L'Iran va-t-il remporter la guerre technologique?

By SHLOMO MAITAL
December 15, 2015 18:13

Israël doit revoir sa stratégie d’urgence s’il veut maintenir l’avantage technologique sur les pays qui ont fait vœu de l’anéantir




Développements de robots à l'université de Téhéran

Développements de robots à l'université de Téhéran. (photo credit: REUTERS)

Le chef du renseignement militaire, Herzl Halevi, porte un lourd fardeau sur ses épaules. Ce « général philosophe », comme l’a surnommé un journaliste du New York Times, est responsable du suivi des agissements, des déclarations et même des pensées des ennemis d’Israël. A lui d’alerter les responsables politiques et militaires en cas d’éventuelles menaces. Mais Halevi est également titulaire d’une licence de philosophie, d’où son surnom.

Lors d’une conférence inhabituelle, prononcée à huis clos le 29 octobre dernier à l’institut de gestion de Tel-Aviv, le général – ancien chef de l’unité d’élite du commando Sayeret Matkal, pressenti comme le futur chef d’état-major de Tsahal – d’un naturel plutôt discret et réservé, déclarait : « Si l’on me demande si nous allons entrer en guerre avec l’Iran dans les dix ans à venir, je répondrai que l’affrontement a déjà commencé. Une guerre technologique. Nos ingénieurs livrent actuellement bataille contre les ingénieurs iraniens, et cette lutte prend de plus en plus d’ampleur. »
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le général est inquiet quant à l’issue du combat. « Aujourd’hui, nous avons l’avantage. Mais l’Iran tend à gagner du terrain. Depuis la révolution de 1979, le nombre d’universités et d’étudiants s’est multiplié par 20 au pays des mollahs, comparé à 3,5 pour Israël. « Les inscriptions en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques sont montées en flèche en Iran », précise-t-il. En d’autres termes, dans cette guerre technologique, Israël est en perte de vitesse.

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Une croissance tous azimuts

Deux rapports, publiés par l’Institut S. Neaman du Technion à Haïfa, comparent le capital humain en science et technologie en Israël, en Iran et en Turquie. Ces nouvelles données montrent qu’en Israël, au cours de la dernière décennie, la proportion d’étudiants dans les matières scientifiques et technologiques est restée constante, à 14 ‰, alors qu’en Iran, elle a doublé sur la même période, et atteint aujourd’hui 25 ‰, soit deux millions d’étudiants au total.
Entre 2007 et 2014, le nombre d’universités israéliennes classées parmi les 100 premières au niveau scientifique est tombé de quatre à trois, alors que l’Iran a réussi à placer une université dans le top 100 pour la première fois.
Selon les données de Thomson-Reuters, agence de presse internationale basée à New York et à Toronto, l’Iran possède la plus forte croissance en matière de production et publication scientifique. Autre preuve de la montée en puissance de la République chiite : en décembre 2013, elle est parvenue à envoyer un singe nommé Fargam (« de bon augure » en perse) en orbite, et à le ramener sans encombre sur la Terre. Des fusées iraniennes, capables de lancer des satellites, peuvent aussi transporter des charges militaires sur de grandes distances.

Paradoxalement, les sanctions économiques imposées à Téhéran par l’Occident semblent avoir eu un impact majeur sur l’essor de la science en Iran. Selon le rapport scientifique A l’horizon 2030 que vient de publier l’UNESCO, « les sanctions […] ont accéléré le passage d’une économie fondée sur les ressources à une économie du savoir, en forçant les décideurs à regarder au-delà des industries extractives, et à se tourner vers le capital humain du pays pour créer des richesses ». Entre 2006 et 2011, le nombre d’entreprises menant des activités de Recherche et Développement a plus que doublé. Selon ce même rapport, l’Iran se classe septième au niveau mondial pour le volume d’articles scientifiques publiés dans le domaine de la nanotechnologie.

La sonnette d’alarme

Il est un autre domaine clé dans lequel l’Iran a dépassé Israël : le leadership politique dans le domaine des sciences. En deux ans de mandat, le président iranien Hassan Rouhani a constitué un cabinet formé d’une majorité de technocrates, tous titulaires d’un doctorat.
Un de ses plus jeunes ministres est Sorena Sattari, 43 ans, ingénieur en mécanique, vice-ministre de la Science et de la Technologie. Il déclare vouloir lier plus étroitement la science à l’économie, et imprégner son pays de « l’esprit d’entreprise ». Il distribue ainsi 600 millions de dollars par an en prêts à faible taux d’intérêt à quelque 1 650 start-up. Peut-être dans le sillage des subventions accordées par son homologue israélien, le ministre des Sciences, de la Technologie et de l’Espace, Ophir Akounis, 42 ans, diplômé de sciences politiques. Akounis, étoile montante du Likoud, est certes jeune, ambitieux et énergique. Mais il manque de savoir académique relatif aux domaines gérés par son ministère. Sans commune mesure avec le premier ministre israélien des sciences, le professeur Youval Neeman, dont les travaux sur la classification de la particule de base auraient dû lui valoir un prix Nobel.

Le rapport de l’UNESCO A l’horizon 2030 souligne un autre point faible d’Israël : le vieillissement notable de ses scientifiques et ingénieurs dans certains domaines, notamment en physique. « La pénurie de professionnels pourrait devenir un handicap majeur pour l’innovation sur le plan national », précise le rapport. Les spécialistes estiment qu’il faut mettre en place un plan stratégique de toute urgence, en coordination avec les ministères de l’Economie, de l’Education, de la Défense et de la Science, pour renforcer les capacités scientifiques et technologiques du pays, et maintenir l’avantage technologique sur les pays qui ont fait vœu de nous anéantir.


