Yaïr Lapid voit l’avenir en rose

Contre vents et marées, le ministre des Finances se veut optimiste. Une confiance que n’entravent pas un mauvais 3e trimestre économique, la chute du PIB et le ralentissement des exportations. Entretien.

P14 JFR 370 (photo credit: Ministère des Finances)
P14 JFR 370
(photo credit: Ministère des Finances)
Gare à l’autosatisfaction. En dépit d’uneéconomie généralement bonne, le troisième trimestre 2013 affichait une haussede 2,2 % seulement. Soit une croissance réelle de 0,5 % si l’on tientcompte de l’accroissement annuel de la population qui est de 1,7 %. C’estun fait : le marché israélien est en berne et subit encore le contrecoupde l’énorme déficit budgétaire hérité du gouvernement précédent. Et pourtant,le ministre des Finances annonce une reprise pour 2015-2016. Un miroir auxalouettes ? Yaïr Lapid estime que non.
« Notre économie se porte de mieux enmieux, si l’on prend en compte le déficit budgétaire et la dette publiqueénormes dont le gouvernement actuel a hérité et qui ont pesé sur la croissance.Aujourd’hui, sans être totalement comblée, la dette est déjà considérablementréduite et une reprise est en marche entraînant une augmentation des revenus del’Etat. Par conséquent, je crois que nous sommes sur la bonne voie et queconformément à nos attentes, nos promesses vont pouvoir être tenues », affirmeLapid. « La baisse de croissance affichée au quatrième trimestre estexceptionnelle. Elle est due à des aléas ponctuels qui n’affecteront pasdurablement sur l’économie israélienne. Les chiffres de septembre et octobreindiquent une hausse de respectivement 5 % et 6 %, et conformémentaux prévisions du Ministère des finances, le PIB par habitant pour l’ensemblede l’année 2013 affiche une croissance de plus de 3 %. Un bien meilleurscore que les PIB de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, même sil’on tient compte de l’accroissement démographique annuel de 1,7 % »,poursuit-il.
En prenant vos fonctions en tant que ministredes Finances, vous avez avoué ne pas être économiste. Feriez-vous le même aveuaujourd’hui ?
J’avais aussi précisé que je serais entouré deprofessionnels pour me conseiller sur ces questions. Ce n’est pas au ministrelui-même d’être expert en la matière et je ne le suis pas davantage aujourd’huiqu’hier. Pour qu’il puisse pleinement assurer sa fonction, il faut qu’il ait enmain toutes les données nécessaires pour être en mesure de déterminer quelsseront ses objectifs et de se montrer capable de les mettre en œuvre. Il doitavoir l’esprit d’équipe et être un gestionnaire compétent. En tant que ministredes Finances, j’ai trois priorités.
D’abord, fonder une économie qui repose surl’innovation, c’est le seul moyen d’obtenir durablement un taux de croissancesupérieur à 5 %. Ensuite, générer plus d’égalité de sorte que lacroissance profite à tous les secteurs d’activité et toutes les couches de lapopulation. L’une des statistiques les plus inquiétantes à laquelle j’ai étéconfronté, c’est celle qui compare le taux de croissance au salaire mensuelmoyen. Au cours de la dernière décennie, entre 2002 et 2012, la croissance duPIB par habitant a été de 26,8 % alors que le salaire mensuel moyen n’aaugmenté que de 2,1 % seulement. Enfin, faire entrer dans la vie activedes pans entiers de la population qui se tiennent volontairement en marge dumonde du travail pour que la population active augmente.
Ces inégalités que vous évoquez sont parmi lesplus élevées des pays de l’OCDE. Or, l’Histoire l’a démontré : tropflagrantes, elles conduisent à une fracture sociale qui risque de dégénérer enrévolution quand l’écart entre les plus nantis et les démunis est trop grand.Mais ce que vous préconisez va creuser encore davantage le fossé desinégalités. Une économie qui ne repose que sur l’innovation –R & D, industries des sciences de la vie, haute technologie... –nécessite du personnel hautement qualifié. Seule une minorité au sein de lapopulation aura les qualifications nécessaires pour accéder ces emplois. Lesgros salaires seront donc réservés à une infime partie de la population, tandisque la masse des travailleurs sera confrontée à des fins de mois difficiles. Etquand une majorité de la population est inadaptée au marché du travail,fatalement le chômage augmente.
