Depuis la parution
du premier numéro du Palestine Post, il y a 80 ans, l’Etat juif a connu un
véritable miracle économique qui l’a transformé du tout au tout.
D’une société quasi-socialiste à l’économie centralisée et dotée d’un syndicat
ouvrier tout-puissant, la Histadrout, propriétaire d’entreprises nationalisées
(Solel Boneh), de banques (Hapoalim) et d’une caisse d’assurance maladie
(Koupat Holim Clalit), Israël est devenu le royaume de la création
d’entreprises, de l’innovation et de l’esprit capitaliste.
Bénéficiant d’un système d’économie de marché, des milliers de start-ups ont
été créées. Aujourd’hui, le nombre d’entreprises israéliennes cotées à la
Bourse de New York est supérieur à celui de n’importe quel autre pays,
Etats-Unis, Canada et Chine mis à part. Et tout cela pour une population de
moins de huit millions d’habitants. En matière de créativité, affirme le PDG de
Google, Eric Schmidt, les Etats- Unis sont numéro 1 mondial, et Israël arrive
juste après.
Alors comment Israël a-t-il pu opérer sans heurts une telle transition, dans un
laps de temps aussi court ? La première réponse qui vient à l’esprit est que
les Juifs dans leur ensemble (y compris ceux qui ont afflué en Israël par choix
ou en tant que réfugiés) ont de fortes affinités avec le capitalisme et
l’entreprise privée, et ce pour une multitude de raisons.
Même avant l’ère moderne, dans les pays de diaspora où l’on donnait aux Juifs
la possibilité de s’épanouir économiquement sur un mode d’égalité avec les
non-Juifs, ils excellaient déjà.
Avec l’avènement du nationalisme moderne, qui distinguait pour la première fois
l’identité nationale de l’identité religieuse, ils ont eu l’opportunité de
travailler sur des marchés de libre-concurrence en plein essor. Opportunité
qu’ils ont exploitée au-delà de toute attente. Leur haut niveau d’instruction
les privilégiait dans des domaines où les connaissances acquises étaient
nécessaires.
Dans les pays où l’on continuait à associer l’identité nationale à
l’affiliation religieuse, comme la Russie, les Juifs ont adopté le socialisme,
non en raison d’une disposition particulière en faveur de l’idéal socialiste,
mais pour accéder à l’égalité. Dès lors, ce lien très fort entre Juifs russes
et pensée socialiste a eu une influence non négligeable sur le système économique
israélien. Cependant, on a souvent exagéré l’attachement de la société
israélienne à l’idéal socialiste.
Le sionisme : une révolution sociale
Comme l’explique l’historien américain
Jerry Z. Muller dans son essai intitulé Capitalism and the Jews, « si l’Etat a
été idéologiquement estampillé sioniste-socialiste avant sa création et dans
ses débuts, la réalité était en fait plus complexe… et plus capitaliste. » Dans
leur ensemble, les Juifs de diaspora – y compris les réfugiés venus en Israël –
ont apporté avec eux une forte inclination pour le capitalisme. En Europe
centrale et occidentale, partout où l’économie était libre, ils avaient su bien
réussir. Et les grands idéologues du sionisme socialiste ont eu beau travailler
à la décourager et à la réprimer, cette mentalité capitaliste est restée très
ancrée dans la société israélienne.
Voilà qui aide à comprendre la remarquable transformation qui s’est opérée dans
l’économie du pays, notamment ces trente dernières années. Une économie qui est
passée de quasi-socialiste et centralisée à une dynamique économie de marché
fondée sur la libre entreprise. Le sionisme travailliste, qui dominait la
politique israélienne avant la création de l’Etat et durant ses premières
décennies, rejetait ouvertement la liberté d’entreprise et la
libre-concurrence, pierres angulaires du capitalisme.
