Plaidoyer pour un judaïsme accessible

By SHOSHANNA KEATS-JASKOLL
July 10, 2017 14:58

Le rav David Stav constate la déconnexion de l’establishment religieux en Israël par rapport à la société et propose des solutions pour y remédier




Plaidoyer pour un judaïsme accessible

Le Rav David Stav. (photo credit:MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

David Stav, rabbin de la ville de Shoham, est aussi président de Tzohar, une association visant à rendre la vie juive accessible aux laïques, à travers le développement d’un leadership rabbinique modéré et d’initiatives politiques ciblées. Le rav Stav considère la distance ressentie par un certain nombre de juifs par rapport à leurs racines et à l’establishment religieux comme tragique. Il s’agit pour lui du problème le plus dangereux auquel le peuple juif est aujourd’hui confronté. Convaincu que le pouvoir religieux en place est en grande partie responsable de cette situation, il souhaite plus que tout y remédier. Mais avant de s’étendre sur ces points plus en détail, le rav Stav a insisté pour que nous commencions par mentionner des choses positives.

« Avant de parler des défis auxquels nous faisons face, nous devons exprimer notre gratitude envers Dieu de faire que ces défis soient les nôtres. Nos ancêtres, eux, n’auraient jamais pu imaginer une telle situation : nous avons notre Etat dans lequel vit près de 50 % du peuple juif, et nous y possédons notre propre culture, notre industrie, notre agriculture, nos scientifiques, notre armée, etc. Nous devons reconnaître qu’il s’agit d’un présent extraordinaire qui nous a été offert, et prendre conscience de notre responsabilité dans l’amélioration et la préservation de ce cadeau pour les générations futures. »

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Nous abordons la question de l’extrémisme qui règne dans certaines zones de Beit Shemesh, où les adolescents sont persécutés lorsqu’ils s’y promènent le chabbat, et où un jeune garçon a sérieusement blessé une femme à la tête, par un jet de pierre, sous prétexte qu’elle n’était pas convenablement habillée. « Les problèmes auxquels fait face Beit Shemesh sont inquiétants. Il s’agit de terrorisme au nom de la religion. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un problème national, mais local. Au niveau national, les difficultés sont plutôt les tensions permanentes entre la communauté ultraorthodoxe d’un côté, et le public national religieux et laïque de l’autre. La situation à laquelle est confronté le public non harédi à Beit Shemesh est considérée comme un cas d’école pour nombre d’Israéliens qui se sentent menacés dans un Etat dont ils pensent qu’il n’est plus le leur. Ils voient qu’un groupe minoritaire contrôle de nombreux aspects des décisions gouvernementales, et donc beaucoup de pans de leur existence. Et il est vrai que les partis orthodoxes profitent du système politique pour contrôler la vie des Israéliens, créant des dommages profonds, et en amenant même certains à quitter le pays : sentant que l’Etat ne prend pas en considération leur volonté et leurs besoins, ils partent vers des endroits où ils seront libres de vivre comme ils l’entendent. »

 Dans quelle mesure les Israéliens ne se sentent-ils plus chez eux ?


Parlons d’abord des conversions. Je pense que la grande majorité des Israéliens souhaiterait une ouverture permettant à toute personne désireuse de se convertir de le faire sans que le gouvernement n’intervienne. Bien que la Cour suprême ait statué que toutes les conversions effectuées par un tribunal religieux devaient être reconnues, le gouvernement est allé récemment à l’encontre de cette décision sous la pression des partis ultraorthodoxes. Les mariages aussi posent problème. Selon une récente enquête, la plupart des citoyens du pays sont favorables au mariage civil ; ils sont par ailleurs amers de voir que ceux qui ne payent pas d’impôts et ne font pas l’armée sont ceux qui décident, non seulement de la stabilité du gouvernement, mais aussi de ce que doit être le mariage dans le pays. Le Likoud et le Camp sioniste préféreraient accéder à la volonté du peuple, mais pour des raisons politiques, ils se retrouvent à céder face aux orthodoxes, en leur donnant le pouvoir de décision sur les mariages et les divorces. Le citoyen ordinaire est en colère, parce qu’il se sent déconsidéré, bien qu’il fasse de son mieux pour contribuer à la société. En conséquence, on constate que de plus en plus d’Israéliens partent se marier à Chypre ou renoncent à leur idée de se convertir, quand d’autres quittent purement et simplement le pays. Nous devons être à l’écoute des gens pour ne pas risquer de nous réveiller dans cinq ou dix ans, en réalisant qu’un demi-million de nos compatriotes auront quitté le pays par refus de voir une minorité contrôler la vie quotidienne de la majorité.

 Que pensez-vous des juifs libéraux qui ont l’impression que l’Etat ignore leurs besoins, et que seul le judaïsme orthodoxe est considéré comme légitime ? Que leur répondez-vous ?

