Le dernier cow-boy

By PAUL ALSTER
July 30, 2017 16:08

Rencontre avec Razi Frenkel, un passionné de chevaux à l’origine de la police montée en Israël




Le dernier cow-boy

La police des frontières aux abords de la porte de Damas. (photo credit:MAYA ALSTER)

C’est une journée de juin caniculaire dans la petite collectivité agricole de Sarona. Le mythique mont Tabor, à l’ouest du lac de Tibériade, se profile derrière nous, tandis que les collines jordaniennes, à quelques kilomètres à l’est, sont encadrées de palmeraies et d’oliveraies qui scintillent sous la forte chaleur. Je suis venu rencontrer un cow-boy version israélienne. Le concept en fait sourire plus d’un. Il doit sans doute y avoir quelque chose de comique dans le fait d’imaginer un juif en chapeau de cow-boy, chemise écossaise, bottes et éperons. Mon homme est Razi Frenkel, dont on m’a informé qu’il était en train de disputer une compétition d’un genre particulier : il s’agit d’évoluer au milieu d’un troupeau de bœufs pour en séparer un du groupe, puis à utiliser ses talents de cavalier afin de maintenir le bovin éloigné de ses congénères pendant les quelques secondes réglementaires.

Devant moi, des rangées de remorques et de boxes abritant de superbes chevaux ; j’aperçois les cavaliers, adultes et enfants, qui s’entraînent sur fond de musique rythmée. C’est alors que je remarque un magnifique cheval beige avec une crinière blanche, monté par le doyen de la compétition. A presque 73 ans, Frenkel, superbe avec son chapeau couleur crème, dépasse de 20 ans le concurrent le plus âgé de sa catégorie. « Comment s’appelle votre cheval ? », lui demandé-je. Un large sourire se dessine sur son visage buriné : « C’est un hongre âgé de sept ans. Il s’appelle Rascal (canaille en anglais). » « C’est très adapté », fais-je remarquer, « un vieux lascar qui guide un jeune lascar ! » « Vous n’avez pas tort », répond-il en riant.

Un parcours atypique


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Ils sont peu, parmi la foule enthousiaste, à savoir que sa passion du cheval a mené Razi sur un parcours peu commun. L’homme est en effet à l’origine de la création de la police montée israélienne, devenue un élément indispensable au maintien de l’ordre à travers le pays. Après sa retraite de la police, celui qui était à l’origine éducateur spécialisé est devenu guide équestre. « Ma vie auprès des chevaux a commencé au kibboutz Kfar Guiladi, près de la frontière libanaise, où je suis né », raconte-t-il. « Enfants, nous étions chargés de mener les vaches vers leur enclos, montés sur nos chevaux. On chevauchait comme les Indiens d’Amérique, sur de vieilles selles de la période du Mandat britannique. » « J’ai vraiment appris à monter avec les courses hippiques. Chaque kibboutz envoyait une ou deux bêtes pour concourir. C’est en voyant les performances des participants que j’ai pris conscience qu’en réalité je ne savais pas vraiment monter. »

Le jeune homme qu’il était a alors commencé à se perfectionner, avant et après son service militaire effectué au sein des parachutistes. Il a ensuite travaillé dans les champs de coton et à la laiterie du kibboutz. Vers l’âge de 30 ans, alors qu’il était déjà marié et père de plusieurs enfants, Razi Frenkel a entrepris de combiner son amour des chevaux avec son autre passion, l’aide aux enfants ayant des besoins spécifiques. C’est ainsi qu’une dizaine d’années plus tard, il a obtenu son diplôme d’éducateur spécialisé.

« Je me suis alors adressé aux autorités locales afin d’organiser des séances d’équitation thérapeutique pour enfants. Mais elles ont répondu qu’elles n’avaient pas le temps pour ces bêtises, et m’ont montré la porte. Après plusieurs tentatives infructueuses, la localité de Kfar Guiladi a accepté de me confier une classe d’enfants de 13 à 18 ans, avec lesquels j’ai commencé à travailler, en incluant de l’équitation thérapeutique. Plus tard, j’ai entendu que la police recherchait quelqu’un pour mettre sur pied une brigade équestre. J’ai postulé et j’ai rapidement été engagé. »

