La vérité de Moshé Yaalon

By AVI TZUR
August 20, 2017 17:21

Entretien sans langue de bois avec l’ancien ministre de la Défense, qui évoque l’opération Bordure Protectrice, l’affaire Elor Azaria et ses projets d’avenir




La vérité de Moshé Yaalon

Moshé Yaalon en visite auprès d’un soldat blessé. (photo credit:GPO)

Tant ses supporters que ses détracteurs s’accordent pour dire que l’ancien ministre de la Défense, Moshé Yaalon, est un politicien d’un autre genre : droit, honnête, et qui dit ce qu’il pense. Celui qui a démissionné du gouvernement, se sent libre aujourd’hui de s’exprimer tandis qu’il patiente en coulisses, espérant accéder dans un avenir proche à la plus haute marche du pouvoir.

Au mur de ses modestes bureaux du nord de Tel-Aviv, les portraits de David Ben Gourion, Menahem Begin, Theodor Herzl et Zeev Jabotinski. Derrière lui, les photos du lieutenant Hadar Goldin et du sergent Oron Shaul – dont les dépouilles se trouvent toujours entre les mains du Hamas – « pour que chaque personne qui entre dans mon bureau se souvienne que nous avons la responsabilité de les ramener à la maison », indique Moshé Yaalon.

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Les parents des soldats tués lors de l’opération Bordure protectrice ont rejeté le rapport détaillant les erreurs commises au cours du conflit. Les décisions prises avant et durant la guerre étaient-elles justes ? Les membres du cabinet ont-ils compris à l’époque les enjeux de leurs décisions ?

Depuis l’âge de 18 ans et mon enrôlement dans l’armée, j’ai été confronté aux drames vécus par les familles endeuillées. Certains compagnons d’armes sont morts juste à côté de moi lors de la guerre de Kippour, et 50 ans après, je suis toujours en contact avec leurs familles. A mesure que j’ai gravi les échelons, j’ai aussi été responsable de l’engagement de nombreux soldats dans une carrière militaire professionnelle, et mes obligations envers les familles endeuillées se sont accrues. Le défunt Dror Weinberg avait ainsi décidé de devenir commandant de la brigade de Hébron suite à une conversation avec moi, de même que j’ai convaincu les capitaines Eran Elwaki, Yossi Haim ainsi que le major Eitan Balhasan, commandant des parachutistes, de s’engager dans une carrière militaire. Eux aussi sont morts au combat, et l’une des tâches les plus difficiles que j’ai eues à accomplir a été de frapper à la porte de toutes ces familles pour leur annoncer que les êtres qu’ils aimaient étaient décédés.

Et aujourd’hui, des parents endeuillés ont le sentiment d’être ignorés.

L’intervention militaire doit toujours constituer l’ultime recours, c’est la philosophie qui m’a toujours guidée. Nous sommes en état de guerre depuis 1948, car nos voisins n’ont toujours pas accepté l’idée que nous ayons un pays. Telle est la source du conflit, qui aurait pu se terminer depuis longtemps si les choses avaient été différentes. Mais le fait que nous soyons parvenus à la paix avec l’Egypte et la Jordanie montre que cela est possible. L’opération Bordure Protectrice a connu certaines complications. Malheureusement, des politiciens sont intervenus en pleine guerre, exploitant la situation pour servir leurs propres intérêts et causant beaucoup de dégâts. Cela n’aurait jamais dû se produire, et je le dis en toute connaissance de cause, ayant été membre du cabinet de sécurité pratiquement en continu depuis 1995. Je n’avais jamais vu auparavant de tels comportements irresponsables, des ministres entreprenant des manœuvres politiques en temps de guerre, lançant des phrases du type « Il faut renverser le Hamas, et conquérir Gaza ». Malgré les dires de certains, l’opération a été menée comme il se devait, en sachant exactement quel était l’objectif à atteindre. C’était une grossière erreur de la part des politiques que de donner l’impression que les choses n’étaient pas bien gérées. Lorsque la guerre s’est terminée, le sentiment général était que le Premier ministre, le ministre de la Défense et le chef d’état-major avaient agi de façon responsable. Puis soudainement, les gens ont commencé à faire des commentaires concernant le problème des tunnels principalement, comme s’il s’était agi de l’enjeu principal de la guerre.

Le contrôleur de l’Etat a affirmé que le cabinet avait voté avant même de disposer des informations nécessaires, et sans avoir conscience des risques que comportait une éventuelle intervention militaire.


