La Syrie dévoile son vrai visage. Les 30 années de pouvoir d’Hafez Assad
(1970-2000) ont masqué sa vulnérabilité, qui date d’avant même son
indépendance, en 1946. Sa position géopolitique et ses divisions internes en
ont fait une zone de conflits régionaux et internationaux. Au cours de l’année
écoulée, Damas est redevenue une source d’instabilité et d’inquiétude pour ses
voisins. A commencer par la Turquie, à la frontière nord. Les conséquences de
la guerre civile qui déchire la Syrie ont un impact direct sur Ankara. Des
centaines de millions de réfugiés syriens ont traversé la frontière turque. Des
citoyens turcs ont été tués par des obus de mortier, tirés depuis la Syrie.
Deux avions de chasse turcs ont été abattus par des missiles syriens. Les
leaders de la minorité kurde de la Djézireh (nord de la Mésopotamie, à la
frontière nord-est de la Turquie) cherchent à profiter de l’effondrement du
régime Assad pour former une région kurde autonome à l’image de leurs frères,
au nord de l’Irak. Une ambition des plus inquiétantes pour les Turcs qui
affrontent déjà leur propre problème kurde à l’est du pays. Pour toutes ces
raisons, Ankara se trouve aujourd’hui à la tête d’une coalition de pays arabes
et occidentaux qui soutient l’opposition syrienne dans ses efforts pour
renverser le président Bashar el-Assad.
Opérations clandestines Les tensions à la frontière, le problème kurde et
les efforts turcs pour mettre en place un nouveau régime en Syrie ne sont pas
nouveaux. Les lettres dévoilées cicontre le montrent bien. Ces documents ont
été obtenus par les Services de renseignements français à Damas, dans les
bureaux du ministère des Affaires étrangères.
Ils font la lumière sur un usage endémique d’opérations secrètes et de
diplomatie clandestine dans le Proche-Orient des années 1940, dont on ne
retrouve quasiment aucune trace dans les papiers officiels. Les Services de
renseignements sont la face cachée des relations internationales d’alors, ainsi
que du retrait par la Grande-Bretagne de ses colonies après la Seconde Guerre
mondiale. Les agences secrètes britanniques sont profondément impliquées dans
la politique de Londres au Proche-Orient. Les opérations clandestines sont
destinées à garantir les intérêts stratégiques et économiques (pétroliers) du
pays dans la région.
Ces documents (à lire en bas d'articles), déclassés il y a seulement quelques années, soulignent la
nécessité pour les historiens d’étudier la guerre d’Indépendance israélienne de
1948 sous l’angle anglo-arabe ou encore celui des rivalités interarabes, plutôt
que celui des confrontations anglo-juives ou arabojuives.
Ils révèlent notamment que les agents britanniques ont exploité le rêve
sioniste d’un Etat juif pour faire peur aux leaders arabes et les forcer à
accepter la présence militaire britannique dans la région. Que la question
palestinienne est profondément liée au conflit saoudohachémite.
Et que les renseignements français et sionistes ont conduit une guerre
secrète conjointe contre les Anglais et les Etats arabes.
Face cachée de l’historiographie officielle du Proche-Orient de l’époque,
les documents couvrent la période d’octobre 1945 à décembre 1946. Ils
dépeignent les relations turco-syriennes avec, en toile de fond, les rivalités
interarabes et anglosoviétiques sur l’avenir de la Syrie durant les premières
années de la Guerre froide.
Tout comme aujourd’hui, la faiblesse et l’absence de stabilité de l’Etat
syrien poussent Ankara à intervenir chez son voisin.
Le but : remplacer le régime républicain antiturc dirigé par le président
Shoukri al- Kouwatli, par la monarchie hachémite amicale du roi Abdoullah, sur
un territoire incluant la Syrie et le Liban, en plus de l’Emirat de
Transjordanie, et lié au royaume hachémite d’Irak.
L’objet de toutes les convoitises Si aujourd’hui la frontière
turco-syrienne n’est plus disputée, les deux pays s’affrontaient après la
Seconde Guerre mondiale.
Le conflit portait sur la province d’Alexandrette, qui joue également un
rôle dans la guerre secrète entre les Anglais et les Russes au Proche-Orient.
