Yad Vashem parle aux Français

A quelques jours de Yom Hashoah, l’institution vient de mettre en ligne une nouvelle version de son site Internet, spécialement conçue pour le public francophone

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April 23, 2017 17:58
Une lettre écrite par une femme transférée au Vélodrome d'Hive

Une lettre écrite par une femme transférée au Vélodrome d'Hiver. (photo credit: YAD VASHEM)

 
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L’histoire du 43 rue Vieille du Temple est sans doute méconnue de la majorité du grand public. En ce début des années 1940, cet immeuble du Marais, dans le 4e arrondissement de Paris, abrite plusieurs familles juives. Le Pletzl est alors le fief d’une communauté ashkénaze cosmopolite, composée en partie d’immigrants d’Europe de l’Est qui seront les premiers touchés par la rafle du Vel d’Hiv, conduite par la police française.

En cette veille du 16 juillet 1942, les Polakiewicz et les Zonszajn, deux familles du 43 rue Vieille du Temple, sont loin de se douter de ce qui les attend. Elles feront pourtant partie des plus de 13 000 juifs arrêtés et enfermés au Vélodrome d’hiver, avant d’être envoyés vers des camps français. Les Sebbane, eux, ne figurent pas sur les listes des autorités, sans doute du fait de leur origine française. Ces coreligionnaires épargnés vont représenter un point d’ancrage pour leurs voisins déportés, une adresse pour se confier, dans des missives poignantes. Raconter leur incrédulité et leur souffrance : « Loin de notre pensée qu’il allait arriver quelque chose de grave. » Demander de l’aide : « Madame Sebban [sic], si vous pouvez nous envoyer quelque chose, vous serez bien gentille. » Jackie Zonszajn, 10 ans, séparé de ses parents à Pithiviers pour se retrouver seul à Drancy, décrit son douloureux quotidien avec force détails à Mme Sebbane, qui conservera les lettres, fournissant ainsi un témoignage rare, celui d’un enfant déporté de France. Aucun des cinq membres de la famille Polakiewicz et des quatre Zonszajn ne survivra à la Shoah.

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Cette correspondance, Sarit Bruno l’a dénichée par hasard, dans les archives de Yad Vashem. Il y a quelques mois, la directrice adjointe du département Internet de l’Institut international pour la mémoire de la Shoah, s’est vue confier la préparation du site Web en français de l’institution. Déjà décliné en sept langues, le site Internet de Yad Vashem vient donc enfin de s’enrichir d’une version française. « Il a fallu rassembler les ressources financières et humaines pour mener à bien ce projet. Le concours de la SNCF notamment a été déterminant », explique Sarit Bruno.

Au menu de la plateforme française, des informations pratiques et générales, traduites des versions en hébreu ou anglais. Mais aussi du contenu spécialement conçu pour le public francophone, souligne Sarit Bruno. Par exemple, la rubrique A propos de la Shoah, qui se compose de 50 chapitres, s’est enrichie de nouvelles sections, avec un accent mis sur le génocide juif en France, en Belgique, ou en Afrique du Nord.

Un langage novateur

Pour Sarit Bruno et ses équipes, la mise en place d’une déclinaison française du site comportait plusieurs défis. D’une part, délivrer du matériel novateur,
70 ans après les faits. « Que dire de neuf sur la Shoah qui n’ait pas encore été relaté ? », fait remarquer la responsable du projet. De l’autre, savoir parler à la jeune génération et au grand public dans son ensemble, qui tend à délaisser la lecture et préfère s’informer via des supports audio ou interactifs. D’où la volonté de créer des expositions virtuelles, soit l’occasion d’explorer les fonds d’archives et autres documents encore inexploités de l’institution, et de rendre publics des destins d’hommes, de femmes et d’enfants.