Il est évident qu’une personne capable d’entreprendre des manœuvres politiques en temps de guerre continue à avoir le même comportement par la suite. Lorsque j’ai su que le contrôleur de l’Etat avait pris la décision d’enquêter concernant le problème des tunnels, je savais que certains politiques essayeraient de tirer avantage de la situation, en émettant des critiques et en faisant de fausses déclarations. J’ai dit au contrôleur que c’était une erreur de mettre en place ce genre de commission, qu’il ne faisait pas appel aux spécialistes appropriés pour enquêter sur l’aspect légal de l’opération militaire, et que si des fautes avaient été commises, une enquête officielle spécifique devrait être menée.

Quels autres aspects auraient dû être sujets à investigation selon vous ?

Plus de 4 000 roquettes et obus de mortier se sont abattus sur Israël. Le Hamas a tenté d’attaquer le pays par la mer, par les airs et au travers de tunnels, mais aucune tentative n’a abouti. Ce rapport a eu pour seul résultat de créer des conflits au niveau politique, et de révéler des éléments classés secret défense, ce qui risque de porter préjudice au pays lors d’une prochaine confrontation.

Par comparaison avec la seconde guerre du Liban, pensez-vous que Tsahal a atteint les buts qu’il s’était fixés lors de l’opération Bordure protectrice, ou s’est-il adapté aux circonstances sur le terrain ?

Il y a une grande différence entre les objectifs que l’on se fixe avant la guerre, et les actions que l’on finit par entreprendre. Mes reproches contre le cabinet et les dirigeants de l’armée pendant la seconde guerre du Liban, concernent le fait que lorsque le cabinet a décidé de répondre au kidnapping des trois soldats par des tirs de roquettes, il n’avait pas anticipé que cela constituerait une déclaration de guerre. Ils n’ont pas suffisamment défini leurs objectifs, et quand on leur a demandé : « Maintenant que nous avons pris l’initiative de la guerre, quel est le plan ? », ils ont répondu : « Nous allons organiser une réunion pour en parler. » Cette guerre ne comportait pas de stratégie claire. On s’est contenté de déclarer que nous continuerions jusqu’à ce que nous ramenions les soldats à la maison. Cela représente-t-il vraiment un objectif de guerre ? Lors de l’opération Bordure protectrice, nous avions un objectif précis, qui avait d’ailleurs déjà été approuvé par le cabinet en 2009, et qui nous a guidés tout au long du conflit. Nous étions tellement bien préparés que nous étions même prêts à accepter le cessez-le-feu proposé par l’Egypte, après seulement huit jours d’opération.

Vous pensez que le Hamas aurait alors arrêté de tirer des roquettes sur Israël ?

Je voulais que le Hamas accepte un cessez-le-feu selon nos conditions, avec un fort pouvoir de dissuasion, ce qui aurait assuré à Israël une longue période de calme.

Naftali Bennett affirme qu’il a fait retarder l’envoi de troupes au sol, considérant qu’il fallait en priorité neutraliser la menace représentée par les tunnels. Etiez-vous conscients de cette menace, ou vous a-t-elle pris de court ?

Bien sûr que nous connaissions ce danger, j’ai d’ailleurs commencé à m’occuper de ce problème quand j’ai accédé au poste de chef d’état-major adjoint.

Saviez-vous que trente tunnels d’attaques se trouvaient aux abords de localités israéliennes ?

Il n’y en avait pas trente, mais douze. On a découvert trente tunnels qui menaient à douze tunnels débouchant en territoire israélien. Nous en avions déjà découvert quatre, un an avant le début de la guerre.

Effectivement, mais vous les avez découverts par hasard.

Nous avons compris que la solution à ce problème ne pouvait pas simplement être technologique ou opérationnelle. Dans trois cas sur quatre d’incursion en territoire israélien, nous avons appréhendé les terroristes. Nous savions qu’il n’existait pas de solution fiable à 100 %.

A propos des objectifs de la guerre, nous étions prêts à accepter le cessez-le-feu proposé par l’Egypte après seulement huit jours de conflit, à nos conditions, avant même d’avoir commencé à nous occuper des tunnels. Nous n’aurions ainsi pas eu à envoyer un seul de nos soldats à Gaza. Mais le Hamas ne l’a pas accepté, nos soldats ont donc été envoyés sur le terrain, et nous avons géré le problème des tunnels. Les désaccords ont commencé à apparaître avant l’escalade à Gaza, lorsque nous étions encore à la recherche des trois jeunes disparus, et que certaines personnes ont cherché à tirer avantage de la situation, suggérant que cela constituait une opportunité d’entrer à Gaza et de détruire tous les tunnels. J’étais foncièrement contre cette idée, tout comme le chef d’état-major, en raison des conséquences d’une telle opération. J’ai dit : « OK, admettons que l’on entre à Gaza et que nous détruisions tous les tunnels, ne pensez-vous pas qu’ils se précipiteront ensuite pour en construire des nouveaux ? » Le seul moyen de changer la situation aurait été d’entrer à Gaza et d’en prendre le contrôle, mais le cabinet a décidé depuis le début que cela n’était pas une option. Si nous avions accepté la suggestion de Bennett et que nous avions mené une offensive pour détruire tous les tunnels, et ce avant même les premiers tirs de roquette, comment la communauté internationale et la population israélienne auraient réagi ? Si nous avions pris l’initiative de l’escalade, à qui aurait-on attribué la faute des roquettes qui s’abattent sur la population ? Sur le Hamas, ou sur Israël et son armée ? Le cabinet savait qu’il devait prendre en considération tous ces éléments avant de prendre une décision.