Naissance de la police montée

Jusqu’aux années 1980, l’idée d’une police montée, qui représentait déjà une force importante dans de nombreux pays développés, n’était pas prise au sérieux en Israël. A cette époque, les forces de l’ordre ne disposaient que d’une poignée de chevaux arabes provenant d’élevages locaux, des animaux peureux et nerveux, montés par des officiers inexpérimentés. « Le tournant », raconte Frenkel, « s’est produit lors d’une célébration pour la fête de l’Indépendance à Tel-Aviv. Les chevaux étaient censés assister les forces de l’ordre, mais la foule amassée dans la rue les a rendus très nerveux. Après cet incident, la police a décidé de prendre les choses en mains. C’est comme cela que j’ai rencontré Haïm Bar-Lev, futur chef d’état-major, qui était à ce moment ministre de la Police. » « Je veux que vous vous rendiez en Hollande ou en Angleterre pour observer comment ils s’y prennent et que vous me fassiez un rapport », m’a-t-il demandé.

« C’était un militaire, qui aimait faire les choses selon les règles. “Lorsque vous aurez rédigé votre rapport, nous mettrons en place les lignes à suivre. Nous devons d’abord poser les bases, puis s’attacher aux détails.” C’était un protocole qui incluait des directives opérationnelles à chaque étape. »

Frenkel a passé un mois auprès de la police montée néerlandaise, à une période où le pays connaissait de violentes manifestations contre l’installation des missiles de l’OTAN en Europe. Il se trouvait donc aux premières loges pour observer comment ces professionnels opéraient dans un contexte difficile. Il est ensuite rentré et a présenté son rapport, expliquant que le pays avait besoin en priorité de chevaux européens robustes et aussi de beaucoup de matériel. « De sa voix lente bien connue, Bar-Lev m’a assuré qu’il allait aussitôt débloquer les fonds requis pour la création d’une véritable police montée israélienne. » Le ministre a accepté toutes les requêtes de Frenkel, et le matériel est arrivé peu de temps après.

Le protocole de la police montée était dûment élaboré, et incluait la possibilité d’utiliser une arme tout en chevauchant. Auparavant, les policiers avaient pour consigne de ne jamais tirer dans ces conditions, mais dans les années 1980, un incident marquant s’est produit à Jérusalem-Est, au cours duquel deux policiers se sont fait encercler par une foule enragée. S’ils n’avaient pas tiré des coups de feu en l’air pour disperser les manifestants, ils auraient été arrachés à leurs chevaux et découpés en morceaux. Au départ, le scepticisme était de mise parmi les officiers supérieurs face à cette police montée. Mais une fois que le nouveau corps a terminé son entraînement, ces derniers ont rapidement changé d’avis. « Les chevaux, 40 au total, étaient basés à Herzliya, Jérusalem et Kiriat Ata. J’allais dans les centres de police, et j’expliquais aux officiers les services que nous pouvions leur offrir. Quand ils ont compris le rôle que nous pouvions jouer, c’est à nous qu’ils demandaient d’intervenir en premier, pour ne pas voir un policier se risquer à pied au milieu d’une foule ». Le tournant, se souvient-il, a eu lieu lors d’un match de foot important au stade de Ramat Gan, suivi par des dizaines de milliers de fans rivaux des équipes. La présence de la police montée lors de cet événement a incité les gens à se dire : « Ces chevaux sont énormes, il vaudrait mieux qu’on se tienne tranquilles aujourd’hui ». D’habitude, il y avait toujours des incidents au niveau des tourniquets, mais grâce aux chevaux, les choses se sont bien passées.

Des capacités particulières


Razi se souvient également d’une intervention entre la route côtière 2 et l’autoroute à l’intérieur des terres, zone dans laquelle des travailleurs palestiniens illégaux étaient impliqués dans le vol de grandes quantités de fruits dans les vergers. « Nous avons décidé de patrouiller dans les environs, et avons retrouvé beaucoup de marchandise volée », raconte-t-il. « Même une jeep de la police aurait eu des difficultés pour avancer dans les sentiers sablonneux autour des plantations, au contraire des chevaux. Nous avons ainsi aidé à faire baisser considérablement le nombre de vols dans la région. » La police montée a aussi mis en place des patrouilles autour d’Afoula, alors que des Palestiniens traversaient des zones rocheuses au petit matin pour venir travailler illégalement. Même chose autour de Modiin. Sur les plages également, impossible de patrouiller avec un véhicule, tandis qu’un cheval s’y déplace aussi aisément qu’un homme, et que le policier profite d’une meilleure visibilité du fait de sa position surélevée.

