« Ce départ, c’est un déchirement ! »

Si Christophe Bigot ne détient pas la palme de la longévité en fonction, l’ambassadeur restera pour ses relations particulières avec un Etat juif.

P16 JFR 370 (photo credit: Marc Israël Sellem/The Jerusalem Post)
P16 JFR 370
(photo credit: Marc Israël Sellem/The Jerusalem Post)

Il aura incontestablement marqué de son empreinte lafrancophonie de ce petit bout de terre moyen-orientale. Look à la Villepin,élégance parisienne, Christophe Bigot tire sa révérence de la chancelleriefrançaise, après 7 ans de bons et loyaux services et 2 mandats presque successifs.L’actuel ambassadeur de France en Israël pour quelques jours encore, quis’apprête à renouer avec les couloirs du Quai d’Orsay, emportera dans sesvalises nombre de souvenirs et de moments forts. Et des rencontres aussi. « Onne quitte pas Israël, c’est un pays trop émouvant, trop attachant »,déclare-t-il.

Pour celui qui a connu moult deuils et commémorations dans le cadre de sesfonctions, traversé les cérémonies de recueillement la larme à l’œil, flanquéde sa sensibilité légendaire, nul doute que le départ ne pouvait se faire quedans l’émotion. « C’est un déchirement », avoue-t-il. Ce n’est un secret pourpersonne, et d’ailleurs il le dit ouvertement : il aurait aimé effectuer uneannée supplémentaire en Israël, mais « on ne le lui a pas proposé ».

Alors, l’homme de devoir qu’il est et n’a cessé d’être, toujours fidèle à cetteRépublique à laquelle il a prêté serment, se contente de remercier la France delui avoir offert ces 7 années de mission dans l’Etat hébreu, dont 4 commeambassadeur. « Et puis il était temps que je rentre », s’empresse-t-ild’ajouter. « Mon fils a 9 ans, il en a vécu 7 en Israël. Bientôt, il va finirpar me demander du houmous sur ses tartines », plaisante-t-il. « Il est allé aujardin d’enfants ici, il a ce côté turbulent et énergique des Israéliens. Mafamille et moi avons vécu des moments de bonheur rare, nous avons étéprivilégiés. Cela va nous être difficile de partir. » Mais Bigot reviendra,promet-il, « comme touriste, quel que soit mon statut ». Lui, qui parlecouramment français, anglais, allemand, a même appris quelques mots d’hébreu.Il le sait, le mot adieu n’existe pas dans cette langue, alors il s’empresse dedire lehitrahot haverim, au revoir les amis.

La cravate au placard 

Largement encensé par la presse francophone et une largepart de cette communauté d’origine française qui lui a organisé fêtes et potsd’adieu, il est souvent décrit comme le premier ambassadeur à avoir vraimentcompris Israël. Mais Christophe Bigot se refuse à porter seul la couronne delauriers qui lui a été décernée ces dernières semaines, à l’annonce de sondépart. Et se revendique de la longue lignée de ses prédécesseurs, qui « avantlui ont accompli un travail remarquable pour la relation franco-israélienne ».

Il concède toutefois avoir l’avantage de la durée – 7 années en fonctions – etafficher une bonne connaissance de la région, depuis 20 ans qu’il s’occupe duProche et Moyen-Orient. Il se reconnaît aussi un certain avantage personneldans son approche avec la société israélienne. « Le côté insolent, direct,chaleureux des Israéliens me convient très bien », note-t-il, « ici, on peut sedire les choses clairement, “entre hommes” ». Et de faire référence à desconversations un peu rudes avec des ministres israéliens quant aux désaccords quece représentant de la diplomatie française pouvait afficher sur certainssujets. « J’aime ce côté takhless », ponctue celui qui en a même fini par biensouvent laisser la cravate au placard, pour se retrouver face à des Israéliensendimanchés. « Nous étions chacun à contre-emploi. Eux se déguisaient enEuropéens, et moi, à la mode locale ».

