Le terrorisme ne frappe pas qu'une fois

ByKATHIE KRIEGEL
January 5, 2016 16:50

Rescapé de la tuerie de l’Hypercacher à Paris, Patrice Oualid se dit meurtri à jamais, dans sa chair et dans son cœur




Au lendemain du drame

Au lendemain du drame. (photo credit:REUTERS)

Ça fait un an que je n’ai pas travaillé. Un an. » C’est le cri du cœur, les premiers mots désespérés de Patrice Oualid. Avant même de faire le récit de ce fameux jour où il a vu la mort en face et où sa vie a basculé, c’est la première expression de sa douleur. « J’ai toujours travaillé depuis l’âge de 13 ans. J’étais bien dans mon travail. Maintenant je tourne en rond. Ma vie à moi, elle est gâchée. Je fais l’oulpan, à 50 ans c’est difficile, je m’accroche et après ? Rien. Pas de travail. »

Un an déjà. Qui se souvient ?, questionne-t-il. A part les journalistes, pour vendre du papier. « Ceux-là, ils n’arrêtent pas de m’appeler. Ma femme aussi, ils l’ont harcelée ». Bien sûr il va faire une exception. Il va revenir sur cette atroce journée pour le Jerusalem Post, parce qu’il aime ce journal. Et pour dire que c’est tous les jours que le terrorisme revient le frapper, encore et encore. C’est comme une vague de terreur qui n’en finit pas de mourir dans ses souvenirs et d’y répandre son écume d’amertume, menaçant de ne jamais vouloir se retirer tout à fait. Parce qu’après le face-à-face avec le tueur, l’abandon de la France, au bout de l’aliya, l’attend l’indifférence d’Israël, un nouvel abandon auquel il ne peut pas croire encore tout à fait. Et pourtant.

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L’inhumanité ça existe, les miracles aussi

L’assassin était à deux pas, armé jusqu’aux dents. « J’ai vu la haine et la mort dans ses yeux », se souvient Patrice Oualid, « il était drogué, ça se voyait, ce n’était pas un humain. » Patrice s’est dit : « c’est la fin », mais dans un sursaut, il a pensé à sa femme et à ses enfants. C’est pour eux qu’il a foncé pour sauver sa peau.
La machine à tuer l’a visé alors qu’il s’échappait du magasin. « Il m’a tiré dans le bras, pourquoi pas dans le dos, j’étais à deux mètres de lui seulement », se demande-t-il aujourd’hui. C’est un ness. Patrice est religieux, il n’en doute pas : « Il y a eu des nissim ce jour-là. Plein. » Un miracle c’est sûr, quand Coulibaly a tiré deux fois sur la caissière sans la blesser, puis lui a dit : « Puisque tu ne veux pas mourir, toi, viens me servir. » Un miracle encore, à n’en pas douter, la bombe qui n’a pas explosé parce que le terroriste avait mal monté le détonateur ! « Et quelques minutes plus tôt, le magasin était bondé, là, il n’y avait presque plus personne, encore un ness », se souvient Patrice, « sinon il aurait eu le temps de faire un carnage encore plus grand. »


Parce que du temps, le tueur en a eu. « Quatre heures, les forces d’élite ont mis quatre heures pour intervenir, vous vous rendez compte ? Et quand je suis sorti du magasin, blessé par une balle de kalachnikov, en sang, j’ai vu une voiture de police stationnée pas loin. Derrière moi, on entendait les tirs dans le magasin, j’ai crié, mais quand les policiers m’ont vu, ils ont démarré et sont partis. Pas croyable. Ils sont partis. »

La France, je l’ai aimée, mais c’est fini

« C’est en amont qu’il aurait fallu agir », regrette-t-il. Démunis face à l’épreuve de la barbarie, les Français, pris au dépourvu, n’ont pas toujours les bons réflexes : « Quand ils ont emmené ma femme au quai d’Orsay pour qu’elle témoigne, elle a dû monter les étages à pied, alors qu’elle était enceinte de six mois, pour se retrouver en face de la sœur du tueur. Et ils ont mis un gilet pare-balles à ma fille de 4 ans. Elle en fait encore des cauchemars. »

