Shoah : ne jamais oublier de se souvenir

Le 27 janvier 1945, le camp d’Auschwitz était libéré. Cette date marque également la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste

By ROBERT SPIRA
January 29, 2017 16:19
Une plaque commémorative à Yad Vashem

Une plaque commémorative à Yad Vashem. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

 
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Enfant caché pendant la guerre, je n’ai moi-même pas connu les camps. Mon père, lui, n’a pas échappé à la barbarie nazie. Depuis 70 ans, je n’ai de cesse d’interroger et de chercher, comme s’il était envisageable de combler l’abysse que tu as laissé, papa… A force d’écouter les survivants, de visionner documents et photos, j’ai grandi, puis vieilli, hanté par les images, les odeurs et les cris des camps. Jusqu’à cette fumée que j’imaginais sortir des crématoriums.

Restituer l’indicible


C’est toujours la même force, le même besoin impérieux qui guide mes pas sur le sentier de la mémoire. Et je me retrouve, une fois de plus, face aux clichés qui laissent deviner l’insoutenable :
ces mères de famille, photographiées par les soldats allemands, portant leurs bébés dans les bras et leurs plus grands enfants de 4, 5 ou 6 ans qui marchent près d’elles. Encore quelques mètres et ils entreront dans les chambres à gaz.

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Les pires sont celles d’enfants étreignant leur mère ou de ceux, déjà orphelins, qui aident leurs petits frères et sœurs de 2 ou 3 ans à marcher vers la mort. Ces photographies de la Shoah sont d’une importance cruciale. Elles expriment des mots qui n’existent pas dans notre langage commun. Elles résument à elles seules cette courte phrase de Léon Poliakov, l’un des premiers historiens de l’Holocauste : « Auschwitz n’est pas un rêve. »

Témoignages, essais, romans, poésies, écrits surgissant de l’horreur, posent tous la même question : le langage peut-il restituer l’indicible barbarie de ce qu’on nomme aujourd’hui un génocide ? Certains témoignages sur le camp d’Auschwitz sont tellement atroces qu’on aurait pu douter de leur véracité s’ils n’étaient venus des survivants eux-mêmes. Comme ces écrits rédigés par des prisonniers retrouvés en 1952 dans une boîte en métal soigneusement enterrée près du crématorium III d’Auschwitz. Témoignages insoutenables relatant des scènes de torture, de cannibalisme, de suicide, de bébés écrasés contre un mur ou jetés vivants dans des brasiers, de pères volant la nourriture de leurs propres enfants, ou du sadisme sexuel des nazis à l’encontre des jeunes filles juives… Récits attestant aussi de l’existence des « Sonderkommandos », ces prisonniers juifs désignés pour retirer les corps des chambres à gaz et les brûler dans les fours. Les corps de ces hommes, femmes et enfants se serrant mutuellement, boursouflés, gonflés, devenus noirs ou bleus sous l’effet du gaz. Les prisonniers contraints à cette atroce besogne reconnaissaient souvent un des leurs, épouse, enfant, cousin ou ami. Il leur fallait pénétrer dans la chambre à gaz avec des tuyaux pour nettoyer le sang et les excréments qui souillaient les murs et le sol et amener les corps (entre 1 000 et 2 000 selon la taille de la chambre à gaz) aux crématoires. Exécuter tout cela en sachant que leur tour viendrait bientôt. Leurs jours, à eux aussi, étaient comptés ; les nazis ne voulaient aucun témoin. Autant d’atrocités qui échappent à l’entendement humain.

Un devoir perpétuel

Ce qui serait pire qu’Auschwitz serait qu’on oublie Auschwitz. Il ne faut jamais oublier de se souvenir que l’oubli d’un crime est aussi un crime. Alors que les derniers témoins disparaissent, chaque juif doit se considérer comme un survivant de la Shoah et raconter, inlassablement. La transmission est le seul moyen de faire qu’effectivement il ne se produise « plus jamais ça ». Soyons vigilants, car la mémoire s’use quand on arrête de s’en servir.

Le premier grand reportage sur Auschwitz avec photos à l’appui a été réalisé le 8 mai 1945. Conclusion des journalistes : « Le camp d’Auschwitz laisse loin derrière lui tout ce que l’on connaissait jusqu’ici des camps de la mort allemands. » Tout y était dit, sauf un mot : celui de juifs. Il a fallu beaucoup de temps pour que la vérité soit rétablie, alors que les juifs eux-mêmes étaient peu enclins à rendre compte publiquement d’une distinction qui leur avait coûté si cher durant la guerre. Ils souhaitaient plus que tout redevenir des Français comme les autres. Deux événements majeurs ont contribué au rétablissement des faits : le procès Eichmann en 1961 et la chute du Mur de Berlin en 1989. C’est à ces deux dates clés que le travail des chercheurs à vraiment progressé. Néanmoins, rien n’a jamais été totalement gagné, et le combat pour la mémoire est une lutte sans cesse recommencée. Les négationnistes, qui ont fait leur apparition dans les années soixante, sont là pour le prouver. Comment oublier les propos de Darquier de Pellepoix, qui a présidé le commissariat aux questions juives en 1942 : « Je vais vous dire moi, ce qui s’est passé à Auschwitz : on a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé des poux » (L’Express, octobre 1978).

