Le samedi 27 décembre 2008, le colonel Ofer Levy, commandant
adjoint de la brigade Guivati, était sorti pour déjeuner lorsqu’il reçoit un
appel téléphonique. Son interlocuteur l’informe que la guerre de Gaza vient
d’être lancée. Peu après, c’est au tour du général de brigade, Herzi Halevy, commandant des
opérations parachutistes, de recevoir un appel similaire. Il est chez lui avec
sa famille. On l’avise alors que l’armée de l’air vient de procéder à des frappes aériennes
contre des cibles du Hamas sur toute la bande de Gaza. Pourquoi n’étaient-ils pas à leurs bases, sur le pied de guerre, alors que ce
qui allait devenir la plus grande offensive depuis le retrait d’Israël de Gaza,
en 2005, se préparait ? La réponse est simple : ils ne savaient pas que
l’opération serait menée ce samedi-là.
Car la côte de confidentialité de l’opération avait été maintenue à un niveau
particulièrement élevé. L’armée israélienne voulait débusquer par surprise le
Hamas de ses caches souterraines, et mettre hors d’état de nuire un maximum de
postes de direction de ses opérations lors d’une première série de frappes
aériennes, une mission militaire plus communément connue sous le nom “Oiseaux
de proie”. Ce qui voulait dire que même les officiers qui mèneraient au combat leur unité
dans Gaza avaient été tenus à l’écart par le secret-défense. Lorsque l’on envisage une action militaire potentielle contre l’Iran, deux
aspects sont souvent négligés. D’une part, la nécessité de ne pas mettre au
courant toute la communauté internationale avant même que ladite mission ne
soit menée. D’autre part, l’impératif de s’assurer que l’armée est prête, tout
en évitant de laisser transparaître qu’un conflit est imminent.
Dans le cas de l’Iran, cela concerne principalement le Commandement Nord qui
pourrait être amené à se retrouver dans un conflit armé avec le Hezbollah, si
les groupes de guérilla libanais se décidaient à attaquer Israël, en cas de
frappes contre les installations nucléaires iraniennes. Une réaction qui ne
surprendrait pas. Les forces devront être sur le pied de guerre à un niveau de
préparation optimal, prêtes à pénétrer le territoire libanais pour enrayer les
tirs de roquettes sur le front intérieur israélien. Mais comment pourront-elles
être opérationnelles, si elles ne savent pas à quel moment précis les
opérations seront déclenchées ?
Accepter l’idée d’une guerre
Très peu de gens
connaissaient jusqu’à l’existence même d’un réacteur en Syrie, y compris de
hauts responsables syriens - et encore moins sur les intentions israéliennes de
le bombarder. Alors lorsqu’Israël a procédé à son bombardement, en 2007,
l’armée disposait d’un avantage tactique et stratégique. Mais avec l’Iran, la situation est radicalement différente. Les dirigeants politiques et militaires israéliens claironnent à tout va que
l’armée dispose d’une option militaire crédible et viable, afin de retarder le
programme nucléaire iranien, voire d’y mettre fin. Pour Ehoud Barak, la question ne se pose pas : le ministre de la Défense avait
déclaré le 25 juillet dernier qu’Israël ferait mieux de procéder à un
bombardement sur l’Iran que de vivre aux côtés d’une de leurs bombes. Autrement dit, la seule et unique solution pour Israël reste la frappe tactique
inattendue. Seul le déclenchement précis des opérations reste un mystère.
Avec le réacteur syrien, l’armée devait non seulement se préparer à une telle
frappe, mais aussi justifier son geste qui aurait pu déboucher sur un conflit
ouvert avec Damas. Très peu d’officiers savaient ce qui se passait. Et il fallait éviter les
soupçons. C’est ainsi que Tsahal a découvert le mot anglais “miscalculation”,
une erreur de calcul que les officiers supérieurs ont avancée tout au long du
printemps et de l’été 2007 : ils faisaient alors allusion à un malentendu qui
pourrait survenir entre les commandants militaires israéliens et syriens
positionnés le long de la frontière, et déboucher sur une guerre totale.
