Le secret malgache

Les habitants de Madagascar seraient-ils presque tous descendants d’israélites de l’Antiquité ? Et qui sont les quelques juifs qui vivent aujourd’hui sur l’île ?

By WILLIAM F.S. MILES
September 9, 2015 18:39
Prière de Maariv à  Antananarivo

Prière de Maariv à Antananarivo. (photo credit: WILLIAM F.S. MILES)

 
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C’est généralement pour voir les lémuriens que l’on choisit de passer ses vacances à Madagascar. Pour ma part, je suis allé y chercher une population plus exotique encore : les juifs malgaches. Ils se font encore plus discrets, reconnaissons-le, que les petits mammifères qui sont l’emblème de l’île. Les lémuriens sont désormais habitués à recevoir la visite des humains : pour mâcher leurs tiges de bambou, ils prennent soin de se placer bien en vue des objectifs braqués sur eux. Et puis, il n’y a aucun risque de se tromper lorsqu’on en croise un dans la forêt…
En revanche, à Antananarivo, la capitale de Madagascar, on ne s’aperçoit pas nécessairement que le réparateur d’ordinateurs et l’instituteur rencontrés suivent les préceptes du Talmud – quoiqu’un œil attentif repérera peut-être les paillès (papillotes) de ces hommes pratiquants… Mais dès la venue du Shabbat, vous vivrez une expérience propre à ébranler votre âme sémite bien plus violemment qu’un safari en forêt, surtout si vous parlez français, la langue officielle – parallèlement au malgache – de cette ex-colonie.

Même à Madagascar, on ne peut pas mettre tous les juifs dans le même panier. Car si les juifs pratiquants ne sont guère plus d’une centaine sur l’île, ils confirment l’adage : « Deux juifs, trois synagogues ». Leurs débats religieux ne sont pas moins intenses que ceux qui se tiennent en Terre sainte. Doivent-ils subir une conversion officielle – même s’ils maîtrisent bien mieux l’hébreu que la plupart des juifs de diaspora – pour satisfaire les exigences des autres rabbinats ? Doivent-ils envisager l’aliya ou demeurer en galout jusqu’à la venue du messie ? Israël est-il un Etat juif légitime ou un Etat imposteur créé et maintenu par des laïques qui se soucient fort peu de la Torah ? Les sionistes athées conspirent-ils en vue de priver les juifs malgaches de leur foi en encourageant leur relocalisation en Israël, où ils deviendront des Israéliens laïques ? Au placard, Méa Shearim : la vraie capitale de la disputation juive, c’est Antananarivo !
Et puis, il y a aussi des débats plus terre à terre, mais qui n’en entrent pas moins dans la catégorie des disputations : les femmes peuvent-elles porter des pantalons ? Même à la synagogue ? Est-il vraiment approprié que l’insigne de l’Etat juif – l’étoile de David – soit brodé sur le talith ?
Autant de questions qui ont créé une rupture institutionnelle. Les partisans du président de la communauté juive de Madagascar, qui ont longtemps tenu leurs offices au domicile de celui-ci, ne sont plus les bienvenus dans la seule autre synagogue de l’île, tandis que le propriétaire du président refuse désormais qu’une congrégation religieuse se réunisse dans son appartement.

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Mais ces juifs, d’où viennent-ils ? A quand remonte leur présence sur l’île ? Les anthropologues vous diront que le peuple malgache descend de marins indonésiens partis vers l’ouest il y a des milliers d’années. Pourtant, le « secret malgache » perdure : on dit que la plupart des Malgaches sont les descendants d’israélites qui remontent peut-être au temps où l’on cherchait de l’or et du bois de rose pour construire le temple de Salomon.

Alitawarat de Jérusalem

Le professeur Lucien Razanadraokoto, de l’université d’Antananarivo, est sociologue, expert en sciences politiques et philosophe. Pour lui, c’est vers le Xe siècle que des marchands musulmans, dont les ancêtres avaient été forcés de renoncer au judaïsme, se sont installés dans la partie orientale de l’île. Avec lui, je me suis rendu au « rocher sacré » d’Alakamisy-Ambohimaha, où l’on peut discerner des caractères hébraïques gravés à mi-hauteur. Puis, à sa demande, je suis allé à l’extrémité sud-est de l’île, au village royal de Vatumasina, à Vohipeno, pour y rencontrer les rois et les scribes qui seraient, dit-on, en position de révéler le « secret malgache ». Ashrey Dayves, le président de la communauté juive de Madagascar, m’a accompagné pour cette visite.
« Notre ancêtre était Alitawarat », nous disent les habitants. « Alitawarat était venu de Jérusalem et sa première langue était l’hébreu. » Voilà pourquoi son nom comprend une variation du mot « Torah ». « Les Romains ont attaqué Jérusalem – ils ont même utilisé des chiens dans leur assaut – et c’est pourquoi il a fui vers la Mecque, où il a commencé à parler l’arabe. Il y a appris le Coran, qu’il a ensuite apporté à Madagascar. Mais Alitawarat restait toujours fidèle à la « Torat Moshé », les enseignements de Moïse.