A.D. Gordon, idéologue sioniste russe du parti travailliste, a été grandement
influencé par le romantisme de la paysannerie chère à Léon Tolstoï. Il prisait
le travail manuel, surtout agricole, capable de lier un peuple à son sol et à
sa culture nationale. Pour Gordon, le capitalisme était un gaspillage de temps,
un système improductif et parasite à la source de toute la souffrance juive en
diaspora.
Le marxiste Ber Borochov, autre idéologue sioniste travailliste, préconisait
pour sa part, la création d’une classe ouvrière juive pour dynamiser l’économie
de l’Etat.
Dans le débat sur les meilleures stratégies pour construire le foyer juif, le
socialisme semblait ainsi l’emporter sur le capitalisme. L’idée que le sionisme
était une révolution sociale, menée par les paysans des kibboutzim et des
mochavim, et que l’Etat devait être directement impliqué dans la construction,
l’agriculture et l’industrie, a été adoptée tant par Haïm Weizmann que David
Ben Gourion.
« Laissez-nous vivre dans ce pays ! »
Pourtant, la libre-entreprise n’a pas été
totalement étrangère à la construction du Yishouv, puis de l’Etat d’Israël,
loin de là. Le capital privé juif – surtout venu de l’étranger – a constitué 87
% des investissements dans la Palestine juive de 1932 à 1937. Le soutien
économique des Juifs de diaspora, qui faisaient don de sommes gagnées par des
entreprises capitalistes, a été crucial dans la croissance économique du pays à
ses débuts.
Bien qu’ostensiblement socialiste, le pragmatique Ben Gourion a pris soin de ne
pas inclure dans sa coalition gouvernementale le parti marxiste Mapam, afin,
entre autres, de ne pas effrayer les investisseurs privés. Il ne le fera
qu’après 1955, date à laquelle le Mapam prendra ses distances avec l’Union
soviétique à la suite des procès de Prague.
C’est Pinhas Sapir, apparatchik du Mapaï qui, avec Levi Eshkol, leader du parti
travailliste sioniste et troisième Premier ministre du jeune Etat, a géré la
mise en place de l’économie d’Israël au cours des trente premières années.
Il connaissait l’importance de l’entreprise privée pour la croissance
économique.
Sapir voyait dans la puissance croissante de la Histadrout une menace pour
l’esprit d’entreprise. Ce qui l’a poussé à bloquer un projet de Solel Boneh,
bras industriel de la Histadrout, qui voulait construire une usine d’acier
Steelworks à St-Jean d’Acre, afin d’étendre son pouvoir.
C’est aussi à Sapir que l’on doit le recrutement d’entrepreneurs locaux et d’investisseurs
étrangers pour favoriser le développement de l’industrie textile. Sapir a
également contribué à attirer en Israël des investissements privés de Juifs de
diaspora. Malgré les nombreuses malversations et le népotisme qui régnaient à
cette époque, c’est sous sa houlette qu’est ainsi née la première génération de
millionnaires israéliens.
Deux des toutes premières vagues d’immigration ont amené des milliers de
créateurs d’entreprises et du personnel qualifié dans le Yishouv : les Juifs
polonais fuyant l’antisémitisme au début des années 1920, puis les Juifs
allemands qui voulaient échapper aux nazis au cours de la décennie suivante. La
plupart arrivaient avec les capitaux et les compétences nécessaires pour créer
de petits ateliers dans les villes. Les sentiments capitalistes et le rejet du
socialisme que prônait le Mapaï ont catapulté le parti Général sioniste –
précurseur du Likoud, qui entendait favoriser la création d’entreprises et
l’économie de marché – de 7 à 20 sièges à la Knesset aux élections de 1951,
avec le slogan : « Laissez-nous vivre dans ce pays ! » Même avant d’être
rejoint par le parti des Communautés sépharades et orientales et l’Association
yéménite, le parti Général sioniste arrivait en seconde position, derrière le
Mapaï de Ben Gourion. Le Hérout – grand parti de droite décidé à ébranler
l’hégémonie du Mapaï – rejetait la vision romantique qu’avait ce dernier de la
classe ouvrière, soulignait l’importance de l’esprit d’entreprise juif et
affirmait que l’avenir appartenait à la bourgeoisie, et non au prolétariat.
