Quand le business se fait social

By SHARON AHARONI
March 5, 2017 15:57

Des entreprises volent au secours des jeunes en difficulté. Ou comment quelques petites gouttes d’eau peuvent faire de grandes rivières




Anna, le restaurant du Beit Ticho à Jérusalem emploie dix jeunes à risque

Anna, le restaurant du Beit Ticho à Jérusalem emploie dix jeunes à risque . (photo credit: DR)

Chaque année, plus de 15 000 enfants quittent le circuit scolaire traditionnel en Israël. Certains sont orientés vers des institutions éducatives alternatives, mais la plupart du temps, ces jeunes qui décrochent se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Depuis quelques années, un nouveau modèle éducatif a fait son apparition, qui met l’accent sur l’acquisition d’un métier. Une formule particulièrement efficace pour ceux qui passent à travers les mailles du filet d’une scolarité classique. Ces « entreprises sociales » créent des emplois pour ces jeunes, et tentent de répondre à leurs besoins sur les plans personnel, éducatif et social. Mais qu’est-ce qu’une entreprise sociale ? Ces deux notions apparemment antinomiques sont-elles conciliables ?

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L’objectif principal de ce type d’entreprise est de répondre à un problème social. Seulement contrairement à une organisation à but non lucratif, elle fonctionne comme une entité financièrement autonome et durable. Ce concept a été défini par Mohammed Yunus, lauréat du prix Nobel de la paix en 2006. Yunus est professeur, entrepreneur social et économiste au Bangladesh. L’homme a acquis son principal titre de gloire en fondant, en 1983, une « banque pour les pauvres », la Grameen Bank. Celle-ci accorde de petits prêts aux personnes défavorisées sans exiger de garanties : c’est ce que l’on appelle le microcrédit. Il est également l’auteur de plusieurs livres dans lesquels il développe le concept des entreprises sociales. Ces dernières ne reposent pas sur des dons à long terme : leur but est de réinvestir les bénéfices réalisés pour augmenter leur impact social.

Une approche à deux visages

Allan Barkat est le pionnier des entreprises sociales en Israël. Pendant plus de 10 ans, il a dirigé Apax Israël, un fonds de capital-risque et d’investissements privé, avant de créer, en 2008, Dualis, un fonds d’investissement social à but non lucratif.

« Après avoir quitté Apax », raconte Barkat, « je me suis engagé dans divers projets sociaux. Mais une question me taraudait. Je me demandais pourquoi certaines de ces initiatives sociales à orientation commerciale ne pourraient pas opérer de la même façon que leurs homologues du monde des affaires. »

Il décide alors de lier les domaines social et commercial de manière différente, sans faire appel aux dons. Exactement comme un fonds de capital-risque vis-à-vis des start-up, Dualis crée et investit dans des entreprises sociales qui fournissent des emplois, une formation et des compétences aux personnes en marge de la société. Ce sont des entreprises à but lucratif, mais qui ne cherchent pas à réaliser un profit maximum. A ce jour, Dualis a investi dans une quinzaine d’entreprises en Israël. Pour Barkat, l’impact le plus important de Dualis est l’effet domino des entreprises sociales. « Un de ses atouts – comme les entreprises sociales en général – est de pouvoir réunir différents groupes sociaux. Certains des travailleurs sont des marginaux, mais pas tous. »

Tous les jeunes employés des diverses entreprises sociales sont recommandés, soit par les services sociaux, soit par des organisations à but non lucratif qui s’occupent d’adolescents en difficulté, et parfois par les écoles qui repèrent les élèves sur le point de décrocher et veulent leur offrir une alternative.
Selon Allan Barkat, l’impact global de ces entreprises sur la société est encore plus fort que l’influence sur l’individu lui-même, qui voit sa vie prendre un nouveau virage grâce à son insertion par le travail.