Beaucoup de Malgaches sont convaincus que le bâton de Moïse et un fragment des Dix Commandements sont cachés à Vatumasina. En revanche, les notables de l’île affirment que ces objets sacrés ont été détruits dans un incendie lors de la brutale répression coloniale des Français qui visait à mater la rébellion indépendantiste de 1947.
Cette chronologie, bien sûr, n’est pas logique : la destruction du Second Temple par les Romains est antérieure à l’islam d’un demi-millénaire. Et puis, comment Alitawarat, ou tout autre ancêtre, aurait-il obtenu le bâton de Moïse et ce fragment des Tables de la Loi ?
Si vous estimez peu plausible cette version de l’histoire, écoutez ce que les Aaronites de Mananzara racontent pour expliquer leurs origines…

Un autre monde

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Oui, les Aaronites : les descendants du frère de Moïse, qui pratiquent régulièrement les sacrifices d’animaux du Lévitique, désignent des grands prêtres et leur attribuent des assistants. Je suis arrivé à Mananzara au moment où se déroulaient deux sacrifices. Comme j’étais « impur », le responsable aaronite Roger Randrianomanana nous a tenus à une distance respectable durant l’abattage par le prêtre.

Mananzara n’est qu’à 40 km de la capitale, mais c’est un monde à part – et pas seulement à cause des routes non goudronnées, qui nécessitent un voyage de plusieurs heures pour y accéder. On raconte que les ancêtres de ses habitants seraient arrivés en canoë par la côte nord de l’île, transportés par des vagues et des courants divins, alors que les prêtres avaient prophétisé un déluge imminent. Leurs descendants, désormais installés au centre de l’île, savent qu’il existe dans le monde des juifs aux rituels différents des leurs, et ils n’en considèrent pas moins ces derniers – nous, en l’occurrence – comme leurs cousins, sinon leurs frères.
Avant de connaître Roger l’Aaronite, je me le figurais comme un vieil homme à barbe blanche, ascète revêtu d’une toge et dénué de connaissance du monde extérieur, voire d’intérêt pour celui-ci. En réalité, j’ai rencontré un jeune maire aux cheveux courts, très énergique, en pleine campagne électorale pour se faire réélire. Son logo ? Une harpe malgache traditionnelle à l’intérieur d’une étoile de David. Un Aaronite bien dans son siècle…
Bien d’autres légendes circulent sur les racines israélites du peuple malgache. Edith Bruder, universitaire française, a publié un inestimable recueil de divers récits de ces « descendants de David de Madagascar ». Certains remontent au milieu du XVIIe siècle, rapportés par des explorateurs et des voyageurs européens. Sur internet, on trouve en outre un site où s’expriment les adeptes actuels de ce « secret – pas si secret que cela, désormais – des origines israélites des Malgaches ».
« Malheureusement », écrit Nathan Devir, professeur israélo-américain à l’université d’Utah, qui m’a précédé à Madagascar, « on ne peut pas prouver que les Malgaches se considéraient comme le peuple élu avant que la Bible – ou les missionnaires et explorateurs européens, pour lesquels la Bible était la parole de Dieu – ne soit venue leur suggérer cette idée. »