La bénédiction du savoir




Pour approfondir la question, nous avons interrogé le Dr Daphné Getz, chargée de recherche principale à l’Institut S. Neaman du Technion, qui a dirigé les dernières études concernant les progrès technologiques de l’Iran.

 Il y a quatre ans, vous avez analysé comment la Turquie et l’Iran sont en train de combler le fossé scientifique et technologique avec Israël. Quatre ans plus tard, vous avez publié deux nouveaux rapports sur le même sujet, fournissant des données statistiques détaillées. Y a-t-il eu une réaction officielle ? Nos dirigeants politiques sont-ils conscients de la menace que constitue pour Israël la perte de son avantage technologique ?

Le rapport a été distribué à tous les ministères concernés. J’ai reçu des réponses de deux ministères, celui de l’Education et celui de la Défense. L’expert scientifique en chef du ministère de l’Education a demandé à me rencontrer, pour discuter de la façon de préparer les élèves diplômés du secondaire aux études scientifiques et technologiques universitaires, notamment en renforçant les pôles mathématique, physique et informatique. En fin de compte, aucune étude n’a été ordonnée, en raison des lourdeurs bureaucratiques.
J’ai également été contactée par le ministère de la Défense. J’ai rencontré deux hauts fonctionnaires du ministère, qui m’ont interrogée sur nos conclusions. On m’a laissé entendre que la lecture de notre rapport avait été rendue obligatoire dans leur unité. J’ai été impressionnée par le sérieux accordé aux résultats de notre enquête, mais ils ne m’ont pas fait part d’actions entreprises en réponse à ce que nous y décrivons.

En Occident, on aime bien se moquer des ayatollahs chiites iraniens. Notamment du leader de la République islamique, l’ayatollah Sayyid Ali Khamenei. Seulement celui-ci a décrété que l’Iran allait se transformer en une grande puissance scientifique, et son livre The Bliss of knowledge (la bénédiction du savoir) sert de feuille de route pour atteindre cet objectif.
« Le renouveau de la grande civilisation islamique est tributaire des progrès tous azimuts dans le domaine scientifique », a annoncé le Conseil suprême de la Révolution culturelle iranienne. Les ayatollahs sont effectivement la force motrice derrière le progrès de l’Iran en la matière. Le gouvernement iranien soutient donc massivement ces programmes scientifiques, technologiques et mathématiques par l’allocation d’énormes ressources.
En Iran, il n’y a aucune contradiction entre la science, la technologie et la religion – au contraire. Les leaders religieux estiment que l’islam est en faveur de la science. Khamenei, l’ayatollah suprême, ne cesse de répéter dans ses discours que le véritable islam marche main dans la main avec les sciences et la technologie.
L’ayatollah Mohammad Khatami, a publié en 2005, lorsqu’il était au pouvoir, sa vision pour les vingt ans à venir : une feuille de route pour le développement économique, politique, culturel et social. Selon lui, l’Iran devait se muer en une nation dont l’économie serait basée sur le savoir plutôt que sur le pétrole. L’investissement dans l’éducation et dans les universités fait partie de ce plan, comme le sont les hausses des dépenses brutes de Recherche et Développement en pourcentage du PIB, et l’augmentation des investissements nationaux dans la R&D par habitant.

Ces investissements, et les politiques concomitantes mises en place, ont non seulement conduit à une hausse du nombre d’étudiants en sciences et en ingénierie, mais ils ont également stimulé la recherche, d’où la croissance exponentielle du nombre de publications scientifiques et l’amélioration de leur qualité.
Dans les écoles secondaires, les élèves sont dirigés vers les disciplines scientifiques, et cela se traduit par d’excellents résultats aux examens et des performances impressionnantes lors de concours scientifiques internationaux. Les tendances identifiées dans notre étude de 2011 semblent donc se confirmer. Les universités iraniennes qui ne figuraient pas parmi les 500 meilleures universités du monde, selon le classement de Shanghai, apparaissent aujourd’hui parmi les 100-200 meilleurs établissements supérieurs en matière de sciences et d’ingénierie.

L’un des indicateurs les plus intéressants fourni par vos études est celui des Olympiades scientifiques. L’Iran attache une grande importance à cette compétition. Khamenei lui-même a rencontré les candidats iraniens. Vous montrez que l’indice de performance d’Israël dans ce concours pour les jeunes est de loin inférieur à ceux de l’Iran et de la Turquie. Quel est le poids de cette constatation ? Israël fait-il vraiment de son mieux pour identifier les talents scientifiques à un âge précoce et tenter de les développer ?

Les Olympiades internationales en sciences comparent les performances d’équipes de quatre à six lycéens surdoués de différents pays, dans diverses disciplines : mathématiques, physique, chimie et biologie. Si nous prenons, par exemple, le classement d’Israël, de l’Iran et de la Turquie lors des Olympiades de mathématiques en 2015, les six candidats iraniens ont remporté la 7e place sur 104 pays, avec trois médailles d’or, deux médailles d’argent et une de bronze. Les six candidats turcs ont obtenu la 20e place, avec cinq médailles d’or, tandis que l’équipe d’Israël ne s’est classée que 40e, avec une seule médaille d’or, et ni argent, ni bronze.

Pour ce qui est des performances iraniennes, rappelons également que Maryam Mirzakhani, née en Iran et professeur de mathématiques à l’université de Stanford, a décroché l’an dernier la très convoitée médaille Fields, une récompense en mathématiques aussi importante que le prix Nobel. Devenant, par la même occasion ,la première femme à remporter la médaille depuis sa création il y a 80 ans. Dans sa jeunesse, Maryam Mirzakhani a remporté des médailles d’or pour l’Iran lors des Olympiades de mathématiques en 1994 et 1995… 


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