Nouvelle philanthropie commerciale


Le restaurant et pâtisserie Liliyot à Tel-Aviv est l’une de ces entreprises sociales. Depuis quinze ans, l’établissement forme et emploie des jeunes en difficulté dans le domaine de la gastronomie. Avec plus de 200 diplômés à son actif, il est possible d’évaluer le succès de ce programme. Une étude réalisée en 2008 par l’université Bar-Ilan, montre que 90 % d’entre eux sont aujourd’hui des citoyens indépendants et des membres actifs au sein de la société. La moitié de ces anciens travaille dans les meilleurs restaurants et institutions culinaires d’Israël.

Les entreprises sociales reçoivent un sérieux coup de pouce de l’Etat, qui verse aux groupes d’investissements sociaux comme Dualis une subvention pouvant atteindre 20 millions de shekels, par le biais d’un fonds d’entrepreneuriat dépendant du Bitouah Leumi. Une allocation qui devrait être bientôt complétée à hauteur de 30 millions de shekels. « Investir dans des entreprises ou fonds sociaux est une nouvelle forme d’action philanthropique, qui doit créer un changement en profondeur au sein de la société israélienne », indique Allon Barkat. Si l’entreprise est financièrement indépendante, il n’est plus nécessaire de la subventionner chaque année. Elle peut continuer à se développer de façon à avoir un impact social durable. » Dualis est également subventionné par diverses fédérations et fondations juives.

Selon son fondateur, le succès repose sur une gestion saine. « Le public ne recourra à une entreprise sociale pour lui apporter son soutien qu’une seule fois, mais si le restaurant ou le service offert est excellent,  il reviendra. » « Le défi qu’il nous faut relever aujourd’hui », constate-t-il, « est d’élargir les modèles mis en œuvre à petite échelle sur le plan national. Il nous faut continuer à recueillir des fonds, et amener le gouvernement et les autorités municipales à se joindre à nos efforts : c’est l’occasion ou jamais de faire une réelle différence au sein de la société israélienne. »

Anna et ses fils

Le restaurant Anna du Beit Ticho, dans le centre-ville de Jérusalem, est ouvert depuis sept mois seulement, mais est déjà considéré comme l’une des meilleures tables du pays. Anna emploie dix jeunes en difficulté dans sa cuisine, pour un programme de formation culinaire d’un an. Le restaurant est soutenu au niveau financier par le fonds Dualis. Sur le plan social, il travaille en partenariat avec l’association Hout HaMeshoulash, qui lui envoie des adolescents. Celle-ci fournit un espace protégé et un soutien psychologique aux jeunes en rupture, qui ont abandonné l’école et se retrouvent parfois sans-abri.

L’établissement dispose d’un travailleur social à temps plein qui coordonne le programme et rencontre les participants de manière régulière. Le double objectif du projet permet d’assurer la pérennité du programme sans porter préjudice à la rentabilité financière du restaurant.

Selon Nimrod Rogel, le directeur de l’établissement, les participants sont pleinement conscients de leur responsabilité en tant que salariés. « Pendant les trois premières semaines, les adolescents travaillent en cuisine, comme personnel de complément. Ils comprennent alors qu’ils doivent faire leurs preuves et montrer qu’ils veulent réellement prendre part au programme. Après cette période, ils reçoivent un tablier et une chemise de chef et commencent à être réellement intégrés à l’équipe de cuisine. » L’étape suivante voit ces jeunes passer de la cuisine au service.

Tout est fait pour mettre en valeur le travail des participants et éveiller leur intérêt pour le métier de cuisinier, explique Nimrod Rogel. « Nous emmenons les adolescents en voyage de découverte gastronomique. Par exemple, nous leur avons fait visiter une ferme laitière pour découvrir le processus de fabrication du fromage. Nous nous efforçons de leur donner les connaissances théoriques et pratiques dans le domaine culinaire. Nous avons aussi organisé un atelier de photographie pour qu’ils sachent prendre de belles photos des plats qu’ils préparent. »

Le but est de leur fournir une formation professionnelle complète et toute l’expérience nécessaire pour leur permettre, à l’issue du programme, de cuisiner dans des établissements réputés. « Ce sont des enfants qui n’ont jamais mis les pieds dans un bon restaurant », explique Rogel. « C’est un monde entièrement nouveau pour eux. Ceux que cela attire vraiment termineront la formation et trouveront peut-être leur vocation. »