Et puis il y a aussi les nombreux Malgaches qui se proclament fièrement « israélites », « aaronites » ou « juifs », tout en adhérant à des croyances et des rituels incompatibles. Il y a aussi les pseudo-cabalistes, des charlatans qui se fondent sur une prétendue connaissance secrète du paléo-hébreu ou sur des acrobaties de guématria pour promettre aux plus crédules la prospérité ou la transcendance spirituelle.
De telles confusions d’identité ne sont cependant pas propres à Madagascar. J’ai rencontré des croyances similaires au Nigeria, chez les Jubos (juifs d’Igbo). Là, de nombreux ex-catholiques et ex-protestants ont suivi le chemin du « judaïsme messianique » avant de découvrir comment le judaïsme est compris et pratiqué ailleurs dans le monde et de supprimer le Christ de leur théologie. Il est donc très délicat de négocier les frontières du judaïsme, en Afrique comme dans l’océan Indien.
De mon côté, j’ai voulu rencontrer ces Malgaches qui pratiquent le type de judaïsme que reconnaît tout juif à l’extérieur de Madagascar. Ils affirment, comme beaucoup d’autres habitants de l’île, descendre des israélites des temps anciens, mais ceci est hors sujet. L’important, ce sont leur pratique et leurs convictions d’aujourd’hui, c’est-à-dire depuis qu’ils ont abandonné les religions catholique ou protestante – qu’ils reprochent aux colonialistes de leur avoir imposées.

Shehekheyanou

« Pendant des années, j’ai exploré de nombreux types de spiritualité », me confie Petoela, professeur et informaticien de 55 ans. « J’ai essayé le yoga, la méditation, l’astrologie. Pendant un certain temps, j’ai même suivi le professeur Rabi, d’Israël [un gourou cabaliste malgache bien connu] et j’ai été initié à la Torah et au sidour par un nazir judéo-chrétien. Mais ces cinq dernières années, j’ai été en contact avec le judaïsme rabbinique, j’ai étudié la véritable Torah et la culture juive, et cela a transformé ma vie. Maintenant, toutes mes questions spirituelles ont trouvé leur réponse. Et les problèmes que j’avais autrefois avec ma famille ont disparu. » Petoela, qui s’appelait jadis Jacques Robisoa, enseigne désormais l’hébreu tous les dimanches matins à un groupe très studieux de 30 à 40 élèves.
Ashrey, né Eric Yves, enseigne lui aussi le dimanche matin, dans un mélange de malgache et de français – mais dans le cadre de l’ELI, l’Institut de langue anglaise de l’île. Ashrey est le fondateur et le président de la communauté juive officielle. Ce leader très charismatique d’environ 45 ans est très connu dans l’île. Il donne des cours de cuisine diffusés par la télévision nationale. Fils d’un musicien célèbre, il possède en outre un immense talent de chanteur, en malgache comme en hébreu.
Il avoue avoir reçu une formation de pasteur avant d’abandonner le protestantisme et le messianisme cultuel pour le judaïsme tel que nous le connaissons. Ashrey est également le délégué de Koulanou, un groupe de sensibilisation au judaïsme pour les juifs vivant dans des régions reculées du globe et, en tant que tel, il donne des cours de conversion hebdomadaires.
« C’est en lisant le livre de Jérémie que j’ai eu la révélation », raconte Ashrey. « L’alliance d’Hashem avec son peuple – mon peuple… A cette époque, j’étais en crise, avec ma vie, avec ma famille. Je me suis rendu compte que, si je souhaitais vraiment me repentir, cela passait par la techouva. Le judaïsme est un principe de vie et une source de foi. La vraie loi se trouve dans la Torah. »
C’est avec Ashrey que je me suis lancé pendant toute une semaine sur la piste des lémuriens, au cœur de la nature vierge. C’était, pour lui comme pour moi, une première expérience. Dans les forêts d’Andasibe et de Ranomafana, nous avons dit tous deux la bénédiction de shehekheyanou et la prière que l’on récite lorsqu’on découvre une merveille de la création.

Et puis j’ai rencontré le hazan, le chantre de Madagascar : Toubiya. C’est dans son appartement que l’on trouve la seule synagogue en activité de l’île. Toubi, comme on l’appelle, est l’un des rares juifs que j’ai rencontrés à Madagascar qui ne parle pas le français et qui n’utilise ni smartphone ni e-mail, m’a-t-on dit, contrairement à tous ses coreligionnaires. Avec lui, plus qu’avec n’importe quel autre juif de l’île, la communication est un challenge.
Enfin, pas tout à fait… Quand Toubi ouvre la bouche pour conduire la prière, un miracle se produit : on entend un hébreu plein d’inflexions orientales, de spiritualité et de douceur qui ferait envie à bien des aspirants-hazanim. Car c’est là sa vraie langue, son véritable mode de communication. Comment l’a-t-il appris ? Comment cet humble marchand de babioles est-il devenu un chaliah tsibour de cette qualité, un meneur de prières juif par excellence ? En fait, c’est peut-être là que réside le plus grand des secrets malgaches… 

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