Razi Frenkel n’était pas en service le jour de l’assassinat d’Yitzhak Rabin en novembre 1995, tandis que la police montée se trouvait juste derrière le cordon de sécurité des forces de l’ordre. Quelques jours avant, en revanche, il était présent lorsque des œufs avaient été jetés sur Rabin à l’Institut Wingate près de Natanya. Il avait suggéré alors qu’il serait préférable que les chevaux soient proches du Premier ministre afin de maintenir la foule à bonne distance, mais d’autres responsables avaient considéré que les gardes du corps associés aux officiers de sécurité étaient suffisants.
Frenkel a commandé cette unité équestre jusqu’à sa retraite en 2000. Lors de son pot d’adieu, il a prononcé quelques mots : « J’ai dit que la meilleure preuve du succès de la police montée que j’ai aidé à créer, serait de voir si elle perdure. Aujourd’hui, je suis heureux de constater que 17 ans plus tard, elle est toujours aussi forte, et qu’il est difficile de citer un événement majeur où elle n’est pas présente. Elle est reconnue et respectée. Au moment du retrait de Gaza, un investissement supplémentaire a permis de créer une division dans le sud, dont les résultats s’avèrent particulièrement probants ».

Sur les traces de Lawrence d’Arabie

Peu après avoir quitté la police, Frenkel a reçu une proposition inattendue qui lui a fait prendre une nouvelle direction. « On m’a demandé d’encadrer des excursions à cheval à travers la Jordanie, l’Egypte et le Maroc, sur les traces de Lawrence d’Arabie. Ils recherchaient un cavalier professionnel ayant une expérience dans le domaine de la sécurité », relate-t-il. « Je partais en repérage une semaine avant le groupe, et je rencontrais les Bédouins, de pauvres gens qui louaient leurs chevaux aux randonneurs. Ils étaient Jordaniens pour la plupart, mais il y avait aussi quelques Egyptiens. J’ai établi un réseau de Bédouins, qui en plus de mettre leurs chevaux à disposition, montaient les camps, préparaient à manger, etc. Croyez-moi, il fallait parfois être très diplomate. Cette expérience s’est prolongée jusqu’en 2004. Les attentats terroristes se multipliant, il a alors été jugé trop dangereux de visiter ces endroits. »

Ce n’est que récemment que le septuagénaire s’est découvert une passion pour l’équitation western. Encouragé par un mentor bien plus jeune que lui, il a commencé à développer ce nouveau talent, et à participer à des compétitions. Sarig Brosh, son entraîneur, a été l’un des premiers à importer ce genre de compétition en Israël, après avoir passé plusieurs années auprès de cowboys dans les ranchs du Texas et du Nouveau Mexique dans les années 1980. J’ai demandé à Brosh ce que les Texans avaient pensé en voyant arriver un cow-boy israélien. « Au départ ils étaient curieux, mais après m’avoir vu sur un cheval ils m’ont traité comme l’un des leurs », se souvient-il. « La seule différence », dit-il avec un sourire, « c’est que nous sommes circoncis… A part ça, nous faisons les choses de la même façon qu’eux. »

A Sarona, Razi Frenkel se lance dans la compétition sous des applaudissements nourris. « Allez Razi, allez ! », crie la foule. Il démarre bien, Rascal faisant preuve d’énergie pour tenter de séparer un veau du troupeau composé d’une vingtaine de bêtes, mais les vives pirouettes du petit animal lui permettent de retourner vers les siens rapidement, avant même que l’ancien policier n’ait le temps de lui barrer la route. La troisième tentative est la bonne, juste avant que ne sonne la fin du temps imparti. Juste à côté de la piste se tient le principal rival de Frenkel, Zohar Segev, de 20 ans son cadet, qui est professeur d’histoire à l’université de Haïfa. Grâce à une performance impressionnante, celui-ci s’est hissé à la première place. Frenkel félicite le gagnant, et promet de faire mieux la prochaine fois. « C’est fantastique de le voir concourir encore à son âge », confie Segev. « J’espère que je serai capable d’en faire autant ! » Après avoir reçu sa cocarde de second, Frenkel emmène Rascal prendre une douche bien méritée. « Pendant encore combien de temps pensez-vous que vous ferez cela ? », je lui demande. « Si mon dos résiste et qu’il me permet de monter en selle jusque-là, j’aime penser que je participerai encore à des compétitions à 80 ans. Evoluer parmi tous ces jeunes, c’est ce qui me maintient. » Sur ce, le vieux cow-boy incline son chapeau et disparaît avec sa monture dans le soleil couchant… 

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