L’histoire du 43 rue Vieille du Temple répondait à tous ces critères : « A l’aide de témoignages, de photographies et des lettres adressées à Mme Sebbane par ses voisins, c’est la destinée de trois familles juives à partir de cette tragique journée du 16 juillet 1942 qui est racontée. » Dans la série des récits individuels, on trouve aussi le parcours de la famille Horonczyk, objet d’une autre exposition virtuelle à base d’informations pédagogiques sur les convois, photos des membres de la fratrie et documents administratifs. « On rentre dans le privé, dans le personnel, et à partir de cela, on peut étendre ses connaissances sur la Shoah », précise Sarit Bruno. « Ces micro-histoires permettent de s’intéresser à la grande. »



Les défis de la transmission

Pour autant, le site en français est loin d’être uniquement un support anecdotique destiné au grand public. Il s’adresse également aux chercheurs grâce à ses bases de données, et comporte une section éducative pour les enseignants, aussi bien les professeurs en quête d’informations précises pour leurs cours ou ceux qui aspirent à dispenser un contenu peu accessible jusque-là.

« Car enseigner la Shoah ne consiste pas seulement à apprendre des dates et des événements. C’est aussi s’assigner un devoir de mémoire », explique Arièle Nahmias. Un art devenu parfois difficile dans les banlieues métissées de France et d’Europe, précise la directrice du bureau francophone de l’Ecole internationale pour l’enseignement de la Shoah de Yad Vashem. « Si certains professeurs font parfois état d’une jeunesse extraordinaire, bien souvent, dans ces zones à forte concentration maghrébine, il est très dur d’enseigner. Dès qu’on prononce le mot Shoah, fuse instantanément le mot juif, qui débouche sur des propos antisémites, un sentiment anti-Israël, le conflit israélo-palestinien. On en arrive vite à un amalgame entre la politique israélienne actuelle et le comportement des nazis. Je ne dis pas que ce phénomène n’existe pas dans le système scolaire public d’autres régions de France, mais il est moins fréquent. »

Si les professeurs d’hier venaient assister aux séminaires de l’Ecole internationale de l’enseignement de la Shoah pour approfondir leurs connaissances, recevoir des outils afin d’aborder les difficiles questions autour du comportement de l’être humain, aujourd’hui, ils veulent savoir comment enseigner le sujet dans des sociétés multiculturelles, pointe Arièle Nahmias, professeur d’histoire-géo de formation. « Avant, l’enseignant parlait d’un chapitre du programme qui faisait partie de l’histoire nationale du pays, que les parents et grands-parents des élèves avaient vécu. Aujourd’hui, il s’adresse à un public français de nationalité, mais qui ne considère pas cela comme faisant partie de sa propre histoire, d’où les difficultés. »

Paradoxe surprenant, les élèves des écoles juives ne sont pas forcément les plus concernés par le sujet. Un désintérêt pour la Shoah qu’Arièle Nahmias a du mal à expliquer, mais qu’elle attribue, peut-être, à une sorte de ras-le-bol, dû à un enseignement trop poussé du génocide juif dans ces établissements.

Et de faire référence à une récente expérience, vécue à Bordeaux. Le mois dernier, elle est partie à la rencontre de douze classes du système public de la ville, du CM2 à la 1re, pendant que son collègue se rendait dans un collège juif bordelais. Un décalage incontestable. Si ce dernier a rapporté un comportement décevant des élèves face à son intervention, elle a, pour sa part, noté un réel niveau de connaissances des élèves du public : « Mes conférences ont donné lieu à des discussions profondes, philosophiques. J’ai été stupéfaite par leurs connaissances remarquables. »

Mais que raconter aux plus jeunes ? Comment relater l’indicible ? Là encore, en partant d’un parcours individuel. « Aux CM2, j’ai retracé l’histoire d’un enfant caché en France, qui a survécu. Nous avons suivi son destin personnel pour aborder la Seconde Guerre mondiale. Il ne s’agissait pas de faire un cours d’histoire. Les élèves ont compris ce qu’avait pu signifier être un enfant caché en France pendant la Shoah, ils ont pu s’identifier à celui qui avait plus ou moins leur âge. Cela a donné lieu à des discussions autour du sauvetage, ou comment survivre quand on a perdu sa famille et qu’on devient orphelin. Aux classes de 3e, on peut parler d’une communauté, comme celle de l’Albanie, et en 1re, on aborde véritablement les événements de la grande Histoire. On peut lancer des discussions sur les comportements de l’être humain, qui s’enrichissent d’une réflexion philosophique, éthique et morale. »

