Un porte-parole pas comme les autres

By ROBERT SLATER
June 4, 2013 13:19

Pendant dix ans, Raanan Gissin, fidèle conseiller d’Ariel Sharon, a été le principal lien entre Israël et la presse étrangère.




Tout au long de sa carrière ou presque, Raanan Gissin a joué le rôle d’intermédiaire entre Israël et la presse étrangère. Figure discrète, il ne portait pas d’autre titre que celui de « conseiller », surtout au temps où il mettait sa grande éloquence au service du Premier ministre Ariel Sharon.
Désormais âgé de 64 ans, voilà bien longtemps qu’il a pris sa retraite de Tsahal (c’était en 1993). Sept ans après avoir officiellement quitté son poste de conseiller personnel de Sharon, 85 ans, tombé dans le coma en 2006, il n’espère plus reprendre un jour ces petits tête-à-tête qu’ils avaient chaque matin, au temps où Sharon était Premier ministre.

Pour les journalistes étrangers qui ont couvert l’actualité en Israël ces trente dernières années, Gissin représentait une bouffée d’air pur, comparé aux autres porte-parole de Tsahal, qui se cantonnaient au vocabulaire limité dicté par leurs supérieurs. Au lieu d’adhérer à la « langue officielle » de Tsahal, Gissin multipliait les sourires et ses anecdotes faisaient la joie de la presse. Les représentants des médias aimaient citer mot à mot les communications faites par ce porte-parole très exubérant. Il avait le don d’expliquer les stratégies militaires ou diplomatiques d’Israël en termes clairs et succincts : du pain bénit pour la presse étrangère.

En son temps, Abba Eban avait été considéré comme le porte-parole le plus éloquent de l’histoire d’Israël ; toutefois, son accent britannique distingué et son habitude de louer les talents exceptionnels des juifs créaient une certaine distance. On ne pouvait rien reprocher de tel à Gissin ; il s’adressait pour sa part aux caméras de télévision avec la simplicité et l’assurance du kibboutznik qu’il a été jadis.

Etudes et bagarres de rue 

J’ai rencontré Gissin en début d’année à l’hôtel Hilton de Tel- Aviv et il s’est montré particulièrement prolixe sur la santé de Sharon. Il avait de bonnes raisons à cela : de récents examens ont révélé l’existence d’une réactivité cérébrale significative en réponse à des stimuli externes, suggérant que Sharon entendait peut-être et pouvait comprendre ce qui se disait près de lui. Néanmoins, ni Gissin ni aucun autre proche de Sharon ne se risqueraient à envisager l’idée que l’ex-Premier ministre puisse reprendre connaissance un jour.

Assis en face de moi, Gissin sirote un coca sans sucre. Il porte un blouson noir, frappé de son nom devant et, au dos, de l’insigne de l’armée de l’air américaine. Un cadeau d’un professeur américain de saut en parachute, qui le remerciait ainsi de lui avoir organisé un saut avec des parachutistes israéliens.

A l’époque, se souvient Gissin, « Sharon était vert de jalousie.

Lui qui avait commandé une unité de parachutistes de Tsahal et s’était élevé au grade de général en chef pendant sa carrière militaire disait n’avoir jamais reçu un tel présent ! » Raanan Gissin est né en 1949 à Raanana. Son arrière-grandpère David Gissin a quitté l’Ukraine pour la Palestine en 1879. A l’âge de six mois, Gissin s’installe avec ses parents au kibboutz Hasolelim, dans le nord d’Israël. « Du coup », raconte-t-il, « j’ai grandi dans un environnement d’adultes où il n’y avait ni papa ni maman : il y avait juste Ora et Arky [le surnom de son père Arieh].

En 1955, à l’âge de 6 ans, il part passer trois ans à Brooklyn, où son père travaille pour l’organisation sioniste Young Judaea, qui recrute des nouveaux membres pour le kibboutz. « Pendant cette période, j’ai beaucoup étudié et je me suis beaucoup battu dans la rue », se souvient Gissin.

C’est également pour lui l’occasion d’apprendre l’anglais. La maîtrise de cette langue fera de lui, des années plus tard, le porte-parole israélien le plus recherché.

Un doctorat mais pas de lunettes 

La famille Gissin retourne ensuite au kibboutz, mais déménage deux ans plus tard pour s’installer à Kiryat Shmona.

Après le lycée, Gissin est enrôlé dans Tsahal en 1967 et devient commandant en charge de la batterie de missiles antiaériens Hawk. Il utilise en outre sa connaissance de l’anglais pour traduire les notices d’utilisation des nouvelles armes.