Telle était la position de Vladimir Jabotinsky, fondateur du mouvement Sioniste
révisionniste.
L’ère socialiste ? Un accident de parcours
Quand en 1977, le Likoud –
descendant du Hérout et du parti Général sioniste – met un terme à 29 années de
domination travailliste, le nouveau Premier ministre Menahem Begin ne s’engage
pas directement sur la voie de la libre-entreprise.
Il faut dire qu’il a hérité d’une économie profondément en crise.
Il est cependant devenu clair que l’économie d’Etat quasisocialiste ne
fonctionne plus. L’ère des grands projets nationaux est achevée. Les
entreprises nationalisées ou appartenant à la Histadrout qui dominent la scène
économique battent de l’aile.
Dans le sillage du Programme de stabilisation économique de 1985, qui renforce
la discipline fiscale, dévalue la monnaie et suspend les allocations,
l’hyper-inflation commence à décroître. Le gouvernement entreprend de vendre
une à une les entreprises nationalisées, de déréguler les marchés et de réduire
les dépenses de l’Etat.
Autant de mesures qui marquent la fin de l’ère socialiste dans l’économie
israélienne et vont susciter une rapide expansion économique. Un nouvel
environnement, plus libéral, laisse la bride sur le cou à des entrepreneurs qui
n’attendaient que cela pour créer et innover.
Un développement surtout manifeste dans le domaine de la haute-technologie. La
population active du pays comporte une forte proportion de scientifiques et
d’ingénieurs : 140 scientifiques et techniciens et 135 ingénieurs pour 10 000
personnes, soit le plus haut pourcentage dans le monde. Israël abrite en outre
bon nombre de créateurs d’entreprises et d’investisseurs potentiels capables de
transformer des idées originales en produits commerciaux.
Dès lors, les kibboutzim qui, pendant des décennies, ont fonctionné selon une
idéologie purement socialiste, engagent une transition vers un marché
capitaliste ouvert à la concurrence. Le mythique kibboutz Deganya, où vivaient
les Gordon, commence à accueillir des entreprises comme Toolgal, producteur de
lames diamantées pour couper le béton et le métal.
Si elle est physiquement implantée sur les terres du kibboutz, Toolgal est
alors gérée selon les plus strictes règles du capitalisme. Des employés
qualifiés venus de l’extérieur y travaillent, les décisions commerciales sont
prises selon les critères de pertes et profits, et l’entreprise entre en
concurrence sur le marché international.
Entrepreneur par excellence, Elie Hourvitz, PDG de Teva, a grandi dans une famille
travailliste et a été membre du kibboutz Tel Katzir avant de se lancer dans le
monde du commerce.
Si les Juifs d’Israël n’avaient pas eu le sens des affaires, la privatisation
de l’industrie, le relâchement de la mainmise gouvernementale sur le marché des
capitaux et les autres réformes n’auraient pas suffi à faire d’Israël ce
laboratoire d’innovation économique qu’il est aujourd’hui.
Le socialisme a certes été l’idéologie dominante durant les premières décennies
du jeune Etat d’Israël, mais les Juifs qui vivaient là avaient toujours eu une
prédisposition pour le commerce et le capitalisme. Avant d’acquérir leur
indépendance nationale, ils excellaient déjà dans leurs domaines, partout dans
le monde. Aujourd’hui, les industries israéliennes – et en particulier la
haute-technologie – n’ont pas à rougir sur le marché international. Avec le
recul, on peut dire que l’ère socialiste, qui n’a d’ailleurs pas duré
longtemps, n’aura été qu’un incident de parcours très peu représentatif.