Le président Bashar al-Assad doutait de la force et de la capacité de l’armée
israélienne, suite à ses piètres performances lors de la seconde guerre du
Liban, l’été précédent. Une situation dont Tsahal allait profiter. Sous prétexte de renforcer
l’entraînement de ses troupes, l’armée s’est progressivement attelée à déployer
des unités plus importantes sur les hauteurs du Golan. Mais il fallait surtout préparer l’opinion publique et les médias israéliens
quant à l’éventualité d’une guerre avec Damas. Tsahal s’est alors employée à
faire savoir que les Syriens avaient gagné en expérience lors de la seconde
guerre du Liban et que, même s’ils n’étaient pas en mesure de défaire l’armée
ou d’envahir le territoire israélien, ils avaient développé une nouvelle
stratégie basée sur certaines des tactiques que le Hezbollah avait utilisées
avec succès contre l’armée israélienne.
Tsahal a ainsi fait en sorte de noyer les médias du pays de rapports sur de
nouvelles unités antichars syriennes de type Hezbollah, qui apparemment se
déplaçaient en motos, à l’instar de leurs homologues libanais. Puis, des révélations sur l’investissement de la Syrie dans la construction
clandestine de systèmes de défense souterrains et la percée de tunnels a
commencé à faire surface. Il s’agissait de réserves notoires du Hezbollah en remplacement des fameuses
pitas syriennes (de petites positions de défense de type “pita” au sommet des
collines le long de la frontière, particulièrement en vogue au cours des
dernières décennies). Ces rapports ont prouvé leur efficacité et l’armée commençait sérieusement à se
préparer pour une guerre avec la Syrie. Au moment où Israël bombardait le
réacteur syrien d’Al- Kibar, le 6 septembre 2007, le pays entier avait accepté
l’idée d’une guerre.
Pour Israël, la question est maintenant de savoir comment réitérer le succès de
l’année 2007. La plupart des discussions sur la question sont conduites par le
bureau militaire du renseignement et de la sécurité. Une façon peut-être
d’utiliser la situation actuelle instable en Syrie - et plus particulièrement
les craintes sur la possible prolifération d’armes chimiques - comme prétexte
pour placer l’armée en état d’alerte à tout moment le long de la frontière
Nord. Puis, quand celle-ci sera prête, Israël attaquera l’Iran. Une autre option est
de simplement maintenir l’armée en état d’alerte maximal - pour une période de
plusieurs mois - et d’expliciter ce choix par une éventuelle offensive d’Israël
sur l’Iran. L’avantage de l’armée en état d’alerte maximal permettrait à Israël d’attirer
l’attention de la communauté internationale et ainsi de créer une pression
diplomatique menant à la mise en place de nouvelles sanctions. Et cela pourrait
également acculer les Iraniens par la peur, et les conduire à une suspension de
leur programme d’enrichissement d’uranium.
Problème : le maintien d’une armée en état d’alerte prolongée a un coût élevé.
Et les soldats se plaindront de ne pas avoir de congés, ce qui aura une
incidence sur le programme de formation générale de l’armée, au risque d’une
suspension totale de celui-ci. Peu importe l’option qu’Israël choisira, la partie la plus difficile semble
encore à venir : à savoir si Israël doit ou non attaquer l’Iran. Ces dernières
semaines, la classe politique a laissé entendre que l’option était sur la
table, plus que jamais. Netanyahou a récemment souligné que la meilleure
défense face à une menace de missiles est la capacité de frapper en premier. Et
au sein de Tsahal, les officiers supérieurs affichent des visages sombres,
vraisemblablement signe d’un conflit armé inévitable.
Ehoud Barak, dans ses remarques, est allé encore plus loin. Le ministre de la
Défense avait fait remarquer qu’Israël et les Etats-Unis considèrent la menace
différemment et selon des calendriers différents. Israël, a-t-il laissé
entendre, est limité dans ses capacités et ne peut donc pas attendre aussi
longtemps que les Américains, qui pourraient encore attaquer et détruire les
installations iraniennes, même fortifiées et placées dans des abris
souterrains. En fin de compte, a souligné Barak, Israël prendra ses décisions en fonction de
ses propres intérêts nationaux. Pour le moment, ce sentiment d’urgence reste encore le plus souvent verbal. Une
fois qu’il commencera à prendre forme, il sera probablement temps de commencer
à dépoussiérer les abris sécurisés.