Sous le mandat français de 1920 à 1936, Alexandrette (aujourd’hui Hatay),
et sa ville portuaire stratégique du même nom, appartiennent à la Syrie. Mais
la Turquie réclame la région, arguant que les habitants turcs en forment la
majorité.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France recherche la
coopération ottomane contre l’Allemagne nazie. Et donne donc son accord tacite
à la Turquie, malgré les vives protestations des dirigeants syriens. En juin
1939, les Turcs envahissent la province, et causent le départ de milliers de
réfugiés arabes et arméniens vers la Syrie. Au lendemain de la guerre, les
leaders nationalistes syriens cherchent à exploiter les projets britanniques en
intégrant une alliance défensive régionale, comprenant la Turquie et l’Irak
contre l’Union soviétique, pour récupérer Alexandrette.
Les hauts gradés britanniques du Proche- Orient cherchent à résoudre le
conflit en proposant que la ville d’Alexandrette et son port deviennent une
zone libre sous contrôle anglais, et que la frontière entre les deux pays dans
la région de Djézireh soit modifiée.
L’offre, qui permet à la Syrie d’utiliser le port d’Alexandrette pour son
commerce, est avant tout destinée à renforcer le contrôle turc sur une
population kurde des plus agitées. L’initiative tombe à l’eau, mais les
négociations secrètes entre la Turquie et le royaume hachémite de novembre et
décembre 1946 révèlent qu’en plus d’Alexandrette, les Ottomans jettent leur
dévolu sur Alep et Kameshli, la plus grande ville kurde au nord-est de la
Syrie.
De son côté, l’Union soviétique exploite le conflit limitrophe afin
d’empêcher le gouvernement syrien de rejoindre la coalition de défense
militaire britannique et antisoviétique. Des agents russes poussent le parti
communiste syrien à lancer de larges manifestations pour le retour de “la
province perdue” et encouragent les leaders kurdes de la région de Djézireh à
exiger l’autonomie au sein de la Syrie. Autre tactique : après la visite du roi
Abdoullah à Ankara, début janvier 1947, les agents soviétiques à Damas envoient
à Shoukri al-Kouwatli (le président syrien) une copie de la correspondance
ainsi que l’accord secret entre le président turc Ismet Inönü et le roi
Abdoullah, ainsi qu’entre Inönü et Nouri Saïd, le Premier ministre irakien.
Faire et défaire le Proche-Orient Les Britanniques ne sont pas en reste.
Ils sont impliqués dans les négociations sur l’Alexandrette et prennent part
aux pourparlers en vue de l’accord secret de décembre 1946, entre les
dirigeants turcs, irakiens et jordaniens, pour former une monarchie hachémite
régnant sur la Grande Syrie (terme nationaliste renvoyant à l’idée d’un
territoire comprenant outre la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie,
l’Irak, le Sinaï et certaines parties de la Turquie). Ce qui doit faire partie
d’un plus vaste plan encore, conçu par les renseignements britanniques avec
l’accord tacite du secrétaire des Affaires étrangères Ernest Bevin.
Sa première étape, réalisée en décembre 1946, consiste à faire tomber le
Premier ministre syrien anti-hachémite et antiturc, Saadallah al-Jabiri, et à
le remplacer par Jamil Mardam, qui collabore secrètement avec les agents anglais
et Nouri Saïd.
La partie la plus ambitieuse du plan veut résoudre le conflit entre les
Hachémites et les familles royales saoudiennes en formant deux grandes
monarchies : les Hachémites prendraient le contrôle du Croissant fertile
(régions de Mésopotamie et du Levant) au nord et les Saoudiens auraient la
majorité de la péninsule arabique au sud, y compris le Yémen.
Bevin fait une offre informelle au Prince Fayçal, fils d’Ibn Saoud, en
janvier 1947.
Mais le roi saoudien refuse. Même après la Seconde Guerre mondiale, les
agents britanniques continuent de considérer le Moyen-Orient comme un terrain
d’expérimentation et pensent pouvoir redessiner les frontières à leur guise au
nom des intérêts anglais. Les aspirations des habitants locaux sont invariablement
ignorées.
Une autre idée consiste à rattacher la Cyrénaïque, à l’est de la Lybie, à
l’Egypte.
En échange de quoi, le roi Farouk 1er doit renoncer à son ambition sur le
Soudan. Le marché est mis sur table officieusement lors de l’été 1947, mais le
roi égyptien le rejette.