Je ne suis pas du tout d’accord. Dans uneéconomie axée sur l’innovation telle que je l’envisage, il y aura de la placepour tout le monde. Elle sera novatrice. L’industrie des hautes technologiesaura forcément des retombées positives sur tous les secteurs d’activité, dansla mesure où les diverses applications issues de la recherche et del’innovation donneront naissance à des produits dérivés qui entraîneront leurexploitation commerciale, favorisant du même coup la création d’emplois. Ilfaudra bien sûr veiller à diminuer les coûts de production pour amener sur lemarché des produits de haute qualité à des prix compétitifs. Tout celaengendrera des bénéfices et permettra aux industriels de revoir les salaires àla hausse. Et comme les industries du secteur scientifique de haute technologievont générer de la croissance, les retombées économiques profiteront par effetdomino à d’autres secteurs d’activité. Autre avantage, ceux qui travaillentdans les secteurs de l’innovation et des nouvelles technologies vont percevoirdes salaires très élevés. Conséquence : ils auront les moyens de dépenserplus dans des prestations de services tels que la restauration, les salons decoiffure, le bien-être etc. Mais avec l’accroissement de leur pouvoird’achat ils vont devenir des consommateurs plus exigeants. Les prestataires deservices seront donc obligés d’offrir des services de plus grande qualité etferont appel à du personnel hautement qualifié dans les domaines les plusvariés, comme des professeurs d’éducation physique, des cuisiniers ou desserveurs. Ces employés qui auront reçu une formation adéquate bénéficieront àleur tour de salaires plus élevés. Je prône donc une économie axée sur latechnologie avec un fort accent sur l’innovation, la production de biens dequalité compétitifs et des prestations de services de qualité. Israël est connupour être la Start-up Nation. Je veux lui conférer une valeur ajoutée,l’excellence, et en faire une Nation Start-up haute gamme. Pour une économie leader en technologiques depointes, il faut des gens qualifiés ayant bénéficié d’une formation adéquatepour la servir et à l’heure actuelle, on constate au contraire une pénuriechronique de personnel qualifié.
C’est juste. Mais ce ne sont pas seulement lessecteurs de pointe qui peinent à trouver le personnel qualifié dont ils ontbesoin. Globalement toutes les entreprises se heurtent à ces difficultés derecrutement. On déplore une pénurie de métallurgistes, serruriers,charpentiers, plombiers, informaticiens, etc. Le système éducatif estgrandement responsable de cet état de fait. Les établissements techniques ontpeu à peu fermé leurs portes au cours de ces 40 dernières années. A nousmaintenant de renverser la tendance. Le ministère de l’Education est en traind’élaborer un programme éducatif lequel, une fois mis sur pied, permettra deformer 40 % des étudiants dans des écoles techniques spécialisées. Ce quicorrespond au pourcentage atteint dans les pays les plus développés d’Europeoccidentale, comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. De plus,nous avons l’intention d’augmenter la masse salariale en faisant entrer lesfemmes arabes et les hommes ultraorthodoxes sur le marché du travail.
Un vaste programme d’intégration va être créépour aider les femmes arabes, entre autre financièrement, à créer leur propreentreprise. Nous avons également créé un contexte favorable pour que de plus enplus d’hommes ultraorthodoxes soient enclins à rejoindre le marché du travail,comprenant que leur mode de vie est inadapté à une société moderne. Selon nosinformations, le nombre de jeunes hommes ultraorthodoxes qui s’inscrivent dansles écoles talmudiques a diminué, alors que celui de ceux qui trouvent unemploi est en très nette augmentation.
