Le judaïsme français en deuil

L’ancien Grand Rabbin de France Joseph Haïm Sitruk, guide spirituel de la première communauté juive d’Europe pendant plus de 20 ans, nous a quittés

By RAV MORDEKHAI BENSOUSSAN
September 29, 2016 17:21
Le Grand Rabbin de France avec Monseigneur Lustiger

Le Grand Rabbin de France avec Monseigneur Lustiger. (photo credit: REUTERS)

 
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Le Grand Rabbin Joseph Haïm Sitruk זצ"ל a marqué à jamais le judaïsme français. D’abord à Nice, où il habitait, prenant la tête de la jeunesse locale, puis à Strasbourg où il a commencé sa carrière auprès du Grand Rabbin Warchawsky זצ"ל.
Par la suite, il a succédé au Grand Rabbin Israël Salzer זצ"ל à la tête de la communauté juive de Marseille, avant d’être élu Grand Rabbin de France en 1987. Une fonction qu’il a occupée durant vingt et un ans. Son dernier septennat aura toutefois été marqué par la maladie, après le grave AVC dont il a été victime et dont il ne s’est jamais totalement relevé.

Leader charismatique, sympathique, grand orateur devant l’Eternel, le Rav Sitruk charmait le public tout en l’incitant à revenir à la tradition juive. Sachant captiver son auditoire, par son ton détendu et ses plaisanteries bien senties, il ne manquait pourtant jamais de revenir aux fondamentaux du judaïsme. C’est lui qui a initié les cours et leçons magistrales devant des centaines d’auditeurs, d’abord à la grande synagogue de la Victoire, puis dans divers lieux de prières et salles communautaires de la capitale, sans oublier ceux de Jérusalem où il aimait passer les fêtes de Souccot. Il a formé des dizaines de disciples et influencé des milliers de juifs. S’il prônait un judaïsme orthodoxe, il enseignait également une ouverture d’esprit et une tolérance intelligentes.

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Au sein du rabbinat français qu’il a dirigé très longtemps, le Rav Sitruk privilégiait toujours la discussion et la collaboration, la fraternité et la convivialité. Il connaissait chacun de ses collègues, ayant toujours un mot plaisant personnel, et s’inquiétait de leur bien-être. Il n’était d’ailleurs pas rare de les voir faire le déplacement jusqu’à Paris à l’occasion du congrès rabbinique annuel, juste pour le rencontrer et le saluer. Le Grand Rabbin Sitruk avait innové en organisant des congrès rabbiniques en Israël, ainsi que des séjours d’étude et de détente dans des stations de montagne à l’occasion des grandes vacances. On lui doit aussi les « Yom HaTorah », ces grands rendez-vous du judaïsme français qui attiraient des milliers de participants. Son nom seul réussissait à capter les foules. Le Rav Sitruk avait une vision claire de la hiérarchie rabbinique et du judaïsme à la française, et sa réputation avait depuis longtemps dépassé les frontières de l’Hexagone. Il avait ainsi été élu à la présidence du Conseil rabbinique européen, à la suite du Grand Rabbin d’Angleterre, Lord Jakubowicz זצ"ל. Il était difficile de lui refuser quelque chose tant il faisait preuve de délicatesse. Il avait su s’entourer d’une belle équipe de rabbins dévoués et heureux de collaborer avec lui, dont l’actuel Grand Rabbin de France, Haïm Korsia.

Sa faconde et son sens aigu du discours, il les tenait probablement de son père, avocat de Tunis venu s’installer à Nice dans les années 1960. Il avait un don inné du leadership, depuis les Eclaireurs israélites jusqu’au rabbinat. Il bénéficiait d’une aura particulière qui lui a permis de nouer des relations et de solides amitiés avec des personnalités non juives et ce jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. L’ancien maire de Marseille, Gaston Defferre, lui vouait ainsi une grande admiration si bien que le Rav Sitruk avait été présent lors de ses obsèques religieuses.

Pour ma part, je garderai trois souvenirs marquants de notre relation professionnelle. C’est lui qui m’avait intronisé à Nice, en 1989, prononçant un discours mémorable à mon égard, allant même jusqu’à déclarer que « le prochain Grand Rabbin de France était probablement déjà présent en cette synagogue ». Sur le moment cela ne m’avait pas marqué particulièrement, mais douze ans plus tard, lorsque je décidais de me présenter aux élections pour le Grand Rabbinat, cette phrase me revint à l’esprit, comme un clin d’œil de sa part.

Enfin, bien des années plus tard, à l’issue d’un Chabbat que nous avions passé en famille à Jérusalem, mon épouse et moi-même avions décidé de lui rendre visite chez lui, à l’improviste, dans le quartier de Bayit Végan. Malgré les réticences de ses proches, le rav Sitruk nous a reçus durant plus d’une heure, l’occasion de discuter de souvenirs communs. Il était bien affecté par sa maladie et peinait à parler, mais dans cette atmosphère particulière de sortie de Chabbat, nous étions ailleurs, lui et nous, comme dans la cour d’un Rabbi hassidique. Nous n’oublierons jamais non plus qu’un jour, alors qu’il était en visite auprès de sa belle-famille à Nice, il avait décidé de venir donner une bénédiction à mon épouse dans une période bien difficile. Il avait également demandé qu’elle le bénisse en retour, ce qu’elle avait fait.

Nos destins se sont croisés à plusieurs reprises et parfois dans des circonstances particulièrement difficiles, mais nous avons toujours gardé des relations respectueuses et cordiales, parfois franches aussi, lorsque j’acceptais qu’il me sermonne fraternellement en sa qualité d’aîné. Je lui vouais de la considération et une certaine admiration pour ce qu’il accomplissait pour le judaïsme français, même si je lui ai parfois exprimé mon désaccord. Il me répondait toujours avec sincérité et amitié, comme il savait si bien le faire.



Son nom restera gravé dans les chroniques du rabbinat français, comme étant celui qui a ouvert le judaïsme traditionnel au grand public, et qui a initié ce grand mouvement de téchouva au sein de la communauté. Nous avons longtemps et souvent prié pour sa guérison, nous prions aujourd’hui pour le repos de son âme et pour rappeler sa mémoire bénie. Sa disparition à une semaine de Roch Hachana a certainement un sens et une signification que nos sages actuels sauront décrypter. Pour ma part, je dirais simplement que le peuple d’Israël avait besoin d’un intercesseur auprès du Juge suprême pour nous faire pardonner nos fautes. Il est allé remplir cette mission exaltante. Que Dieu l’accueille auprès de Lui, comme Il accueille tous les justes de Son peuple. Amen

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