Il s’agit d’un problème qui concerne surtout les juifs de l’étranger. Nous ne devons pas importer ces conflits en Israël. 95 % des juifs israéliens ne sont pas concernés, la moitié de la population étant traditionaliste ou religieuse, et l’autre moitié n’étant pas réformiste. Néanmoins, nous devons nous unir au monde juif tout entier, sans pour autant abandonner nos principes halakhiques. Ces juifs ont besoin de se sentir inclus, et nous devons engager le dialogue. J’aimerais leur dire : « Faites votre aliya, venez faire partie du système et marquer le pays de votre influence. A la différence des pays d’où vous venez, ici c’est possible. » J’encourage tous mes frères et sœurs juifs, quel que soit le courant auquel ils appartiennent, à venir s’installer en Israël qui est leur foyer, et à réaliser ainsi le destin du peuple juif. La vie ici n’est pas facile, mais chaque juif est libre d’exprimer son opinion sans crainte. Venez, et battez-vous pour ce en quoi vous croyez.

 Que pensez-vous de la décision du gouvernement de suspendre le projet de créer une zone de prière pluraliste au Kotel ?


Cette décision n’a fait qu’agrandir le fossé existant entre le gouvernement et la population. Le gouvernement et les représentants du sionisme religieux, qui en font partie, ont décidé qu’ils préféraient une coalition avec des éléments antisionistes à l’unité du peuple. Pour nous, Israël est la maison de tous les juifs, et nous souhaitons agir pour promouvoir leurs droits et intérêts.

 Etes-vous en faveur de l’engagement des femmes au sein de Tsahal ?


Cette question ne doit plus faire débat. Il s’agit aujourd’hui d’un fait incontournable. Il y a actuellement 3 000 jeunes filles religieuses au sein de Tsahal. L’armée d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a trente ans. Nous sommes fiers de faire partie de Tsahal, et les dizaines de milliers de sionistes religieux qui font leur service militaire le prouvent. Il existe un problème halakhique au niveau de la mixité dans les unités de combat, mais je pense qu’il peut être résolu assez facilement.

 Le problème des agounot ne connaît pas d’amélioration. Récemment, une femme « enchaînée » depuis seize ans, et dont le mari est incarcéré, a entrepris une grève de la faim pour attirer l’attention de la Knesset. Quelle est la solution ?

Je ne connais pas tous les détails relatifs à ce cas, mais d’après moi, si un mari qui a reçu l’ordre de donner le guett persiste dans son obstination jusqu’à se retrouver en prison, l’étape suivante consiste à exercer des pressions physiques sur lui (coups, privation de nourriture) jusqu’à ce qu’il cède. Je suis également favorable aux pressions sur le système – aussi bien la Knesset que les tribunaux rabbiniques – afin de permettre le recours à des châtiments physiques encore plus sévères si nécessaire, comme le recommande le Talmud. Certains rabbins savent que davantage peut être fait, mais ils craignent que le rabbinat ne les punisse s’ils utilisent des méthodes non conformistes. Des rabbins courageux qui ont su prendre les bonnes décisions ont déjà été critiqués par le rabbinat. Pire, au lieu de féliciter le juge qui a libéré une femme dont le mari se trouvait dans le coma, ce dernier a même tenté de faire annuler sa décision. Non seulement il n’aide pas, mais en plus il fait obstacle ! Je dis aux rabbins : « N’ayez peur de personne, ni des politiques, ni des rabbins, ni des gens ! Ne craignez que Dieu. Faites ce qui est juste. » Vous ne pouvez pas être Grand Rabbin d’Israël et traiter le problème des agounot comme si vous viviez dans un shtetl. Les accords prénuptiaux représentent une solution à la grande majorité de ces problèmes. Tzohar a rédigé de tels accords, fruits de six ans de travail auprès des meilleurs experts du pays. Nous sommes parvenus à une version qui n’a pas satisfait les plus extrémistes de droite et de gauche, ce qui pour nous était un élément positif ; en revanche, elle a reçu l’approbation de la majorité des experts. Ma femme et moi-même avons signé un accord prénuptial. Pendant ce temps, que fait le rabbinat pour prévenir les cas d’agounot ? Se sent-il une quelconque responsabilité ? Il existe certes des cas spécifiques pour lesquels nous n’avons pas de solution, mais avant d’arriver à cette conclusion, nous devons nous demander si nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour parvenir à des solutions.

 Comment remédier au fait que le système de cacherout soit si défaillant et corrompu ?


Il n’y a aucun moyen de garantir un système de cacherout efficace sans établir une concurrence. Les monopoles sont toujours à l’origine d’une bureaucratie excessive et de corruption. Dans ce domaine, la réputation de la supervision du rabbinat est au plus bas. La plupart des contrôleurs de cacherout ne mangent pas dans les endroits où ils délivrent des certificats. La seule façon d’améliorer la situation est de favoriser les initiatives privées. Plus il y en aura, plus cela créera une pression sur le rabbinat pour le pousser à s’améliorer.