Israël a-t-il utilisé le kidnapping et le meurtre des trois jeunes comme un prétexte pour mener cette opération ?

Absolument pas. Mais au cours de nos recherches pour retrouver les trois jeunes, nous avons arrêté des centaines de combattants du Hamas en Judée-Samarie, et il était évident que le Hamas n’allait pas rester les bras croisés sans réagir. C’est ce que j’ai dit à l’époque, et cela a été mentionné dans le rapport du contrôleur de l’Etat. Le Hamas n’avait pas planifié cette escalade durant l’été 2014.

Nous sommes peut-être responsables de cette escalade ?

La situation s’est développée naturellement. Je ne peux parler pour les autres, mais en ce qui me concerne, je n’ai jamais souhaité que la situation s’envenime, et je suis convaincu que le Premier ministre était du même avis. Nous devons analyser chaque décision prise par le cabinet de sécurité à l’époque, et faire le bilan de ce qui nous a conduits à la guerre. Certaines décisions, qui ne visaient aucunement à aggraver la situation, ont finalement provoqué une riposte, puis la guerre.

Pensez-vous que la réponse d’Israël suite au meurtre des trois jeunes était disproportionnée ?

Ce n’est pas une question de proportion. Il ne fait aucun doute qu’avant le début de l’opération Bordure Protectrice, une énorme pression pesait sur le Hamas. Il se trouvait isolé et n’avait plus de soutien, notamment de la part des Frères musulmans en Egypte, mis à mal par la contre-révolution qui se mettait en place. Aucun pays n’était non plus disposé à le soutenir financièrement. Il ne lui restait plus d’argent pour payer ses fonctionnaires, sans salaires depuis déjà trois mois, et le sentiment général de souffrance parmi la population s’intensifiait. En tant que ministre de la Défense, j’ai tenté de réduire la pression. Sans entrer dans les détails, mes contacts m’ont informé que le Hamas était au bord de l’effondrement. Mais d’un autre côté, le Djihad islamique et d’autres groupes terroristes tiraient des roquettes sur le pays, ce qui nous a forcés à riposter, et c’est ainsi que la situation s’est envenimée. Si le Hamas avait vraiment voulu provoquer une guerre, il aurait par exemple mené une attaque suicide dans une localité israélienne depuis l’un de ses tunnels.

Concernant l’affaire Elor Azaria, le Premier ministre et vous avez condamné l’incident le jour même. Vous avez payé un lourd prix politique pour cette condamnation, tandis que le Premier ministre Benjamin Netanyahou, qui s’est ensuite rétracté lorsqu’il s’est rendu compte qu’il allait à contre-courant de l’opinion, en est sorti renforcé.


Je me suis mis à dos le cabinet tout entier. D’après moi, nous avons failli à ce que je considère être les valeurs d’un Etat juif démocratique. Nous avons de sérieux problèmes d’abandon de nos valeurs, qui se manifestent aujourd’hui encore à travers l’affaire des sous-marins. Il était clair pour tous les protagonistes impliqués dans l’affaire Azaria, depuis son commandant direct jusqu’au chef d’état-major, que ce soldat est allé à l’encontre des ordres, et à l’encontre des valeurs de Tsahal, et je suis très fier des commandants qui ont compris cela. Malheureusement, cet incident a pris une tournure politique, lorsqu’un député d’Israël Beitenou s’est rendu chez les Azaria pour les inciter à se révolter contre l’armée. Au lieu d’accepter qu’on assigne à Elor un avocat de l’armée, qui était d’ailleurs en route pour leur domicile, la famille a décidé de s’engager dans une campagne politique. L’incident de Hébron s’est produit à Pourim, et le jour suivant, il y avait déjà des gens postés devant la Kyria (quartier général de l’armée), tenant des pancartes représentant le chef d’état-major Gadi Eizenkot déguisé en roi Assuérus. Ils lui demandaient de démissionner, et d’emmener avec lui Bibi et Boguie (Netanyahou et Yaalon).

