Tel-Aviv : le premier maire ouvertement gay du Moyen-Orient ?

S’il est élu, Nitzan Horowitz sera fier de représenter la communauté gay de Tel-Aviv. Mais son ordre du jour est plus large.

P12 JFR 370  (photo credit: Marc Israel Sellem)
P12 JFR 370
(photo credit: Marc Israel Sellem)
Compte tenu de lanature conservatrice des voisins d’Israël, l’homosexualité n’y est que trèsrarement abordée. Ainsi, Nitzan Horowitz, député Meretz, n’est pas seulement leparlementaire ouvertement homosexuel d’Israël, il est aussi celui duMoyen-Orient (même s’il a été précédé dans ce rôle par Ouzi Even, sorti duplacard en 2002).
Au terme de quatre années de bons et loyaux services à la Knesset, Horowitz ajeté son dévolu sur la mairie de Tel-Aviv. S’il devait l’emporter contrel’édile sortant, Ron Houldaï, il deviendrait ainsi le premier maire ouvertementgay de la Ville blanche. Non pas que ce statut potentiel soit sa principalemotivation. Horowitz affiche de grandes ambitions pour la cité : améliorer sesinfrastructures de transport, s’atteler au problème des migrants africains dansles quartiers sud et revoir le prix des logements.
« Et dire que je pourrais être à la plage », dit-il, essuyant la sueur de sonfront depuis son bureau de la place Rabin, clairsemée en cette chaude journéed’été. Au lieu de cela, il essaye de jongler avec ses fonctions de député del’opposition, la préparation d’une rencontre avec des supporters locaux,l’organisation de son équipe de campagne et la réflexion sur ses propositionspolitiques.
Houldaï ne sera pas facile à battre. En fonction depuis 15 ans, il a superviséune période de relative prospérité de la ville. En 2008, il avait battu haut lamain son challenger du parti Hadash, Dov Henin, qui avec un tiers seulement desvoix, avait dû revenir à la Knesset.
Pourtant, Horowitz, 48 ans, est optimiste. Pour avoir présidé la commissionparlementaire sur les travailleurs étrangers et le lobby pour le logementsocial, il apporte dans ses bagages une certaine expertise. Cet anciencorrespondant à l’étranger pour Haaretz puise son inspiration pour améliorerTel-Aviv de son temps passé entre Paris et Washington. A son ordre du jour : unréseau de bus rapides, des permis de travail pour les migrants africains, et lavolonté de limiter les mandats des maires. Entretien.
Qu’est-ce qui vous a décidé à concourir pour lamairie ?
Le besoin de changement. Après 15 ans sous l’égide du maire actuel,Tel-Aviv a besoin de sang neuf. Et depuis que j’y vis, j’ai appris à aimercette ville, j’y suis actif et j’estime avoir beaucoup d’expérience sur lesquestions pertinentes. C’est le bon moment et la bonne opportunité.
Certaines choses essentielles, fondamentales, doivent être améliorées. Toutd’abord, en matière d’éducation. Tel-Aviv possède l’un des taux les plus élevésd’enfants par classe en Israël, avec des salles de cours de près de 40 élèves,des jardins d’enfants surchargés, car la ville ne construit pas suffisamment desalles de classe pour les écoles maternelles. C’est un gros problème pour lesparents.
Un autre point épineux est celui du logement. Le prix de l’immobilier, qu’ils’agisse de biens à vendre ou à louer, est exorbitant, inaccessible pourbeaucoup. Quant aux transports en commun, ils sont inexistants à Tel-Aviv, cequi entraîne circulation intense, pollution, accidents de la route et tout cequi va de pair.
Houldaï a fait un travailincroyable pour la communauté LGBT (lesbienne, gay, bisexuelle ettranssexuelle). Grâce à lui, Tel-Aviv est devenue une destination gayinternationalement reconnue. Cela ne risque-t-il pas de vous priver d’un blocde votants qui aurait dû vous être naturellement acquis ?