Le sujet des Justes parmi les nations, « une lueur dans les ténèbres », est aussi un thème pivot pour enseigner la Shoah aux enfants, pointe Arièle Nahmias. Il occupe d’ailleurs une place centrale dans le site Internet de Yad Vashem. « Je suis le gardien de mon frère, l’exposition virtuelle en hommage aux Justes, existe dans toutes les langues et fédère tout le monde », confirme Sarit Bruno.

Autre rubrique incontournable : L’Album d’Auschwitz, là encore, une section particulièrement fréquentée par les internautes, qui propose des photos, prises par un Allemand, de tous les convois arrivés à l’été 1944, de la descente des déportés sur la tristement célèbre rampe jusqu’à leur fin. « Ces photos circulent beaucoup, elles sont très souvent utilisées à différentes fins médiatiques ou éducatives », précise Sarit Bruno. « Elles sont très difficiles à regarder, mais constituent la seule preuve visuelle de ce qui s’est réellement passé à Auschwitz. »
Raconter la Shoah, expliquer, détailler, rappeler. Telle est en substance la mission du site Web en français. Pour autant, il n’a pas pour vocation de lutter contre le négationnisme. « Ce n’est pas notre mission », précise la directrice adjointe du département Internet, « notre rôle consiste à délivrer du contenu, à donner des informations, à ouvrir notre fonds d’archives, mais nous ne nous employons pas à répondre aux propos négationnistes. »

Une vocation multiple

Son souhait ? Encourager les particuliers à confier leurs documents d’époque à Yad Vashem. « C’est la seule façon de les préserver efficacement », insiste-t-elle, « car sinon, ils se détériorent, s’égarent. » L’institution lance ainsi régulièrement des campagnes de collecte pour se rappeler au souvenir des anciens, qui, avec l’âge, peuvent parfois perdre de leur vivacité intellectuelle, et oublier être en possession d’artefacts centraux pour témoigner aux futures générations. Une tâche difficile, explique-t-elle, car les rescapés ont souvent du mal à se séparer de leurs souvenirs, les seules choses qui leur restent de leurs proches disparus.

« Les survivants ont en moyenne 90 ans aujourd’hui. Yad Vashem s’emploie à maintenir un contact permanent avec eux. Nous savons qu’ils ne sont pas des grands consommateurs d’Internet, mais notre site a aussi pour vocation de les aider à retrouver des proches, grâce à nos bases de données des victimes de la Shoah », précise Sarit Bruno. « Aujourd’hui encore, certains recherchent des membres de leur famille. Régulièrement, nous montons des expositions en ligne, illustrées de photos d’archives dont tous les sujets ne sont pas identifiés. Et nous recevons alors des courriers des quatre coins du monde, d’enfants, de proches de rescapés, pour nous donner l’identité d’une des personnes photographiées. C’est toujours particulièrement émouvant de reconstituer des familles. »

Pour la mise en ligne de ce site en français, Sarit Bruno a investi beaucoup d’elle-même. Cette Israélienne née de parents américains, mariée à un Français, a voulu « rendre hommage à ceux parfois enterrés dans les archives, redonner vie à des histoires personnelles, sortir les déportés de l’oubli ». Beaucoup reste encore à faire pour étoffer cette première version, comme la traduction en français des bases de données des victimes de la Shoah, disponibles uniquement en anglais, et bien sûr, concevoir d’autres expositions, qui  permettront la publication de lettres et témoignages en français.
Les critiques et les commentaires sont les bienvenus, précise-t-elle, dans un but d’optimiser le dialogue avec les internautes. Mais le résultat est là, un outil nécessaire, indispensable, en ces temps troublés. Pour rappeler à ceux qui auraient tendance à l’oublier, que la Shoah est une tragédie de l’histoire que l’humanité doit s’employer à commémorer pour ne jamais la reproduire. 

www.yadvashem.org/fr

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