La France n’est pas à la hauteur, c’est sûr. A l’épreuve de l’horreur, frappée d’hébétude, elle répond par les atermoiements et les gerbes de fleurs. Allumer des bougies, les beaux discours à l’Elysée en exhibant les victimes, les « ça va aller » avec un tapotement sur l’épaule, ça oui, elle sait faire, mais son empathie ne se traduit pas en actes. Et maintenant avec le Bataclan, 4 000 dossiers de victimes du terrorisme sont en souffrance attendant réparation. « Les-indemnités-mais-mon-cher-monsieur-vous-n’êtes-pas-tout-seul-on-est-débordés-il-va-falloir-attendre ! La France, je l’ai aimée, mais elle nous a abandonnés », avoue Patrice.
Et où étaient les élites de la communauté juive, du Consistoire et autres « instances », à part sur les photos et pendues au micro des journalistes ? Pas au chevet du blessé. Pas une visite, pas un coup de fil. Là non plus, l’empathie médiatique ne s’est pas traduite en actes. Une communauté juive atone, qui se rappelle à votre bon souvenir quand elle a besoin d’argent. Au revoir et merci !

L’aliya, ou l’école de l’indifférence

Evidemment l’aliya s’est imposée. Quitter la France et monter en Israël, une évidence. « Je suis religieux et je me suis entendu “appelé” très clairement, très fort », confie Patrice. Mais il y a des lendemains qui déchantent. Il s’en doutait un peu. Netanyahou à Paris était lui aussi aux abonnés absents, alors que Patrice est israélien depuis dix ans déjà. L’Agence juive, il préfère ne pas en parler. Ici, comme à Paris, son statut de victime lui est refusé. Personne ne bouge le petit doigt.
Les solidarités sont parfois où on ne les attend pas. En France, bien sûr, il a eu le soutien de ceux qui priaient avec lui dans sa communauté de Charenton. Soutien du Rav Israël Nadjar, du Rav Habad. Ces amitiés « avec des gens magnifiques », lui manquent. Il tient à aussi à souligner le soutien de la mère de ce policier que les terroristes de Charlie Hebdo, « ces chiens » comme elle dit, ont achevé d’une balle dans la tête sur le trottoir. Une musulmane qui lui a pleuré dans les bras, « un amour de femme » qui téléphone souvent pour demander comment ça va. Soutien aussi des anciens clients de l’Hypercacher, inquiets.

Car Israël n’est pas l’eldorado. Ici, il faut tout recommencer, dans l’indifférence générale et la solitude. « Je veux du travail », lance Patrice la voix brisée. Du travail. Il n’est pas venu en Israël pour finir clochard. Frapper aux portes ? Pas son genre. « Il faudrait des associations pour nous reclasser, c’est à eux de venir m’aider à trouver du travail et à me réinsérer. » Combien sont-ils qui n’ont pas d’autre choix que de rentrer en France ? Combien à se « marraniser » dans les cités des banlieues françaises, parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire l’aliya, ce truc de riches. Beaucoup de juifs français sont perdus pour toujours, il faut le savoir. Et à ce train-là d’indifférence, beaucoup vont rester sur le carreau de l’aliya.

Patrice rêve d’entrer en politique, « pour faire bouger tout ça », mais d’abord il faut qu’il nourrisse sa famille. « Je voudrais oublier, mais ce n’est pas possible, je suis blessé dans ma tête et dans mon cœur », avoue-t-il. Il a besoin d’aide, pourtant c’est lui qui va donner à la main qui se tend. En Israël tout le monde ne mange pas à sa faim. Alors avec son beau-frère, il a monté une association pour venir en aide à ceux qui n’ont pas de quoi faire un repas de chabbat. « Lev Tov », et ses amis Facebook qui likent et soutiennent l’association, voilà qui lui met du baume au cœur. Avec des bouts de ficelles, des fonds de tiroir, quelques shekels récoltés et beaucoup de don de soi, offrir des repas chauds, ça fait son bonheur et ça l’aide à tenir le coup. Le chabbat, avec Lev Tov, le sourire lui revient et la lumière avec. 

© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite

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