Je ne veux pas mecontenter d’être le maire de la communauté gay, je serai le maire de tous. Mêmesi, bien sûr, je vais représenter la communauté homosexuelle pour devenir lepremier maire ouvertement gay du Moyen-Orient – si tant est que cela ait unsens.
Mais là n’est pas le principal problème. Les homosexuels sont aussi affectéspar les prix du logement, la faiblesse des transports et de l’éducation, lamauvaise situation dans le sud de la ville. Ils ne s’intéressent pas seulementaux budgets alloués par la municipalité pour créer des événements gays. Ce sontdes citoyens comme les autres, qui payent leur loyer et leurs taxes et envoientleurs enfants à l’école.
Quant à Houldaï, il a entamé son mandat avec une attitude très hostile enversles homosexuels. Par la suite, il a changé, et c’est une bonne chose, mais il ya encore beaucoup à faire pour les organisations LGBT.
Qu’auriez-vous faitdifféremment de Houldaï, si vous aviez été maire tout ce temps ? Nous pouvonstous voir ce qu’il a fait ces 15 dernières années. Ce que je feraidifféremment, c’est de changer les priorités de la ville, en matière de budget.
Tel-Aviv est une des villes d’Israël qui investit le moins dans l’éducation :17 % de son budget, contre 34 % pour Ashdod ou 36 % pour Rishon Letsion. C’estune question de priorité. Je voudrais débloquer plus d’argent pour l’éducation.
Comment voulez-vousrésoudre le problème du transport à Tel-Aviv, à la fois pour les résidents etles milliers d’Israéliens qui s’y rendent chaque jour ?
Tout d’abord, nousavons besoin d’un solide système de transports publics. Actuellement, les busse retrouvent au coude-à-coude avec les véhicules privés sur les mêmes voies,bloqués dans les mêmes embouteillages. Il n’y a aucun avantage à prendre lestransports publics.
Je proposerai un nouveau système : le bus à haut niveau de service (BHNS). Il aété mis en œuvre dans plus de 150 villes à travers le monde, comme Los Angelesou Istanbul. Il s’agira principalement d’un réseau de véhicules électriques quiauront leurs propres voies réservées. Un système rapide et efficace, doté desmêmes avantages que le métro, mais pour un coût et une durée de mise en servicebeaucoup plus faibles, car il n’y a pas à construire de tunnels souterrains.Trois ans seulement seront nécessaires pour mettre en place cinq ou six lignesqui sillonneront Tel-Aviv.
E
n quoi est-ce différentdes voies de bus et de taxis qui existent déjà dans certaines parties de laville ?
Mettre de la peinture jaune au sol ne signifie pas que vous avez uncouloir de transport en commun : c’est juste peindre la route. Je parle d’unsystème plus élaboré, qui inclut des voies avec accès exclusif ; des véhiculesspéciaux propres, rapides et silencieux ; des rampes d’accès spéciales ; desstations où les utilisateurs peuvent entrer et sortir au même niveau ; unefréquence de passage très efficace ; une couverture parfaite de la ville. Rienà voir avec les tentatives boiteuses de ces dernières années.
Pour ce faire, je voudrais coopérer avec le ministère des Transports. Unepartie du problème, c’est qu’un conflit de longue date oppose le maire actuelet la direction de la ville, avec le gouvernement. Conséquence : tout estbloqué. Rien n’avance. Même le tramway est retardé. Il sera peut-être achevé en2020, mais ils n’ont même pas commencé à creuser les tunnels.
Les citadins devraient être en mesure de se déplacer dans le centre-ville sansvoiture. Si nous continuons sur la lancée actuelle, la circulation finira pardevenir complètement statique presque toute la journée. Aujourd’hui déjà,l’autoroute Ayalon n’est qu’un embouteillage géant, et les choses ne fontqu’empirer.
