Etat des lieux de l’avortement

La loi israélienne sur l’IVG est révélatrice des contradictions du pays. Certains voudraient bouleverser le statu quo en vigueur sur cette question

By TALI KORD
January 22, 2017 16:13
Manifestantes pro-ivg

Manifestantes pro-ivg. (photo credit: REUTERS)

 
X

Dear Reader,
As you can imagine, more people are reading The Jerusalem Post than ever before. Nevertheless, traditional business models are no longer sustainable and high-quality publications, like ours, are being forced to look for new ways to keep going. Unlike many other news organizations, we have not put up a paywall. We want to keep our journalism open and accessible and be able to keep providing you with news and analyses from the frontlines of Israel, the Middle East and the Jewish World.

As one of our loyal readers, we ask you to be our partner.

For $5 a month you will receive access to the following:

  • A user uxperience almost completely free of ads
  • Access to our Premium Section and our monthly magazine to learn Hebrew, Ivrit
  • Content from the award-winning Jerusalem Repor
  • A brand new ePaper featuring the daily newspaper as it appears in print in Israel

Help us grow and continue telling Israel’s story to the world.

Thank you,

Ronit Hasin-Hochman, CEO, Jerusalem Post Group
Yaakov Katz, Editor-in-Chief

UPGRADE YOUR JPOST EXPERIENCE FOR 5$ PER MONTH Show me later Don't show it again

Il y a quelques semaines, les députés Yehouda Glick (Likoud) et Abdel-Hakim Haj Yahya (Liste arabe unifiée) ont soumis à la Knesset une nouvelle proposition de loi : ils ont suggéré que les comités d’interruption de grossesse – qui se réunissent chaque fois qu’une femme demande à mettre un terme à une grossesse non désirée – incluent également un représentant de la religion de la femme concernée. Cette idée, qui a soulevé de nombreuses objections, a eu le mérite de relancer le sujet de l’avortement en Israël.

Selon certaines estimations, plus de 20 000 femmes ont recours chaque année à l’avortement (légal ou non) en Israël. En règle générale, l’interruption volontaire de grossesse est interdite dans le pays. Les femmes n’en obtiennent le droit que sous certaines conditions : si elles ont moins de 17 ans ou plus de 40, si elles sont célibataires ou que la conception s’est faite hors mariage, si la grossesse est le résultat d’un viol ou d’un inceste, si l’enfant risque de naître avec une malformation physique ou mentale, si la grossesse met la vie de la mère en danger ou risque de lui causer des dommages physiques ou mentaux. Dans le cas où la requérante ne remplit pas au moins l’une de ces conditions, l’avortement sera refusé.

Be the first to know - Join our Facebook page.


Israël aime la dualité

La personne qui désire procéder à une IVG doit tout d’abord déposer une requête devant l’un des comités présents dans certains hôpitaux. Ces instances se composent de trois personnes, dont une femme au minimum : deux médecins (dont un gynécologue-obstétricien) et un psychologue. Dans la pratique, 99 % des demandes sont approuvées.
« Ces comités ne constituent qu’une formalité », affirme Ronit Piso, coordinatrice au centre féministe de Haïfa, Icha léIcha. « C’est le stratagème qu’a trouvé l’Etat pour ne pas se confronter directement à ce problème. Israël adore la dualité et cette solution donne satisfaction aux deux parties que sont la communauté ultraorthodoxe et les organisations pour les droits des femmes : d’un côté la loi établit que l’avortement est illégal, de l’autre, nous voyons que toutes les demandes d’interruption volontaire de grossesse sont acceptées… »

Maya, 25 ans, est étudiante à Jérusalem. Il y a deux ans, elle a demandé à se faire avorter. Elle venait à peine de rencontrer un garçon et s’est retrouvée enceinte sans l’avoir souhaité. Le moment était donc très mal choisi pour devenir mère. Son entretien avec les membres du comité s’est déroulé sans encombre. « Ils ont fait leur travail », raconte-t-elle. « Ils étaient tous très professionnels. » Pour la jeune femme, cette rencontre était très importante sur le plan personnel. « Bien sûr, c’est la femme qui doit décider, ce choix n’appartient qu’à elle. Mais je pense qu’il est important dans cette situation de parler avec un psychologue qui s’assurera que tout est OK et que l’on ne fait rien sous la pression d’une tierce personne… », explique Maya. « J’ai vécu cette étape comme quelque chose de positif et de rassurant, parce que ces personnes ont pris le temps de m’expliquer exactement comment les choses allaient se passer. »