Dans le discours que vous avez prononcé lorsde la conférence de Sderot, vous avez fait remarquer que le taux de chômageétait faible et ne frappait environ que 7 % de la population active. Selonles chiffres publiés par le Bureau central des statistiques, ces chiffres sontexacts, mais la méthode de calcul n’est-elle pas biaisée ? Comme vousl’avez mentionné, la plupart des femmes arabes et des hommes ultraorthodoxes nes’intègrent pas au marché du travail. De plus, l’armée israélienne al’intention de réduire ses effectifs. N’y a-t-il pas là un risque à ce qu’ilsse retrouvent tous en même temps sur le marché du travail ? N’est-il pasévident que ce flux soudain poserait problème et pèserait fatalement sur letaux de chômage ?
Je crois que ces chiffres correspondent à laréalité. Environ 74 % de la population âgée de 25 à 64 ans est active. Lamoyenne est d’environ 71,1 % dans les autres pays de l’OCDE. Notre tauxest donc supérieur et ce, bien que de larges segments de la population n’ontpas encore intégré le marché du travail. Je compte bien sur notre programmepour amener les femmes arabes et les hommes harédim à se doter d’un emploiproductif qui leur soit adapté. En ce qui concerne les femmes arabes, leprogramme est conçu pour les aider à créer leurs propres PME (petites etmoyennes entreprises) et les encourager à devenir des entrepreneursindépendants. Pour ce qui est des hommes ultraorthodoxes, leur arrivée sur lemarché du travail se fera de façon progressive. Tous ne voudront pas commencerà travailler en même temps. Je suis également convaincu qu’avec une croissanceéconomique de 5 % par an, nous serons en mesure de créer des emplois pourtout le monde.
Le gouvernement, dites-vous, veut promouvoirles hautes technologies et l’innovation. Mais au jour d’aujourd’hui, rien n’estfait pour soutenir ces industries de pointe, au moment où ce secteur en ajustement un besoin crucial. Les exportations sont en baisse en raison de lacrise de la dette en Europe occidentale et des retombées négatives de la crisedes subprimes aux Etats-Unis. Sans compter que cette industrie peine de plus enplus à obtenir les levées de fonds nécessaires sur les marchés d’outre-mer,alors que son fonctionnement en dépend majoritairement. Enfin, le cours dushekel est trop élevé, ce qui pénalise les exportations israéliennes en généralet l’industrie high-tech en particulier, puisque ce secteur dépend à 80 %de l’exportation de sa production. Et ce, alors même que le budget alloué audomaine des technologies de pointe ne représente qu’à peine la moitié de cequ’il était il y a 10 ans et que celui du ministère des Sciences et destechnologies est dérisoire…
En effet, le budget alloué au secteurscientifique de pointe est faible, mais il va bénéficier de fondssupplémentaires puisés sur les réserves budgétaires. Les problèmes querencontrent les industries du high-tech sont temporaires. La demande pour desproduits de consommation israéliens est en baisse sur les marchés d’outre-mer,non pas parce que nous n’avons pas de produits de pointe de qualité, mais parceque la demande mondiale a chuté en raison de la crise actuelle qui frappel’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Dès que les choses vont reprendreleur cours normal, le flux de commandes de nos produits va repartir. Il estvrai aussi qu’une monnaie trop forte nuit à l’exportation. C’est pour cela queje soutiens les mesures prises par la gouverneuse de la Banque d’Israël, KarnitFlug. Nous ne permettrons pas une hausse du shekel qui mettrait à mal nosexportations et ferait du tort au commerce extérieur israélien. Le ministère des Finances et la Banqued’Israël interviennent sur le marché des changes, en vendant des shekels et enachetant des dollars, afin de dissuader les spéculateurs de devises.
Le gouvernement veut construire des centainesde milliers de nouveaux logements pour stimuler la demande et faire baisser lesprix. Mais est-ce réaliste dans la mesure où nos entrepreneurs ont à peineassez de main-d’œuvre pour assurer les chantiers en cours ?
Nous sommesdéterminés à venir à bout de la crise du logement, qui reste un des grandsdéfis auquel ce pays est confronté. Si besoin est, nous emploierons unemain-d’œuvre étrangère dans le secteur du bâtiment. Et s’il le faut, nousferons appel à des entreprises de construction à l’étranger. Rien ne dissuaderale gouvernement de mettre en chantier de plus en plus de projets immobiliers.Vous pouvez être sûr que nous allons résoudre cette crise du logement par tousles moyens.
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