Quid de vos projets derénovation urbaine ? Comment voulez-vous moderniser les zones défavorisées dela ville ? Le logement est la clé de voûte pour la rénovation urbaine. Selon unmythe mis en avant par le gouvernement et le maire actuel, rien ne peut êtrefait en ce qui concerne le « libre marché ». C’est un mensonge. Le gouvernementet la ville ont de très bons outils efficaces en matière de planification et debudget afin de réguler le marché du logement.
La ville peut planifier de nouveaux projets de logement en proposant toute unevariété d’appartements – grands ou petits, bâtiments bas ou tours, pourcélibataires, jeunes familles ou personnes âgées. A Tel-Aviv, la plupart desterrains appartiennent soit à la ville, soit à l’Etat, de sorte que lamunicipalité peut entreprendre des constructions, sans avoir besoin de passerpar des entrepreneurs qui vendent ensuite les biens à des prix exorbitants.Cela se fait à Paris, à Londres et partout dans le monde. Mais jusqu’à présent,ici, la ville a refusé.
Je suis pour un changement radical. Tel-Aviv a besoin d’habitants comme vous etmoi, pas seulement de millionnaires. Pour cela, il faut créer une variété desolutions. Le marché est devenu fou – ce n’est plus un marché libre, c’est unmarché sauvage, c’est la jungle, et trop de gens restent sur le carreau enraison de ces prix déments. Avec une politique du logement saine, nous pourronsalors sérieusement parler de rénovation urbaine.
La magie de Tel-Aviv repose sur sa vivacité, sa vie vibrante. Si vous faitespartir tous les groupes qui ne peuvent se permettre d’y vivre, elle perdra soncaractère urbain. Je ne suis pas en faveur de communautés fermées. La villedoit être ouverte à tous, et pour cela nous devons donc intervenir etréglementer le marché du logement. C’est pourquoi je propose une approche plussociale, progressive.
Qu’en est-il des migrantsqui vivent dans le sud de Tel-Aviv ? Quelles sont vos priorités en ce quiconcerne cette population ? La plupart d’entre eux ne peuvent pas rester dansle sud de Tel-Aviv qui ne dispose d’aucune infrastructure pour faire face à la situation.Ce qui se passe là-bas est extrêmement grave. Le gouvernement les a parqués,sous-évalués et leur a tourné le dos.
La seule solution viable à ce problème est de leur confier les emplois du paysactuellement occupés par les travailleurs migrants originaires de Thaïlande, duNépal ou du Sri Lanka. Israël continue de faire venir un très grand nombre detravailleurs de toute l’Asie : 27 000 sont affectés à des tâches agricolessimples. Ce que je propose, c’est d’arrêter l’importation irresponsable de travailleursde partout dans le monde, pour délivrer des visas de travail aux ressortissantsafricains qui quitteront alors le sud de Tel-Aviv pour un emploi, ce quipermettra aux locaux de renouer avec un sentiment de sécurité.
Ces réfugiés, ces demandeurs d’asile, pourraient ainsi travailler sousprotection temporaire, subvenir à leurs besoins au lieu de voler – pas besoind’être un expert pour comprendre que quelqu’un qui a faim va voler pour manger– et vivre dans une dignité humaine fondamentale. Il s’agit d’êtres humains, etnous devrions les traiter avec dignité.
Autre problème : lecommerce illégal du sexe en Israël. Les rues sont inondées de cartes de visitepublicitaires de femmes qui proposent leurs services. Que proposez-vous defaire à ce sujet ?
C’est du ressort de la police. Je ne comprends pas cephénomène, il y a un numéro de téléphone imprimé sur les cartes. Pourquoi lespoliciers ne téléphonent-ils pas pour les identifier et les traduire en justice? Peut-être n’est-ce pas sur leur liste de priorités. Mais c’est un phénomènegrave. Derrière ces cartes, il y a des femmes et des jeunes filles exploitéessexuellement, cela doit s’arrêter.