« J’ai détruit deux avions égyptiens au-dessus de Ras Soudar pendant la guerre d’usure de 1970 », raconte-t-il fièrement.

« C’était l’une des premières fois que le missile Hawk a fait ses preuves. » En 1973, après trois ans d’études de sociologie et de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem, il obtient un job d’accessoiriste pour la télévision israélienne. Cela lui donne envie de poursuivre sa carrière dans les médias.

Toutefois, après la guerre de Kippour, qui coûte la vie à son frère Eitan, les places sont chères à la télévision. On lui propose un poste de directeur technique, mais il estime que ses diplômes l’autorisent à espérer mieux. N’a-t-il pas produit un film avec un ami lorsqu’il était étudiant ? Gissin décide donc de poursuivre ses études.

En 1975, il s’envole pour les Etats-Unis avec 1 000 dollars en poche et une bourse d’études. En 1979, il obtient son doctorat à l’université de Syracuse (Maxwell School of Citizenship and Public Affairs) et semble déjà destiné à une carrière étroitement liée à celle d’Ariel Sharon. Le sujet de sa futur, et il choisit Sharon comme modèle, car celui-ci, dit-il, « dirigeait par l’exemple ».

Quatorze ans plus tard, Sharon demandera à lire sa thèse.

« Elle fait 400 pages », lui répond Gissin. « Dans ce cas, faites-moi un résumé », ordonne Sharon. Après avoir lu ce dernier, l’ancien Premier ministre lance, laconique : « Oui, c’est bien moi ! ».

De 1979 à 1982, Gissin travaille dans la toute nouvelle direction de la planification stratégique. Ehoud Barak, alors en charge de cette institution, a un jour décrit l’activité de Gissin à un général curieux de comprendre ce que faisait celui-ci : « Il a un poste très spécial. C’est la seule personne qui reste assise le plus clair de son temps devant une feuille blanche. » Quand éclate la guerre du Liban, en 1982, le porte-parole de l’armée se plaint au même Barak, alors commandant adjoint des forces israéliennes au Liban, de ne pas avoir de porteparole parlant bien l’anglais. « J’ai ce gars-là, si tu veux », lui répond Barak. « Il a un doctorat, mais pas de lunettes, et son anglais est parfait. » 

Pas assez « technique » 

Gissin devient alors le lien entre Tsahal et la presse étrangère.

C’est le début de sa carrière de représentant d’Israël auprès des médias étrangers. « Je disais toujours qu’il m’avait fallu douze mois pour obtenir mon master de journalisme de presse audiovisuelle », se souvient-il, « mais qu’il m’a fallu moins de douze jours à Beyrouth en compagnie de journalistes étrangers pour oublier tout ce que j’avais appris à la fac ! » Jusqu’à la fin des années 1990, Gissin restera porte-parole adjoint de Tsahal, responsable des médias étrangers. En cette qualité, il sert de conseiller spécial dans la délégation israélienne pour la conférence de la Paix de Madrid, en 1991, ainsi que pour les négociations qui suivront avec les délégations palestiniennes à Washington.

Voilà douze ans qu’il « partage sa vie » avec Anat Meir. Il a deux fils d’une première épouse, Chaya : Eitan, 36 ans, et Jonathan, 32, qui travaillent l’un comme l’autre dans le high-tech. Anat Meir exerce le métier de coach de remise en forme. Elle a tenté sans succès de faire maigrir Ariel Sharon.

C’est ce dernier qui l’a présentée à Gissin, lui-même sportif averti. Très vite, tous deux ont commencé à faire leur jogging ensemble et à se fréquenter.

En 1993, Gissin quitte Tsahal : il a compris qu’il n’obtiendrait jamais le poste de porte-parole militaire dont il rêve. « Je n’avais pas envie de jouer les lèche-bottes. Dans ce domaine, il faut faire copain copain avec tout le monde. Ce n’est pas tellement ce que l’on connaît qui compte, c’est qui on connaît. » Barak, alors chef d’état-major de Tsahal, a besoin d’un porte-parole « technique » (selon les termes de Gissin), et non de quelqu’un comme lui, qui livre aux journalistes les dernières réflexions israéliennes sur la stratégie militaire et politique, que les journalistes aiment entendre.

Homme « tout terrain » 

Les dix années que Gissin passera au service d’Ariel Sharon commencent en 1996, quand ce dernier, fraîchement nommé ministre de l’Infrastructure nationale, l’engage comme conseiller et porte-parole – ou, comme dit Gissin, « pour jouer les hommes de main tout terrain ». Nommé Premier ministre en février 2001, il ne conserve qu’un seul conseiller dans sa nouvelle équipe : Gissin.