Le travail, c’est la santé


Depuis la création de l’université Ben-Gourion en 1969, Beersheva est devenue une ville universitaire. Elle accueille près de 20 000 étudiants qui contribuent à donner vie à la capitale du Néguev. Cette transformation a entraîné l’ouverture de nombreux restaurants et bars à travers l’agglomération. Mais il reste encore du chemin à parcourir. Si elle est considérée comme une ville d’opportunités, une étude menée en 2016 par le Bureau central des statistiques sur le développement socio-économique classe Beersheva 119e sur 255 villes. Un résultat qui s’explique principalement en raison de ses anciens quartiers négligés abritant une population défavorisée, aux côtés de quartiers nouveaux et développés où se retrouvent les classes moyenne et supérieure.

L’un des établissements culinaires les plus prisés de la ville est le café Ringelblum, situé à proximité du quartier défavorisé Dalet. Le lieu a été ouvert en 2009 par la Fondation Tor Hamidbar, avec le soutien de la municipalité. L’établissement emploie chaque année dix adolescents en difficulté comme cuisiniers et serveurs. Le programme mis en œuvre fournit un système holistique qui accompagne les adolescents tout au long de la journée et leur sert de cadre éducatif, en leur permettant de gagner leur vie et d’acquérir un métier.

Pour le directeur du café, Dror Amar, le projet social reste au cœur de l’entreprise, même s’il est primordial de créer un équilibre entre cet aspect et les besoins de l’affaire. Nofar Souissa, l’assistante sociale maison, s’occupe de gérer cet équilibre. Quand un adolescent ne se présente pas au travail ou est en retard, cela influe sur l’entreprise. « Nous en faisons toute une histoire, car nous voulons qu’il comprenne qu’il est indispensable d’arriver à l’heure. Je leur explique qu’ils font du tort à leurs collègues et aux clients qui les attendent. Parfois, ils doivent en subir les conséquences : ils peuvent se voir retirer du planning de travail pour quelques jours. »

Nofar Souissa ajoute que l’élément financier est un excellent outil dans son travail avec les adolescents. « L’argent est leur motivation première, donc s’ils s’absentent ou arrivent en retard, je leur montre de quelle façon cela affecte leur salaire. Nous passons leur fiche de paye en revue et ils réalisent combien ils auraient pu gagner en étant là. »

Selon l’assistante sociale, contrairement à un internat, cet environnement n’est pas artificiel. Le fait que les adolescents se rendent au travail confère à ce cadre un caractère d’authenticité. Naturellement, ils développent des relations étroites entre eux, et plus important encore, avec les autres membres du personnel. « Souvent, quand quelque chose affecte leur vie personnelle, ils appellent le chef ou d’autres cuisiniers, et non pas leur famille ou moi-même », explique Nofar Souissa. « C’est ce qui rend ce projet si spécial », ajoute-t-elle. Les cuisiniers professionnels côtoient les adolescents pendant la majeure partie de la journée. Ils sont donc les premiers à se rendre compte de ce qui se passe chez eux. Ils ont des réunions hebdomadaires ou bihebdomadaires avec l’assistante sociale, et reçoivent des conseils sur la meilleure manière de gérer certaines situations. Selon Dror Amar, dès le début les adolescents comprennent que leur participation au programme implique de devoir jouer cartes sur table. « Nous n’hésitons pas à aborder les questions délicates », dit-il.

Au cœur du programme se trouve la philosophie du travail. « Les adolescents viennent ici, car ils se sentent plus à l’aise dans le monde du travail qu’en milieu scolaire ou au sein d’une structure thérapeutique », indique le directeur du restaurant. « L’emploi, utilisé comme un outil éducatif, leur permet de développer leurs compétences », souligne à son tour Nofar Souissa. « Surtout pour ceux qui ont abandonné leurs études. Au lieu de travailler pour quelqu’un qui les exploiterait et leur ferait vivre une expérience négative, nous mettons tout en œuvre pour les encourager et leur offrir une expérience positive. Le plus souvent, ces jeunes n’ont jamais eu à prendre de responsabilités. On ne leur a jamais appris comment se comporter sur un lieu de travail », explique l’assistante sociale. « Quand un adolescent vient ici, c’est pour la vie. Même après avoir terminé le programme, il continue à venir nous voir. Nous faisons en quelque sorte office de mentor », ajoute Dror Amar.

