Bennett à piquer en plein coeur son ancien patron, étantdonné qu’il avait publiquement accusé le Likoud d’avoir recours à ladiffamation contre son parti au cours de la campagne électorale. Cependant, desforces beaucoup plus complexes sont également à l’oeuvre. Les partisans del’orthodoxie moderne qui soutiennent Bennett sont de plus en plus proches del’élite laïque d’Israël, du moins en termes d’insertion professionnelle etmilitaire. Ce qui les rend très réceptifs au message de Lapid sur les réformesen faveur des classes moyennes. Ils sont aussi d’accord pour un meilleur «partage du fardeau national » (enrôlement dans Tshahal).

De l’avis des sionistes religieux, il est à la fois moralement injuste etéconomiquement invivable de continuer à exonérer les harédim du servicemilitaire tout en leur fournissant l’aide sociale qui leur permet d’éviter unepleine intégration dans la population active.

En outre, les « dati-leumi » ont longtemps été irrités par le manque deconsidération de la part des ultra-orthodoxes, qui ont fait appel à leur poidspolitique dans les gouvernements précédents pour s’approprier le joyau de la couronnede l’orthodoxie : le Grand rabbinat. Des largesses qui semblent aujourd’huin’être plus qu’un souvenir lointain.

C’est aussi la première fois que le nombre de religieux sionistes modernes estplus élevé que celui des harédim à la Knesset (18 à 20).

Netanyahou a fait d’extraordinaires efforts pour éviter cette situation. Lesharédim ont été loyaux envers lui depuis qu’il est devenu Premier ministre pourla première fois en 1996, lui laissant les mains libres pour diriger le pays enéchange de subventions pour leurs institutions religieuses. Pour briser l’axeLapid-Bennett, il a même demandé à la dirigeante du parti travailliste ShellyYachimovich d’être ministre des Finances.

Une alternative farfelue qu’il préférait au scénario finalement adopté de perdreses alliés ultra-orthodoxes. Pourtant, le Premier ministre a fini par céder àla pression.

D’abord parce que Yachimovich a refusé son offre, et ensuite parce que les deuxpartis ultra- orthodoxes, Shas (11 sièges) et Judaïsme unifié de la Torah (7),ont annoncé qu’ils rejoignaient l’opposition.

Quels impacts sur les dossiers iranien et palestinien ? 

Le prochain voyage duprésident américain Barack Obama en Israël est prévu pour le 20 mars, une foisle gouvernement formé. De sorte que le flou actuel en ce qui concerne lapolitique étrangère d’Israël devrait rentrer dans l’ordre quelque peu avantcette date. Sur la question nucléaire iranienne, le cercle de 8 ministres deNetanyahou ne comprendra plus les modérés Dan Meridor et Bennie Begin, ni EhoudBarak. L’arrivée de deux néophytes pourrait renforcer l’establishment militairequi voudrait tisser des liens avec les Etats-Unis. A moins qu’Israël finissepar se sentir isolé et obligé d’attaquer la République islamiste en solo.

Mais dans la même mesure, cette arrivée pourrait aussi renforcer Netanyahou encréant un cercle intérieur moins expérimenté que lui en matière de sécurité.Difficile cependant d’analyser plus avant la situation avant la nominationofficielle du prochain ministre de la Défense, le 16 mars.

Sur la question palestinienne, une coalition avec Lapid, Livni et Mofaz, troisleaders de « gauche », laisse, en théorie, plus de flexibilité en la matière àNetanyahou et stimulerait peut-être les négociations avec l’Autoritépalestinienne. Notons cependant que le sort final des territoires disputés estune pomme de discorde entre Lapid et Bennett. Lapid a déclaré à plusieursreprises que des progrès dans les relations avec les Palestiniens faisaientpartie de sa vision d’un Israël « normal », et « occidental ». Tandis queBennett veut annexer 60 % de la Judée et Samarie.

Plusieurs membres de Habayit Hayehoudi ont affirmé qu’ils ne tenteront pasd’empêcher Netanyahou de négocier dans le cadre d’une solution à deux Etats.Mais ils font le pari que ces pourparlers échoueront, que ce soit en raison desprises de positions palestiniennes ou du refus d’évacuer les implantationsjuives dans le cadre d’un accord.

Enfin, la situation politique actuelle d’Israël est tributaire de son passé. Lefulgurant succès électoral de Yaïr Lapid en janvier n’est pas sans rappelercelui dont de son père, Yossef (Tommy) Lapid, en 2003. À l’époque, le Premierministre Ariel Sharon avait été un partenaire consentant de Tommy en excluantles harédim du gouvernement. En échange, ce dernier avait activement soutenu ledésengagement de Gaza. Pourtant, cette même question a mis abruptement fin à sacarrière politique car le parti de Tommy s’est écroulé lorsque Sharon a décidéde se rapprocher des ultra-orthodoxes pour sécuriser leur vote pour ce mêmedésengagement, faisant fi de toute autre considération.

Hier comme aujourd’hui, la coalition contre les harédim et la questionpalestinienne sont deux sujets différents, largement conduits par les forceslaïques. Par conséquent, même si les piliers du Shas s’opposent aux tentativesde réforme sur la répartition de la charge nationale de l’armée à court terme,ils pourraient encore redevenir partenaires de la coalition dans quelque temps,à supposer que des décisions clés soient à prendre dans le dossier palestinien.

En particulier si Bennett se montre aussi inflexible dans le prochaingouvernement qu’il l’a été depuis janvier.