Ce n’est pas la famille Azaria elle-même qui a orchestré tout cela, mais d’autres personnes qui ont cru bon de financer cette campagne.

Qui était derrière cette campagne d’après vous ?

On a vu des bus bondés se rendre au tribunal militaire. Tout cela coûte cher, tout comme les avocats engagés par la famille, et quelqu’un a forcément financé tout cela. Des rumeurs ont même été propagées, selon lesquelles j’aurais éliminé des criminels de guerre, ou j’aurais été présent quand ils ont été tués. Des mensonges plus fous les uns que les autres ont été inventés. Le Premier ministre a compris que nous ne pouvions plus garder le silence, que nous devions faire une déclaration avant même que le verdict ne soit rendu. Si nous n’avions rien dit, les Palestiniens nous auraient accusés de cautionner des meurtres en toute impunité. Pour contrebalancer les images de la vidéo de l’incident de Hébron, et éviter une éventuelle explosion de violence dans la rue – je me souviens que lors de la première intifada en 1987, un accident de la route à Jabalya (qualifié de délibéré) a été l’élément qui a mis le feu aux poudres –, nous avons décidé de tout faire pour apaiser la situation, comme tout dirigeant responsable l’aurait fait. Si Azaria avait eu un avocat qui avait réellement agi dans l’intérêt de son client, il lui aurait recommandé de plaider coupable, d’exprimer des regrets et d’implorer le pardon du tribunal. Mais malheureusement, le fait que le soldat n’ait jusqu’à aujourd’hui encore admis aucune erreur, joue en sa défaveur, ainsi qu’en celle de sa famille, de l’armée, et du pays tout entier. Les politiques qui ont mené cette campagne sont les responsables de cette situation. Et à ma grande déception, le Premier ministre n’a pas été fidèle à ses convictions.

A quoi avez-vous pensé en écoutant l’enregistrement de la conversation de Netanyahou avec le père du soldat, l’assurant de son soutien ?


J’ai tremblé. Je n’ai jamais abandonné Elor Azaria, mais il a commis une grosse erreur, et je pense que je suis bien placé pour savoir ce que doit être le comportement d’un soldat sur le champ de bataille. Soyons honnêtes, aucun membre de la Knesset ne s’est retrouvé face à l’ennemi ou à un terroriste, et a été forcé de le tuer plus que je ne l’ai été.

Aucun. Je sais exactement ce qui est permis, et ce qui est interdit. Juste après avoir tiré, Azaria n’a pas dit qu’il avait senti que sa vie était en danger. Il a dit qu’il avait agi ainsi car l’homme qui avait poignardé son ami méritait de mourir. C’est seulement après que ses avocats lui ont conseillé de donner une autre explication. Au moment du verdict, le juge a d’ailleurs souligné qu’il avait donné quatre versions différentes. Et que dire du fait qu’au lieu de lâcher prise et d’exprimer des remords, il ait fait appel ?

Comment expliquez-vous que tant de gens aient soutenu Azaria, des dirigeants, des députés et même des ministres ?

Nous manquons d’un vrai leadership. Etre un leader ne signifie pas prononcer des paroles qui vont vous rendre populaire. Un dirigeant se doit de dire la vérité, et non pas ce que les gens souhaitent entendre. Il faut savoir parfois taper du poing sur la table en disant : « Ça suffit ! » Des membres de la Knesset et des ministres sont apparus au tribunal pour soutenir un soldat : sommes-nous devenus fous ? Il n’y a aucun doute sur le fait que son acte était illégal, mais, malgré tout, les politiques l’ont défendu. Comprenez-vous la dangerosité du précédent que cela a créé pour les soldats ?

Etes-vous d’accord pour dire qu’il y a eu une prise en charge sommaire sur la scène de l’attaque d’un point de vue opérationnel ? Est-il normal qu’un conducteur civil d’ambulance ait géré les événements sur place, plutôt qu’un commandant de l’armée ?

Il est apparu que tant la compagnie que le commandant de peloton avaient commis des erreurs, et ils ont pour cela été réprimandés par leurs supérieurs. Mais il n’y a pas de lien entre cette mauvaise gestion et le fait qu’un soldat règle ses comptes politiques.

Prévoyez-vous de prendre la tête d’un parti afin de briguer le poste de Premier ministre ?

J’ai annoncé le jour où j’ai démissionné que j’avais l’intention de courir pour le poste de Premier ministre, même si je n’ai encore rien dit sur la façon dont je comptais y parvenir. Pour le moment, je travaille au sein d’une organisation que j’ai créée, « l’ONG pour un leadership différent ».

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