En Israël, ce n’est pas comme aux Etats-Unis. Le maire n’est pas le shérifresponsable de la police, mais je pense que la ville devrait mettre davantagel’accent pour combattre les abus sexuels, la discrimination et le commerceillégal.
Que pensez-vous des effortsde la police pour lutter contre les kiosques de drogue légalisée dans la ville?
Quelque chose est-il entrepris pour cela ? Je n’ai pas vu beaucoup d’actionscontre eux. C’est pourtant de la responsabilité de la ville parce que cesendroits, je parie, n’ont pas de permis. Je suis sûr qu’ils fonctionnentillégalement. Alors je me demande pourquoi la municipalité est-elle réticente àles coincer ? Il s’agit de substances dangereuses, de médicaments piratés etautres. Ce n’est pas un commerce que nous devons encourager, et si des élémentscriminels se cachent derrière ce trafic, les autorités devraient prendre desmesures répressives.
Elles ont les moyens et le pouvoir de le faire. La municipalité est riche etpuissante. Si elle veut agir, elle le peut. Dans le cas contraire, ce n’est paspar manque de pouvoir, mais par choix.
Nombre des questions quiconcernent Tel-Aviv sont décidées au niveau national. Ne seriez-vous pas, en unsens, plus utile à la Knesset qu’à l’hôtel de ville ?
Le maire de Tel-Aviv a dupoids et de l’influence au-delà des limites de sa municipalité. Il s’agit d’uneposition nationale. Ceux qui ont voté pour moi en tant que parlementaire nevont rien « perdre », même s’ils ne sont pas citoyens de cette ville, car êtremaire me permettra de poursuivre les réformes et autres projets de loi que j’aipromus et proposés lors de mon mandat à la Knesset.
En tant que maire, vous avez un contrôle plus direct sur les budgets et lespouvoirs administratifs. En tant que député, vous agissez surtout sur lalégislation et le débat public. Les deux sont importants. C’est mon deuxièmemandat en tant que parlementaire. J’ai soumis des dizaines de projets de loiqui sont devenus lois, j’en suis heureux, mais maintenant j’aspire à faire lamême chose ici. Pour moi, c’est une continuation.
Je crois que mon expérience, à la fois à la Knesset et au gouvernement,m’aidera dans mes fonctions de maire car tout converge pour le bien de notrepetit pays. Tel-Aviv n’est pas un Etat en soi, c’est une ville importante ausein de l’Etat d’Israël. En tant que maire, il est essentiel de travailler encoordination avec le gouvernement, que vous parliez d’éducation, de transport,de logement, de crimes – tout. Beaucoup de points dépendent à la fois dugouvernement et de la ville, d’autres uniquement du gouvernement, l’expériencede l’exécutif est donc utile.
Vous êtes le candidatMeretz. Vous pensez avoir plus de moyens d’actions en tant que maire qu’ensiégeant dans l’opposition ?
Nul doute que faire partie du gouvernement vousconfère de l’influence. C’est pourquoi j’essaye de me faire élire à un posteexécutif, pour être capable de mettre en œuvre ma vision pour le peuple. Etredans l’opposition est bien sûr important, et Meretz joue un rôle clé, mais jetiens à faire un pas en avant.
Autre chose que vous pensezimportant que les gens sachent ?
En général, 15 années de mandat, c’estsuffisant. Les Américains ont raison de limiter à deux les mandatsprésidentiels. Si c’est valable pour le président américain, c’est valable pournous, pour les ministres, Premiers ministres, et également pour les maires.
Je pense qu’il est bon de changer après un temps si long, parce que vous avezbesoin d’air frais, d’une nouvelle ambiance, d’une nouvelle vision, denouvelles personnes. Ce n’est pas sain pour un système d’être confiné dans lamême position autant d’années. Personnellement, je serais en faveur d’unelimitation des mandats à deux. Si le gouvernement devait soumettre un telprojet de loi, je le soutiendrais.