Vérité et conséquences

Mais ce chiffre de 99 % d’accords dissimule un autre problème : beaucoup de femmes sont contraintes de mentir face aux comités. Une réalité mise en évidence par les chiffres du Bureau central des statistiques publiés en 2014, qui indiquent que 45,5 % des requêtes adressées aux comités d’interruption de grossesse proviennent de femmes mariées, et que la raison invoquée par celles-ci dans 51,7 % des cas, est que l’enfant a été conçu hors mariage. Sur la liste des conditions requises par l’Etat, c’est la seule qu’il n’est pas possible de vérifier. Cependant, ce genre de mensonge est à double tranchant, car cet aveu d’infidélité pourra être utilisé contre elle en cas de divorce. Précisons que cette fameuse liste de conditions contenait autrefois un critère socio-économique, qui a cependant été retiré sous la pression du parti religieux Agoudat Israël.



Il y a deux ans, Nourit (ce n’est pas son vrai nom), femme mariée de 28 ans, s’est retrouvée enceinte. Une surprise désagréable pour le couple. « Cela m’a fait très peur », raconte-t-elle. « J’étais étudiante. Même si mon mari et moi formions un couple stable et que notre situation financière était correcte, je n’avais aucune envie d’avoir un enfant à ce moment-là. » Consciente qu’elle allait devoir trouver un prétexte à présenter au comité, elle s’est adressée à un ami psychiatre qui, sans hésiter, lui a signé un certificat stipulant qu’elle était en thérapie chez lui depuis plusieurs mois pour des crises d’angoisse, et qu’elle prenait des psychotropes. Une fausse déclaration, puisqu’elle n’était jamais allée en consultation chez lui.

Durant toute la procédure, les différents professionnels de santé ont tenté de la faire changer d’avis. Son médecin de famille lui a expliqué que, selon lui, avorter était une erreur. Les membres du comité ont cherché pour leur part à la convaincre qu’avoir un enfant pouvait en réalité l’aider dans sa situation. Ils ont ajouté qu’étant donné que ce serait son deuxième avortement [Nourit avait dû recourir à une IVG à l’âge de 16 ans], cela pourrait créer des complications le jour où elle voudrait devenir mère. Un argument erroné, comme le lui expliquera par la suite sa gynécologue. « J’ai dû jouer la comédie », se souvient-elle. « Pleurer, simuler des crises d’hystérie… »

Si Nourit ne craint pas de raconter son histoire, la plupart des femmes ayant eu recours à une IVG rechignent à évoquer leur expérience, explique Ronit Piso. Résultat : une regrettable absence de débat public sur le sujet.
« Sur le plan de l’institution médicale », commente Maya, « c’était parfait. Le problème, c’est que personne ne parle d’avortement. Ce n’est que par la suite, en discutant avec des amies, que je me suis aperçue que beaucoup de femmes de mon entourage avaient subi une interruption de grossesse. Mais aucune n’en avait parlé car elles considéraient cela comme honteux. » « Au sein de la société libérée dans laquelle nous vivons, on n’aborde pas l’avortement pour ce qu’il est : la fin d’une grossesse qui aurait mené quelque part. On le traite uniquement comme la solution à un problème. » Maya estime que si elle avait eu des discussions plus approfondies à l’époque de son avortement, elle aurait pris une décision plus consciente et plus informée. « Au final j’aurais fait la même chose, mais au moins, cela aurait été une véritable décision. »

Ronit Piso relate que certaines femmes consultent le rabbin de leur communauté et que ce n’est qu’après avoir obtenu sa permission qu’elles vont voir le comité. « Je trouve cela très bien. Toute femme devrait pouvoir se tourner vers une personne en qui elle a confiance pour l’aider à prendre cette décision », dit-elle.

L’art de la persuasion

Comme dans tous les pays développés, Israël possède ses voix anti-avortement. Parmi elles, Efrat ou Comité pour le sauvetage des bébés d’Israël, une ONG locale qui fait campagne contre l’IVG. Son site Internet la présente comme favorable à un choix effectué en toute liberté. « Efrat estime qu’une femme a le droit de choisir librement et que l’information est la clé d’une décision réfléchie. Une interruption volontaire de grossesse ne peut être une option que lorsque la femme a bien compris les implications de son choix », peut-on y lire. La version du site en hébreu présente un texte du directeur de l’oganisation, Hagaï Goldshmidt : « Une fois toutes les possibilités étudiées (aide ou avortement), la décision prise par la femme sera vraiment éclairée et féministe. »