Si Bigot laisse derrière lui une vague d’amertume, auprès des binationaux qu’iladministrait et d’une certaine frange de la classe politique israélienne, c’estaussi pour avoir fait l’effort de comprendre au plus près l’histoire et laculture de ce jeune Etat. Tout au long de son mandat, il n’a pas hésité àarpenter Israël du nord au sud et d’est en ouest.

On se souviendra d’un de ses premiers déplacements officiels dans la ville deSdérot alors sous le feu des Kassam gazaouis, peu après sa prise de fonctionsen septembre 2009, par solidarité pour les habitants. Mais aussi par la suite,« parce que Sdérot n’existe pas que sous les roquettes ». Déjà, en 2006, ils’était rendu à Haïfa, lors de la seconde guerre du Liban. Un moment fort pourcelui qui est alors premier conseiller à l’ambassade de Tel-Aviv : « 3 alertesen 3 heures ».

Une société mosaïque 

Le terrain, il connaît. Les drames, il a vécu. Lacommunauté française n’a pas été épargnée en pertes humaines sous son mandat. Achaque fois, le diplomate s’est fait un point d’honneur à assister auxobsèques, à être présent auprès des endeuillés, à montrer son empathie auxproches des victimes. Et de citer les rencontres avec le rav Ben Ishay après lequintuple assassinat de la famille Fogel, à Itamar. Avec les parents de lapetite Myriam Monsonego, au lendemain du drame de Toulouse, ou de SamuelSandler, père et grand-père meurtri, dont l’ambassadeur aura été impressionnépar la sagesse dans la douleur et à l’invitation duquel il compte bienrépondre, dès son retour en France, dans sa communauté de Versailles. Autrepersonnalité qui l’aura profondément marqué, dans le registre cette fois del’émotion positive, celle de Noam Schalit, « qui a su forcer les portes avecbeaucoup de dignité ». La libération du jeune Guilad restera incontestablementgravée dans la mémoire de l’ambassadeur. Un des temps forts de son mandat. « Jeconnais la famille depuis 2006, je me suis rendu à plusieurs reprises sous leurtente. » L’ambassadeur s’est aussi nourri de discussions passionnantes avec lesauteurs David Grossman ou A. B. Yehoshoua – il aurait aimé en faire autant avecAmos Oz, à Arad, un rendez-vous manqué. Ou avec le rav Ovadia Yossef : làencore, entrevue mémorable pour celui qui s’est appliqué à lire régulièrementla Parasha.

Autant de liens humains que le diplomate entend bien conserver même au-delà dela Méditerranée : « Je ne veux pas que ce départ constitue une rupture », affirme-t-il.

Partout où il a pu, Christophe Bigot est allé. A la rencontre, d’abord, de tousles Français d’Israël : « Il n’y a pas que la plage de La La Land », note-t-il,en référence au fief francophone des baigneurs telaviviens. Il existe bel etbien, selon lui, une communauté plurielle. « Peu de pays comptent autant deFrançais, plus de 150 000, et pourtant ce n’est pas toujours facile d’être unimmigrant ici. » Mais l’ambassadeur s’est aussi frotté au contact des multiplesfacettes qui composent la mosaïque société israélienne. Que ce soit à Ofakim ouDimona, villes en développement ; dans l’orthodoxe Bnei Brak ; à la courhassidique de Gour ; à Nazareth avec sa dimension chrétienne ; en Galilée ; àSakhnin, ville arabe qui a récemment accueilli la seconde biennale d’artcontemporain organisée par l’ambassade de France. Autant de tranches de vie,autant de parcours personnels : « Israël, c’est avant tout 8 millionsd’Israéliens, 8 millions de destins. C’est une histoire très lourde ».

Son principal regret, à lui, le Français par excellence : ne pas avoir pu allerà la rencontre de la communauté russe, « qui représente 1 habitant sur 8 etdont l’immigration a changé le pays ».