Le café Ringelblum a reçu une subvention de la Fondation de la famille Arison pour fournir des bourses aux jeunes qui ont terminé le programme, afin qu’ils puissent continuer leur formation professionnelle dans le domaine de leur choix. Les anciens forment une communauté solidaire tant sur le plan personnel que professionnel. L’un d’eux a ouvert une sandwicherie sous le nom de Pinat Okhel (salle à manger), dans la même rue que le restaurant, en association avec l’ancien chef du café Ringelblum. Il emploie, de temps à autre, certains de ses anciens collègues.
Sur les 65 diplômés, 90 % ont effectué leur service militaire ou civil à l’issue du programme. Les 10 % restant sont des adolescents réformés par Tsahal pour usage de drogue ou autres infractions, en dépit des nombreux efforts pour leur permettre de s’enrôler.

Cultiver son jardin

Derekh Hayadaim est une autre entreprise sociale de Beersheva. Il s’agit d’une société de jardinage fondée par Sela Marom en avril 2016, également prise en charge par le fonds Dualis. Avant de monter cette affaire, Sela Marom a pratiqué le jardinage thérapeutique pendant de nombreuses années. Travailler le sol de ses mains est selon lui une activité bénéfique pour chacun. Il a enseigné le jardinage dans différentes structures pour les jeunes en rupture de société, mais s’est vite rendu compte qu’une fois par semaine ne suffisait pas à leur fournir les outils nécessaires pour pouvoir mener une vie indépendante et productive. Une lacune que Derekh Hayadaim s’efforce de combler afin de permettre aux jeunes d’exercer le métier de jardinier, et de pouvoir s’assumer pleinement. L’entreprise, chargée du jardinage du Parc scientifique Carasso, d’une partie du Centre médical de l’université Soroka, de l’aménagement paysager de plusieurs moshavim dans la région, et de jardins privés tout autour de Beersheva, emploie des adolescents âgés de 16 à 19 ans, qui ont quitté le système scolaire ou sont sur le point de le faire.

Marom estime qu’en l’absence de cadre, il est très facile de voir la situation se détériorer, surtout pour les jeunes privés d’un solide système de soutien. La plupart des adolescents qu’il emploie auraient pu tomber dans la délinquance. Un travailleur social au service de l’entreprise fait le lien avec les jeunes, et élabore avec eux un programme de développement. Il les rencontre régulièrement, individuellement ou en groupe.

Avant de recruter un jeune, il est essentiel de saisir sa motivation afin de déterminer s’il peut bénéficier du programme. L’argent est un stimulus important, l’adolescent comprenant que pour vivre dans le monde des adultes et être indépendant, il va lui falloir gagner sa vie en travaillant sérieusement.

L’entreprise est relativement nouvelle : il est donc difficile d’évaluer sa réussite à long terme, mais certains changements positifs sont déjà évidents. Au cours de l’été, sept adolescents qui étaient sur le point de quitter l’école ont participé au programme, et tous ont décidé de retourner à leurs études à la rentrée. Cette expérience leur a donné la motivation suffisante pour avancer et se reprendre en mains.

Douze jeunes en difficulté sont actuellement employés par Derekh Hayadayim. Pour deux d’entre eux, l’entreprise constitue leur unique cadre éducatif. Les dix autres sont intégrés à certaines structures et travaillent ici à temps partiel. La société partage sa vision avec ses clients afin d’en faire des partenaires : « C’est un excellent moyen de soutenir une bonne cause sans investissement supplémentaire », déclare-t-il. Le travail de Sela Marom est désormais reconnu par l’Etat. Il vient en effet de recevoir un prix du ministère de l’Agriculture : il est considéré comme l’un des 40 jeunes influents dans le domaine agricole en Israël.

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