Toutefois, une autre page du site spécifiquement destinée à la femme juive se fonde sur le commandement divin « prou ou’rvou » [Croissez et multipliez], Genèse I, 28) : « Myriam [sœur de Moïse et d’Aaron] a reçu un autre nom, Efrat, qui a la même racine que prou ou’rvou, remplissez la terre… Au sein d’Efrat, nous aspirons à imiter les accomplissements de cette Efrat-ci et à sauver les vies de ces enfants juifs qui ne sont pas encore nés. » Le site propose un court texte, intitulé Le journal du fœtus, illustré par des images intra-utérines associées à une musique romantique. Au-dessus de chaque illustration, un petit texte attribue des pensées et des sentiments à l’embryon : « 10 semaines : Maman a décidé que cette grossesse n’était pas souhaitable. Elle ne comprend pas que ce qu’elle appelle “grossesse”, c’est moi ! Je meurs de peur ! Si seulement je pouvais crier, je lui dirais : “Maman, pourquoi ne veux-tu pas de moi ? !” »

Une rhétorique dénoncée par le Dr Israël Shapiro, gynécologue-obstétricien à l’institut d’échographie à l’hôpital Elisha de Haïfa. « Les fonctions du cortex comme la pensée, par opposition aux réflexes ou à la respiration, par exemple, se développent très tard », ajoute le Dr Sharon Maslovitz, chef du service des urgences de gynécologie obstétrique à l’hôpital Sourasky de Tel-Aviv. « Le fœtus ne voit pas, n’entend pas et ne pense pas à 10 semaines. »
Pourtant, le Dr Eli Schussheim, président d’Efrat, affirme que toutes les informations du site et de la vidéo ont été vérifiées par un embryologue. Quant à la vidéo, Schussheim estime qu’il s’agit là d’informations capitales dont doit disposer toute femme avant de décider d’avorter. « Elle doit savoir ce qui se passe à l’intérieur de son corps. Pourquoi le lui cacherait-on ? Si cela éveille des émotions chez elle, tant mieux ! De toute façon, chacun présente l’information comme bon lui semble et nous, nous avons choisi cette approche-là, qui montre clairement ce qui se passe dans le ventre. »

Schussheim explique qu’Efrat est un groupe féministe qui défend le droit à l’avortement, mais qui aide aussi les femmes qui souhaitent mener leur grossesse à terme en leur fournissant les moyens matériels de le faire. « Nous suivons ces mères pendant deux ans, parfois même plus. Sur les quelque 68 500 cas que nous avons pris en charge, aucune ne regrette aujourd’hui sa décision de garder l’enfant. »

Pendant ce temps, ailleurs…

Aux Etats-Unis, le droit à l’IVG est considéré comme un droit négatif : vous êtes autorisée à avorter, mais le gouvernement ne vous viendra pas en aide. Et c’est là une restriction significative. Ainsi, il existe une corrélation entre le degré de libéralisme d’un pays et le nombre d’avortements qui y sont pratiqués. Seulement ce n’est pas la corrélation que l’on imagine. Plus le pays est libéral, moins il y a de grossesses chez les adolescentes et moins on compte de grossesses non désirées en général. C’est un paradoxe, mais il se comprend, car ces pays offrent d’autres avantages, comme la facilité d’accès à la contraception, l’éducation sexuelle et, bien sûr, l’information. De l’avis du Dr Rimalt, professeur à la faculté de droit de Haïfa, la situation en Israël est assez complexe. « Nous avons une loi très déconnectée de la réalité. De sorte que les comités sont souvent amenés à la transgresser… »

Face à la récente proposition d’introduire la religion dans les comités, l’organisation Israël Hofshit (Israël libre), qui travaille à créer une séparation complète entre l’Etat et les institutions religieuses, a lancé une campagne sur Facebook contre l’idée même des comités. Mickey Gitzin, son directeur, explique : « L’idée même qu’une tierce personne puisse prendre une décision touchant au corps d’une femme est fondamentalement mauvaise… Et si l’on décide de mêler des considérations religieuses aux points de vue médicaux, alors le résultat est couru d’avance ! L’Etat d’Israël est en train de s’orienter dans une direction effrayante, la religion exerce de plus en plus son emprise sur les institutions du pays ainsi que sur la vie des gens. »

De son côté, le Dr Rimalt n’est pas trop inquiète : pour elle, le statu quo en vigueur ne sera pas facilement modifié. « Même si demain une voix ultra-conservatrice s’élevait pour réclamer une loi anti-avortement plus stricte, sa requête se heurterait à la loi fondamentale de dignité humaine et de liberté, qui fait office de constitution en Israël. »



© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite

Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL