"J'aurais pu ne rien voir venir"

Récit d’une jeune femme qui a côtoyé l’horreur. Ou quand le terrorisme ne frappe pas toujours ailleurs

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October 20, 2015 17:34
Sécurité renforcée à Jérusalem

Sécurité renforcée à Jérusalem. (photo credit: REUTERS)

 
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J’aurais pu être la prochaine. Il a failli me planter. Je vais bien. » Ce message posté par Sarah Blum, mercredi 14 octobre à 17 h 42 sur son mur Facebook, en dit long. Quelques instants plus tôt, cette Franco-Israélienne de Tel-Aviv, a réchappé d’un attentat à l’arme blanche. Les bons réflexes au bon moment, combinés à une chance inouïe, lui ont permis d’éviter le pire. Démasqué, son agresseur a finalement renoncé à la poursuivre, avant de poignarder une autre victime, une femme de 72 ans, qui s’apprêtait à monter dans un bus.

Ce 14 octobre, Sarah Blum a passé la journée à Jérusalem. Après le campus de Guivat Ram, elle se rend à la gare routière, pour un rendez-vous chez le médecin. Quand elle descend du bus 68, il ne lui reste que quelques mètres à franchir sur la rue Yaffo pour rejoindre le bâtiment Shaarei Hair (les portes de la ville) où a lieu la consultation. Le climat tendu qui règne dans le pays la pousse à une extrême vigilance. « J’étais en ligne avec ma mère, les écouteurs dans les oreilles et le téléphone dans ma poche, mais c’était plus une conversation en fond sonore pour la rassurer. Je regardais les gens autour de moi, surtout les mains, car le visage ne veut rien dire. »
Installée en Israël depuis plusieurs années, Sarah Blum n’en est pas à sa première crise sécuritaire. Il y a un an, les agressions au couteau, déjà, les voitures-béliers, la tuerie de Har Nof l’avaient poussée, comme beaucoup d’Israéliens, à s’inscrire à un cours de Krav Maga. Ironie du sort, la veille de l’agression, elle avait repris l’entraînement, après des mois d’interruption pour des raisons de santé. Histoire de lui rappeler quelques techniques de gestion de crise.
Ce 14 octobre, c’est aussi le jour qu’a choisi Ahmed Shaban, Palestinien de 23 ans de Jérusalem-Est, pour planter sa lame dans des individus juifs, quelque part à proximité de la gare routière. Sur le trottoir, il attire l’attention de Sarah Blum : « Il avait le poing fermé, au niveau de la ceinture. Je me suis dit, tiens, il marche bizarrement avec sa main comme ça. » La jeune femme essaye de s’en écarter, se déplace vers la droite, il suit sa trajectoire. Elle revient vers la gauche, il l’imite encore. Elle est à un mètre et demi de lui. Le regarde droit dans les yeux. Shaban sort un couteau de sa poche. « Il a vu que je l’avais vu, que j’avais compris ce qui se passait. »
Elle se jette sur la route et hurle de toutes ses forces « Mehabel, mehabel » (terroriste, terroriste). Des gamins qui marchaient derrière lui crient aussi. L’agresseur démasqué est désorienté. Il renonce à poursuivre Sarah Blum et continue sur sa lancée, vers l’arrêt du bus 75 où il se jette sur une passagère de 72 ans qu’il blessera modérément. Puis les tirs des forces de sécurité retentissent et l’assaillant est neutralisé. « Cela a dû durer en tout une quinzaine de secondes », raconte Sarah, « mais je n’ai pas arrêté de hurler pour que les gens se mettent à l’abri, j’en ai perdu mes poumons ».
« J’ai crié parce que j’ai vu son couteau, pas parce que j’ai vu un Arabe », précise-t-elle, « on ne peut pas faire la différence entre un Juif et un Arabe. J’ai juste vu un homme devant moi qui sortait un couteau et qui voulait me planter ». Et la victime épargnée de décrire un assaillant au regard fou, complètement désordonné, « pas super-entraîné ». « Il était grassouillet, ne courait pas très vite. Je pense que ce n’était pas un grand courageux, qu’il ne se serait pas attaqué à des hommes forts, il visait des femmes. Il n’y avait rien de logique dans sa façon de faire », détaille-t-elle.

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Saine et sauve

Les coups de feu signent une semi-rémission puisque dans la rue, la foule amassée en proie à la panique crie « Yech od ehad ! » (Il y en a un autre !). Sarah Blum se réfugie dans un kiosque à loto, plaquée à terre avec la guichetière. Sa respiration saccadée ne l’empêche pas d’entendre l’arrivée bruyante des forces de l’ordre et les hurlements alentour. Le déploiement est impressionnant : on recherche à ce moment-là un ou plusieurs autres terroristes dans les parages. « Il y a eu 5 ou 6 unités de garde-frontières qui ont débarqué en mode GIGN », raconte-t-elle, « puis ils ont bouclé la gare centrale, et une chasse à l’homme a commencé ».
Au bout de quelques minutes, elle sort de son abri de fortune. Dehors, la scène est apocalyptique : autour d’elle, se mêlent les forces de police habituelles, l’armée et ses unités de garde-frontières équipées jusqu’aux dents, et des passants à terre, en état de choc, pris en charge par les unités de secours. « Quand je suis sortie, j’ai vu tous ces gens au sol, je ne savais pas s’ils avaient été poignardés ou pas. Beaucoup avaient des masques à oxygène et les secouristes essayaient de les calmer, c’était assez effrayant. »

Sarah Blum passe la journée du lendemain dans une espèce d’euphorie, consciente de sa chance d’être toujours en vie, indemne, sans traumatisme physique. « J’aurais pu regarder ma chaussure pendant une fraction de seconde et je n’aurais rien vu venir. » Une chance folle, mais aussi une réelle présence d’esprit : « Ce jour-là j’étais triplement vigilante », reconnaît-elle. Le matin même, elle avait délibérément opté pour un jean et des baskets, et décidé de prendre un sac à dos. « C’est d’ailleurs ce que font tous mes amis à Jérusalem », précise-t-elle.
Depuis, elle n’a pas changé ses habitudes. « Il n’a pas réussi à me faire peur, mais je suis encore plus prudente qu’auparavant. Dans la rue, je me retourne constamment, je maintiens une distance de sécurité, je ne veux pas qu’on m’approche de trop », note celle qui continue à prendre le bus, mais s’installe au fond, pour éviter une attaque par derrière. Elle sursaute si un bruit lui déplaît, se détourne si un visage ne lui inspire pas confiance. Pour autant, elle continue à sortir, « parce que je ne veux pas lui donner cette victoire. Si je commence à me terrer chez moi, alors il a gagné ».

Course contre la montre

Son mur Facebook est inondé de messages de soutien, qui la touchent particulièrement, « qu’ils proviennent de juifs ou de non-juifs ». Pour ceux qui la connaissent de près ou de loin, l’expérience traumatisante qu’elle vient de vivre donne soudain corps au terrorisme. La menace est réelle, et peut frapper n’importe qui.
Quelques posts s’en réfèrent à son côté militant, mettent en avant ses convictions de gauche, pour lesquelles Sarah se bat depuis des années. Certains sont maladroits, pour s’offusquer de ce qu’une activiste pour la paix soit l’une des victimes d’un acte terroriste. Elle tient d’ailleurs à mettre les choses au point : « Lieu de résidence légal ou pas, rien ne justifie qu’une personne se fasse tuer. » Et de condamner les récentes déclarations de Laurent Fabius et John Kerry : « Mettre sur le même plan la colonisation et les attaques au couteau, c’est n’avoir vraiment rien compris. Certes, il y a des choses à dénoncer dans la politique israélienne, mais ce sont là deux débats différents. »



Ses idéaux ? Inchangés, dit-elle. Mais une réflexion entamée depuis un moment s’intensifie. « Il y a deux choses à prendre en compte, ce que font les Israéliens et ce que font les Palestiniens. Pour négocier, il faut être deux. On ne peut pas faire la paix tout seul. Je crois dans les droits de l’homme, dans les valeurs démocratiques occidentales, dans les valeurs juives aussi, et je souhaite que mon Etat continue à fonctionner selon ces valeurs-là. Mais j’ai bien conscience – et plus encore depuis l’attentat – que si l’autre camp s’oppose à ces valeurs, il n’y a aucune chance pour que la paix arrive. On ne peut pas parler simplement de l’oppression des Palestiniens et du manque de services dont ils pâtissent – dans certains endroits, pas partout d’ailleurs – sans parler d’incitation à la haine sur les réseaux sociaux et dans les écoles, d’absence de condamnation des violences, d’un appel à récupérer l’ensemble de la Palestine sans reconnaissance d’Israël, de l’extrême corruption et du manque de représentativité des leaders palestiniens. »
Sa solution : renforcer les liens citoyens, créer des passerelles, comme à travers le mouvement Les Femmes pour la paix, « une manière de faire en sorte que les femmes, et quelques hommes se rencontrent dans le concret ». Mais aussi donner la parole aux Arabes israéliens qui veulent bien la prendre, comme la journaliste Lucy Arish ou la mère de Mohammad Zoabi. Il y en a d’autres, ajoute-t-elle, « tous ceux qui vivent dans le triangle, à Yaffo ou à Jérusalem-Est prêts à dire réellement ce qui se passe chez eux. C’est un exploit pour eux car le simple fait de s’exprimer pour la paix les met en danger ».
Rééduquer la jeune génération, remodeler les esprits. Mais cela prendra encore beaucoup de temps, déplore-t-elle. « Et du temps, nous n’en avons pas trop, car des gens meurent, et cela engendre la haine. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si j’avais été lacérée de coups de couteaux. »


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