 Le rabbinat devrait-il être dissous ?

Les dommages causés au peuple juif par le rabbinat sont-ils plus importants que les bienfaits ? Oui, je le pense. Est-il temps de le fermer ? Je ne sais pas. Il n’existe pas de Grand Rabbinat, mais des politiques qui le dirigent. Le député Moshé Gafni et le ministre de l’Intérieur Arye Deri sont ceux qui contrôlent l’institution. Personne n’a voté pour cela, mais c’est pourtant ce qui se passe. Les choses seraient différentes si le rabbinat comprenait que son rôle est d’unir et de servir la société tout entière. Il accomplit certaines choses importantes, mais d’autres, qui devraient être faites, ne le sont pas. Le programme Tzohar shorashim collabore avec le tribunal rabbinique pour aider à prouver la judéité des personnes. J’approuve également la décision du rabbinat de remettre Lag Baomer au lendemain lorsque cela est nécessaire pour éviter que les juifs ne profanent le chabbat. Mais pour ce qui est de la cacherout, par exemple, ses tentatives pour améliorer le système n’ont fait qu’empirer les choses. Idem pour les conversions.

 Comment peut-on apporter les changements nécessaires ?

Il y a trois façons d’apporter des changements dans ces domaines. La première est de faire appel à la Knesset, mais les chances de succès sont faibles. La deuxième méthode, meilleure mais limitée, serait de faire appel à la Cour suprême. La troisième et la plus efficace serait d’entreprendre des actions publiques comme des manifestations de protestations. Les 5 000 couples qui s’adressent à Tzohar pour se marier incarnent une revendication. Les 100 conversions annuelles réalisées par une cour indépendante en sont aussi une. Mais s’il y en avait 10 000, cela constituerait une protestation plus efficace. Les tribunaux de cacherout ultraorthodoxes constituent également une forme de désapprobation du système, car ils sont révélateurs d’un manque de confiance. Les politiques doivent prendre tout cela en considération.

 Et la pression publique ?

Sur les 300 000 à 400 000 immigrants russes qui ne se sont pas convertis, beaucoup se sont abstenus par choix, car la politique du rabbinat les a rebutés, ou simplement parce qu’ils n’en ont pas senti la nécessité. Si nous recevions 5 000 demandes de conversion, nous aurions plus de pouvoir pour plaider en faveur des conversions privées. Sans un chiffre significatif, nous ne pouvons pas nous présenter devant la Cour suprême. Cela signifie que, sans pression populaire, nous perdrons la bataille.

 Que suggérez-vous de faire avec cette frange de la population qui est juive socialement, mais pas halakhiquement ?


En premier lieu, nous devons faire en sorte que le processus de conversion ne leur fasse plus peur, et leur faire prendre conscience du fait que la conversion favoriserait leur intégration à la société. Au niveau de la loi juive, il y a des standards qu’ils doivent atteindre et qui sont incontournables. Cela concerne plus les adultes, qui sont soumis à certaines exigences. Pour les mineurs, c’est plus facile, et nous mettons l’accent sur l’approche du rav Nahum Rabinovitch, qui est de convertir les enfants. C’est de cette génération que nous devons le plus nous préoccuper, car c’est d’elle que viendra le danger ou l’espoir. Chaque année, environ 5 000 bébés non juifs naissent en Israël, et le rabbinat en convertit moins de 2 000 annuellement. Plus tard, en couple avec d’autres Israéliens, soit ils iront se marier à l’étranger, soit ils vivront en concubinage. De plus, nous savons que cette population qui ne peut prouver son judaïsme ou qui ne passe pas par un processus de conversion est beaucoup plus susceptible de quitter le pays.

 Quels changements souhaiteriez-vous voir ?

Notre mission est de faire d’Israël un pays où il fait bon vivre pour tous les juifs. Sans cela, nous ne pouvons garantir l’avenir de la nation. Et toute communauté qui essaiera de faire sentir à une autre qu’elle n’est pas la bienvenue, nous mènera à notre perte. Tzohar cherche à montrer à la population que le judaïsme est unificateur et accueillant, et que le rabbinat n’en est pas représentatif, mais qu’il constitue plutôt une arme pour les partis politiques orthodoxes. J’aimerais voir un judaïsme qui inspire la société laïque et qui lui donne envie de s’impliquer. Je souhaiterais que le rabbinat décentralise son pouvoir, et qu’il s’ouvre à la concurrence. Je voudrais qu’il arrête de chercher à tout contrôler et qu’il mette plutôt en place une réglementation efficace dans le but de maintenir l’honnêteté et la transparence. Je lui demande simplement de laisser les gens vivre leurs vies et de les inspirer plutôt que de leur imposer des chaînes. 


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