Devenu aide du Premier ministre pour la presse étrangère, Gissin lit celle-ci à son patron presque tous les matins. Pour cela, il le rejoint dans son ranch des Sycomores, face à la bande de Gaza, dès 5 h 30 et, ensemble, ils font les deux heures de route jusqu’aux bureaux de Jérusalem. Durant ces années-là, l’adulation que porte Gissin au Premier ministre se teinte d’un profond respect. L’ancien aide bat des paupières et son sourire s’élargit lorsqu’il l’évoque aujourd’hui. On sent que les problèmes de santé de Sharon, qui ont commencé en 2005, ont créé un vrai vide dans sa vie… Le 18 décembre 2005, Sharon est victime d’une première crise, bénigne, alors qu’il se rend à sa ferme. Il est transporté au centre hospitalier de Hadassah Ein Kerem, à Jérusalem, où des examens révèlent l’existence de complications cardiaques. Aujourd’hui, soit sept ans plus tard, Gissin laisse entendre que les médecins de Sharon, trop impressionnés par la stature du personnage qu’ils avaient entre les mains, ont peut-être mal soigné leur patient. « Ils ne l’ont pas traité comme un patient normal », affirme-t-il en mentionnant l’angioplastie pratiquée et l’anticoagulant (Clexane) administré. « S’il n’avait pas été Premier ministre, ils auraient peut-être attendu un peu avant de prescrire de tels traitements. » La deuxième attaque frappe Sharon trois semaines plus tard, dans sa ferme. Elle est beaucoup plus grave. Transféré d’urgence à Hadassah, il subit deux opérations successives avant d’être placé dans un coma provoqué, où il reste plongé aujourd’hui.

Durant les sept années suivantes, Gissin, toujours considéré comme son porte-parole, n’a pratiquement rien à dire de son patron. Une fois par an, il publie un communiqué sur l’état de l’ancien Premier ministre. Mais, confie-t-il, « c’est juste histoire qu’on ne l’oublie pas, lui et tout ce qu’il a fait… » 

Porte-parole officieux 

Gissin n’est jamais allé voir Sharon à l’hôpital. « Je voulais me souvenir de lui tel que je l’avais connu et chérir son héritage. Je n’ai pas eu envie de voir ce qu’il était devenu après l’opération du cerveau et le coma », explique-t-il.

Pendant une brève période, Gissin devient conseiller de l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert, mais il trouve la transition difficile. « J’aurais pu demander à rester, mais quand on a travaillé avec Churchill, on ne peut pas travailler avec Attlee », lance-t-il malicieusement.

La question de savoir s’il faut vraiment maintenir Sharon en vie est délicate. « On ne peut pas se contenter de débrancher les appareils », explique-t-il. « Il faudrait lui injecter quelque chose. La famille a pris la décision de ne pas le faire, parce qu’elle estime qu’en ce qui nous concerne, nous voyons des signes qu’il est en vie. Il n’est pas en état de mort cérébrale. » Mais Sharon lui-même, qu’aurait-il voulu ? « Connaissant l’homme qu’il était, sa vitalité et son esprit », suggère Gissin, « s’il se réveillait tout à coup pour cinq secondes et qu’on lui donnait le choix, il dirait : “Qu’on en finisse !” » Et s’il se réveillait, quels seraient ses premiers mots ? « Je pense qu’il demanderait à son fils Guilad : “Combien de moutons sont nés à la ferme pendant mon sommeil ?” ».

Aujourd’hui, Gissin continue – quoique de manière officieuse – à jouer un rôle de porte-parole pour la presse étrangère.

Durant notre entretien, un journaliste de CNN a d’ailleurs téléphoné pour lui demander une interview. Il est en outre sollicité par les grands médias arabes comme al-Djazira, el-Arabiya, la BBC en arabe et Alhurra TV pour commenter l’actualité. Enfin, il organise des cours pour diplomates sur la manière de mieux passer à la télévision. Lors de la visite du président Obama en Israël, en mars dernier, on l’a vu jouer les commentateurs à la télévision israélienne pendant plusieurs heures.

Et il est très heureux comme ça ! « Chaque fois qu’il se passe quelque chose d’important », déclare-t-il fièrement, « mon téléphone sonne. Echange de bons procédés », ajoute-til avec malice. « En retour, l’armée m’autorise à sauter en parachute de temps en temps… ».


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