Coopérations au beau fixe 

Côté bilan, le diplomate se déclare satisfait. Il salueune coopération artistique et culturelle toujours aussi bouillonnante, etmatérialisée par la venue de grands artistes français en Israël, comme IsabelleHuppert. Depuis quelques années, l’ambassade affirme sa volonté de traductiondes événements qu’elle organise pour tenter d’attirer non seulement lesfrancophones, mais aussi les locaux. La démarche prend du temps, mais ellefonctionne. Problème, ce dispositif demande des moyens et contraint parfois àpratiquer des prix d’entrée « qui ne doivent toutefois pas être prohibitifs »,note Bigot. Alors pour générer des recettes supplémentaires, les servicesculturels de l’ambassade vont louer le rez-de-chaussée de l’Institut françaisde Tel-Aviv pour y accueillir un café-restaurant, histoire aussi de rendre lelieu plus vivant. Preuve pour le diplomate que l’institution se modernise : «Nous voulons être imaginatifs et créatifs ».

Autres sources de satisfaction selon lui, une coopération scientifique de hautniveau, « qu’il faut poursuivre », et de grandes avancées sur le frontscolaire, domaine qui tient à cœur à Christophe Bigot. « Tous lesétablissements scolaires, mixtes ou pas, destinés à l’aliya ou pas, ont étéhomologués par l’AFE (Ndlr : Agence pour l’enseignement français à l’étranger)», se félicite-t-il.

Son souhait, désormais ? Qu’Israël fasse partie de la Francophonieinstitutionnelle. Un objectif non seulement « réaliste, mais aussi légitime auvu du nombre d’interlocuteurs qui parlent le français dans ce pays ».

Quand son prédécesseur, Jean-Michel Casa, lui avait remis les clés de lachancellerie, il lui avait confié le chantier de la coopération économique,alors talon d’Achille de l’ambassade de France en Israël. Bigot s’enorgueillit: « Nous avons beaucoup semé et de petites pousses commencent à germer ». Et deciter les entreprises françaises qui ont établi des partenariats avec Israël :la SNCF et son réseau de bus intelligents au nord de Haïfa ; EDF, 1erproducteur d’énergie solaire du pays avec des centrales photovoltaïques enconstruction dans le Néguev ; le retour du groupe Accor qui développeactuellement 5 projets d’hôtels ; Sodexo. « On avait Veolia et Alsthom, maisnous sommes désormais dans une situation où de grands groupes français ontdécidé de venir s’installer en Israël, et c’est très important. » Et puis, il ya eu aussi la semaine de la gastronomie, avec la venue de chefs français ; leséminaire sur l’investissement, dans le but de promouvoir l’investissementisraélien en France ; un séminaire sur le gaz, puisqu’Israël peut attirer desinvestisseurs français avec ses gisements… Autant d’événements, qui, pourl’ambassadeur font la preuve que les choses commencent à bouger.

« Alors bien sûr, si on regarde les chiffres du commerce extérieur, ilscontinuent d’être mauvais », concède-t-il, « mais ce n’est pas le seulinstrument de mesure ».

Ne pas faire cavalier seul 

Au-delà des liens culturels qu’il définit comme «très intimes » et d’une coopération économique « en train de se renforcer »,comment voit-il la relation politique franco-israélienne ? « Elle estprivilégiée, amicale. Bien sûr, des désaccords subsistent sur le processus depaix notamment, sur la politique de colonisation israélienne qui ne constituepas seulement un problème entre la France et Israël, mais entre Israël et lereste du monde, depuis 1967. L’amitié et le soutien ne signifient pas êtred’accord sur tout, il faut juste veiller à ce que le désaccord ne s’envenimepas. » Et Bigot de rappeler la position européenne qui aspire à ce que leprocessus de paix progresse, « dans l’intérêt d’Israël, parce que c’est bonpour sa sécurité, pour son image ». Telle sera d’ailleurs sa frustration dediplomate : des pourparlers au point mort pendant ses quatre ans de mandat,sans la moindre avancée.