Industrialisation du génocide



Au nom des victimes et pour la mémoire, tentons de raconter, une fois encore Auschwitz. A son ouverture en 1940, le camp est réservé aux prisonniers polonais non juifs bientôt suivis par des prisonniers de l’Armée rouge. Le premier convoi de juifs (provenant de Haute-Silésie et de Slovaquie) arrive le 30 mars 1942, immédiatement suivi par un convoi venant de France. Tous les déportés issus de ces convois sont enregistrés (un numéro leur est tatoué sur le bras) et entrent au camp.

Mais une fois la solution finale mise en place en 1942, les camps de la mort de Belzec, Sobibor et Treblinka ne suffisent plus. Les nazis décident donc d’agrandir Auschwitz au printemps de la même année. La situation du camp est favorable sur le plan ferroviaire, sans compter que cette ville de Pologne est connue pour l’antisémitisme de ses habitants qui leur permettra « au mieux » de fermer les yeux, au pire de prêter main-forte aux nazis. Le camp devient alors celui d’Auschwitz-Birkenau, un immense complexe de 42 km2 qui sert à la fois de camp de concentration, de camp de travail et de camp de mise à mort immédiate.

Des milliers de juifs de toute l’Europe vont y être déportés chaque jour. C’est le 4 juillet 1942, sur un convoi de juifs slovaques, qu’a lieu la première sélection à la descente du train par les « médecins » nazis. Les juifs déclarés « inaptes » sont immédiatement assassinés ; les autres, ceux qui sont autorisés à rentrer dans le camp, deviennent esclaves jusqu’à ce que mort s’ensuive, qu’elle soit provoquée par la faim ou l’épuisement physique. La durée de vie de ces prisonniers varie entre trois semaines et trois mois… La même procédure a été appliquée à tous les convois qui ont suivi. Il arrivait aussi que l’on amène à Auschwitz des convois moins importants de déportés. Dans un tel cas, les chambres à gaz étaient trop grandes pour « tuer » efficacement, et puis il fallait économiser le Zyklon B, le gaz mortel. Quand un groupe de déportés était constitué de 50 à 100 personnes, des membres du Kommando les amenaient aux SS pour que ces derniers les abattent d’une balle dans le dos.

Le premier convoi français à subir une sélection est le 12e, composé pour l’essentiel de victimes de la rafle du Vel d’Hiv. Les six derniers mois de 1942, ce sont 175 000 juifs de France, de Belgique, des Pays-Bas et de diverses régions de la Pologne qui arrivent au camp. Depuis l’été, le camp s’est doté d’une véritable usine de mort avec de nouvelles installations couplant chambres à gaz et crématoires. Les nazis, en effet, ont dû résoudre un problème logistique conséquent lorsqu’il s’est agi d’effacer les traces de leurs crimes en faisant disparaître les corps.

Début 1943, Auschwitz devient le plus grand centre de mise à mort des juifs d’Europe de l’Est, et sera pratiquement le seul camp de la mort à fonctionner durant l’année 1944. Les convois ne cessent d’affluer. En juillet 1944, soit deux mois après la réussite du débarquement allié en Normandie et alors que le monde entier sait déjà que la guerre est perdue pour l’Allemagne, la machine de mort s’emballe : 440 000 juifs hongrois sont envoyés à Auschwitz, l’immense majorité étant exterminée dès leur arrivée (un tiers au moins des juifs assassinés à Auschwitz étaient hongrois). L’historien Franciszek Piper a établi qu’1,3 million de personnes ont été déportées dans le camp d’Auschwitz Birkenau. 1,1 million y sont mortes.

Parmi les victimes : 960 000 juifs (dont 200 000 enfants de moins de 16 ans), 70 000 Polonais non juifs, 21 000 Tziganes, 15 000 prisonniers de guerre soviétiques, 10 000 à 15 000 autres détenus non juifs (F. Piper, The number of victims).

En novembre 1944, sur ordre de Himmler, les installations les plus compromettantes du camp sont presque entièrement détruites. Face à l’avancée des troupes de l’Armée rouge, le camp est évacué le 17 janvier 1945. 60 000 déportés mis sur les routes entament les marches de la mort. 15 000 d’entre eux périront. Quelques jours plus tard, une patrouille soviétique découvre Auschwitz par le plus grand des hasards, le camp se trouvant simplement sur la route Leningrad-Berlin empruntée par les militaires russes. C’était le 27 janvier 1945. 

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