Hier et aujourd’hui La tentative du roi Abdoullah et de Nouri Saïd
d’impliquer la Turquie dans les affaires arabes et l’intervention du roi Farouk
dans le conflit à la frontière turcosyrienne reflètent l’ambivalence du monde
arabe envers Ankara. Sentiment qui perdure aujourd’hui.
D’un côté, les Arabes redoutent le retour d’un empire ottoman dans la
région. De l’autre, l’intervention de la Turquie est souvent sollicitée. A cet
égard, le Premier ministre islamiste actuel, Recep Tayep Erdogan, est en
meilleure position que ne l’était Inönü, qui représentait une république
nationaliste, laïque et kémaliste (doctrine politique du premier président
turc, Kemal Atatürk, dans les années 1920).
De son côté, le nouveau président égyptien Mohamed Morsi, tout comme le roi
Farouk avant lui, voit son pays comme le leader du monde arabe et semble peu
disposé à partager ce rôle avec Ankara.
Mais il est suffisamment pragmatique pour comprendre que l’Egypte et
l’Arabie Saoudite, sunnites, ont besoin de la Turquie, également sunnite, pour
résister à la menace iranienne chiite en Syrie, en Irak, au Liban et dans le
Golfe persique.
Le démantèlement de l’Empire ottoman par la France et l’Angleterre date
d’il y a près d’un siècle. Les deux puissances coloniales se sont réparties le
Croissant fertile entre elles et ont formé cinq nouveaux Etats : l’Irak, la
Transjordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine. Après 30 ans de mandat
colonial et 70 ans d’indépendance, l’avenir de ces pays est toujours incertain.
Le Liban, l’Irak et aujourd’hui la Syrie ont traversé des guerres civiles
dévastatrices qui ont menacé leur existence même en tant que nations viables.
En Jordanie, la monarchie hachémite est de moins en moins stable face à des
menaces internes et externes croissantes.
Quant à l’Etat hébreu, avec sa vaste population palestinienne, il n’a pas
encore réussi à résoudre un dilemme fondamental : demeurer un Etat juif aux
côtés d’un Etat palestinien ou devenir binational.
Difficile de dire aujourd’hui si le Premier ministre turc couve des
ambitions “ottomanes”. Mais en jetant un oeil vers le sud, Erdogan pourrait en
arriver à conclure que les antécédents de l’Empire au Moyen-Orient ne sont pas,
en fin de compte, si négatifs.
L’auteur est professeur au département des Etudes du Moyen-Orient à
l’Université Ben Gourion.
Annexes :
Documents classés confidentiels et conservés au ministère syrien des
Affaires étrangères
Le 12 novembre 1945
A l’attention de Son Excellence le ministre britannique plénipotentiaire
De la part du président du Conseil et du ministre des Affaires étrangères à
Damas
L’information en ma possession, basée sur des rapports officiels, prouve
que la légation soviétique a pris contact avec un grand nombre de dirigeants
kurdes, dans différentes régions de la République syrienne.
En attirant l’attention de Votre Excellence là-dessus, je sais que vous
êtes parfaitement au courant de la situation et que vos services spéciaux ne
sont pas sans connaître les manoeuvres qui se préparent en dépit de votre
volonté et de la nôtre.
Toutefois, mes devoirs envers vous me conduisent à vous rappeler que le
gouvernement syrien, inquiet à juste titre des conséquences de ces activités
soviétiques, ne peut que continuer à rejeter ces activités et vous informer que
nous sommes dans l’impossibilité de prendre des mesures, quelles qu’elles
soient, contre la légation.
Je vous invite donc, en tant que responsable officiel de la paix et de la
sécurité dans ce pays, à prendre les mesures que vous jugez appropriées.
Le gouvernement syrien donne son accord par avance à toutes vos décisions.
Le président du Conseil des ministres Saadallah al-Jibri
Le 24 décembre 1945
A l’attention de Son Excellence le ministre des Affaires étrangères syrien
à Damas
De la part du ministre syrien au Caire
Lord Killearn (ambassadeur britannique en Egypte) m’a rendu visite
aujourd’hui afin de clarifier l’offre qui nous a été faite, au sujet de notre
conflit avec les Turcs. Selon lui, le gouvernement britannique est décidé à
mettre un terme à cette dispute. Un accord entre nous et les Turcs est
nécessaire dans l’intérêt de notre défense commune.
La province d’Alexandrette ne peut être rendue à la Syrie.
La Syrie pourra bénéficier du pétrole exporté de nouvelles régions.
Créer un bloc kurde au nord-est de la Syrie formerait un obstacle pour les
Russes qui convoitent le nord du pays.
Les propositions qui nous ont été faites aujourd’hui l’ont été de manière
officieuse, et non définitive, mais elles reflètent l’opinion de Londres. Il faut
espérer que le gouvernement syrien leur donnera son accord en temps voulu, afin
que la Syrie et la Turquie puissent former une unité défensive commune.
Jamil Mardam
Le 5 janvier 1946
A l’attention de Son Excellence le président du Conseil des ministres de la
république syrienne à Damas
De la part du président du Conseil des ministres du royaume d’Egypte
Votre Excellence, Un avenir incertain attend les Etats musulmans et un
danger commun les menace. Je crois qu’il est du devoir de l’Egypte d’intervenir
quand un malentendu oppose deux frères, deux voisins et deux amis, alors que la
bonne intelligence est nécessaire aux intérêts des Frères musulmans.
J’ai entendu dire de source sûre que la Grande-Bretagne est intervenue de
plusieurs façons pour réguler le conflit arabo-turc. Je pense qu’une
intervention anglaise n’aurait pas eu lieu si cette puissance n’avait elle-même
rien à y gagner : le port d’Alexandrette. J’imagine qu’il serait dangereux pour
la Syrie que cet important port soit ôté à la Turquie et tombe aux mains de la
Grande-Bretagne.
Tout ce que je demande, pour l’heure, est que vous acceptiez l’intervention
du gouvernement égyptien ou que vous saisissiez le Conseil de la Ligue arabe
sur cette affaire. Si cela arrivait, le danger britannique serait écarté et la
Syrie obtiendrait bien davantage que par le biais d’une intervention anglaise.
Dans un tel cas, la Ligue pourrait s’appuyer sur le soutien total de la Russie,
des Etats-Unis et même de la France. Nous serons ensuite en mesure de garantir
un contrôle d’Alexandrette par une commission arabo-turque (ou encore de la
Ligue, et pas seulement la Syrie).
J’ai soumis la question à Sa Majesté le Roi.
Ma proposition a suscité de grands éloges de sa part.
Dans l’attente de votre réponse détaillée, veuillez agréer mes salutations
les plus sincères,
Mahmoud an Noukrashi Président du conseil des ministres
Le 3 novembre 1946
A Sa Majesté le roi Farouk, que Dieu le préserve
Votre Majesté, Je lis votre noble discours les larmes aux yeux et je remercie
Dieu d’avoir donné à la Syrie un maître, qui peut l’aider et défendre ses
droits.
Les Turcs, mon Seigneur, ont de vilains projets à notre endroit et, quelle
que soit la situation, un esprit d’oppression et de domination les gouverne.
Ils rêvent de restaurer l’Empire ottoman, mais leur faiblesse les restreint,
l’injustice est profondément ancrée dans leur âme.
Les Turcs veulent à tout prix atteindre un accord avec nous et les Anglais
nous poussent à le faire. Mais quel en serait le but pour nous Arabes, et en
particulier pour nous Syriens ? Absolument rien à part devenir un Etat
enchaîné, perdre l’Alexandrette et perdre un avenir encore incertain.
Je vous remercie au nom de tous les Syriens pour votre noble défense de nos
droits légitimes. La Syrie ne voit que danger de la part de ses anciens
oppresseurs, les Turcs et les Français. Que Dieu nous préserve de conclure un
accord avec eux. Que Dieu vous préserve en tant que maître et trésor des
Arabes.
Shoukri al-Kouwatli
Décembre 1946
A Sa Majesté hachémite le roi Abdoullah Ibn Hussein
Au nom du bien général, le gouvernement de la République de Turquie
garantira la protection du régime légitime du royaume arabe hachémite.
Je vous rappelle, au nom du gouvernement de la République turque, que nous
serions les premiers à vous reconnaître roi légitime de la Syrie dès le moment
venu. Vous savez également que nous espérons vous voir entrer bientôt à Damas, avec
l’aide de Dieu.
Délivré par la légation russe Ismet Inönü