Il salue la détermination du secrétaire d’Etat américain John Kerry, et serefuse à penser que la France joue un ton en-dessous. « Nous faisons pas mal dechoses dans les contacts avec les Américains et les Palestiniens. Certes, lesAméricains sont à la manœuvre, mais nous les soutenons, notre pays appuie lesefforts entrepris. » Et l’ambassadeur français de défendre son ministre detutelle à qui on pourrait reprocher une approche moins engagée sur la questiondu Proche-Orient : « Laurent Fabius a suivi de très près le dossier de la Syrie,pour essayer de mettre en place une union de l’opposition, sanctionner lerégime de Bashar el-Assad et trouver avec les pays arabes et les Etats-Unis unesolution à cette boucherie. Quand un conflit a éclaté avec Gaza en novembre, ila été un des premiers à venir sur place pour essayer de favoriser uncessez-le-feu. Il est actif sur la plupart des conflits de la région et sur leprocessus de paix ».

« La question n’est pas de trouver un Kerry français », insiste-t-il, « lesAméricains et les Européens sont d’accord pour relancer les négociations. JohnKerry s’est saisi de cette question, il est en contact permanent avec le Quaid’Orsay, nous informe. Ce que nous voulons, ce sont des résultats ».

Quant au sujet iranien, poursuit Bigot, « les Israéliens savent que la Franceaffiche une position très déterminée, très ferme. Ils ne sont pas seuls ».

Alors bien sûr, la France n’est pas une super-puissance, note le diplomate,mais elle est forte d’influence et de capacités. « Et aujourd’hui, ladiplomatie, ce n’est pas faire cavalier seul, c’est savoir bâtir descoalitions, des soutiens. »

Les valeurs d’un ambassadeur 

Christophe Bigotentame donc ses bagages avec le sentiment du devoir accompli. Il balaie d’unrevers de main les mauvais souvenirs et fait fi des bruits de couloir rapportéspar le Canard enchaîné, comme quoi sa présence appuyée auprès de ValérieHoffenberg, candidate UMP pour la 8e circonscription des Français de l’étrangerlors des récentes législatives partielles, aurait agacé à Paris et pourraitêtre à l’origine de son départ. « Ce n’est pas le premier article du Canardenchaîné à mon sujet. Je me suis toujours efforcé pendant ces 4 années, cartelle est ma conviction, mon tempérament, de me tenir à distance égale detoutes les forces politiques. Ce sont là les valeurs d’un ambassadeur. »

Peut-on rester un ami d’Israël même au Quai d’Orsay ? « Bien sûr ! »,rétorque-t-il, « mais cela ne veut pas dire s’interdire de dire ce que l’onpense, et c’est ce que je fais. Je ne veux pas être de parti pris, je ne suispas là pour être pour ou contre, mais je veux essayer d’être le plus objectifpossible, de traduire la complexité de ce pays. » Ce qu’il gardera en lui,c’est « l’extraordinaire vitalité israélienne, ce sentiment de vulnérabilité etd’optimisme à la fois. Vulnérabilité, car, ici, on ne sait jamais de quoil’avenir sera fait et la vie est un combat. Optimisme, car tout est possible.Cela, je vais le garder en moi. » 

Au terme de 7 ans de mandat, il est encoredes choses que Christophe Bigot ne comprend pas sur cette Terre promise. Pasune question de langue, mais de références. Celles de la démocratie israéliennesont très différentes de la démocratie française, explique-t-il. Par exemple, àJérusalem, non seulement « on vote au conseil des ministres, ce qui estsurprenant pour un Français. Mais on peut également voter contre son Premierministre, et toujours être là le lendemain. » Une capacité de désordre, debalagan, qui l’étonne toujours autant, « mais un désordre qui peut être créatif», ponctue-t-il, « c’est tellement différent par certains côtés de la culturefrançaise qu’on apprend beaucoup en étant ici ». Alors, est-ce qu’il al’intention d’importer un peu de ce balagan au Quai d’Orsay ? L’idée lefait sourire…