Un monde de Torah

Désacralisation du Shabbat, effondrement du rabbinat… Rav David Lau, Grand Rabbin ashkénaze, répond aux questions du Jerusalem Post et lance un vibrant message au peuple juif

By MENASHE KOREN
September 29, 2015 14:02
Le Rav David Lau

Le Rav David Lau. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

En quoi consiste votre rôle de grand rabbin et quels sont vos objectifs ?

Tout d’abord, mon rôle est de coordonner au plus haut niveau le respect des obligations de la loi juive : je suis responsable de la cacherout, des érouvine, des mariages, des mikvaot, etc. S’ajoute à cela une autre dimension qui dépasse la loi : la perception que les gens ont du monde de la Torah.
En tant que pays juif, nous devons conférer un caractère juif à la nation. J’ai demandé au Premier ministre et au président de la Knesset que toutes les propositions de lois soient soumises au rabbinat, et ce afin que les législateurs connaissent le point de vue du judaïsme sur ces différents sujets. L’objectif n’est pas de les contraindre à accepter mon avis, nous vivons dans une nation démocratique, mais il me semble important que nos dirigeants sachent quel regard la Loi juive pose sur ces questions. Cette proposition a été débattue au sein d’une commission parlementaire et depuis, elle est restée bloquée. Pourquoi ? De quoi ont-ils peur ? Peut-être de découvrir un judaïsme qui offre une réelle clarté au monde.
Ce judaïsme interdit un travail trop pénible et appelle à libérer les esclaves au bout de six ans. Il porte un regard clair et instructif sur de nombreux sujets. Par exemple dans le domaine de l’environnement, il donne une réponse intéressante à la polémique autour des gisements de gaz. Malheureusement, ce savoir et cette sagesse ne sont pas exploités et ces idées ne sont pas prises en compte.

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Je pense que le rôle du Grand Rabbin consiste à donner son avis sur les événements courants. Par exemple, lors d’une semaine d’effroyables violences, y compris rue Keren Hayessod à Jérusalem [lorsqu’un ultraorthodoxe a poignardé et tué la jeune Shira Banki au cours de la Gay Pride, un jour avant l’incendie de Douma], le Grand Rabbin séfarade Itzhak Yossef et moi-même avons immédiatement publié un communiqué pour expliquer que cette manière d’agir n’est en aucun cas conforme à la Loi juive, quelles que soient les circonstances. Personne ne peut penser agir de cette façon au nom de la Torah.
Le rabbin a son mot à dire dans la sphère publique, et en particulier dans le domaine de l’éducation. Aujourd’hui, je me suis rendu dans une oulpena (école secondaire pour filles), puis dans une école pour enfants handicapés, et ensuite dans une yeshiva ; ce soir, j’irai réconforter des endeuillés, puis j’assisterai à un mariage… et à 23 heures, je donne un cours. Voilà à quoi ressemble la vie d’un rabbin.
A Jérusalem, et dans une grande partie du pays, le respect de la sainteté du Shabbat est remis en question. L’exemple le plus récent est l’ouverture du complexe de cinéma Yes Planet dans la capitale, ou le projet Yeroushalmim Party qui mettrait à la disposition du public un réseau de bicyclettes disponibles le Shabbat. Qu’il soit ou non permis de monter à vélo le jour saint est sujet à débat dans la Loi juive, bien que la plupart des autorités rabbiniques aient tranché que c’était interdit. Mais la location des vélos, elle, se fera certainement grâce à un système à fonctionnement électronique. Or l’usage de l’électricité le Shabbat est proscrite par toutes les autorités orthodoxes.

D’après vous, quelle doit être la réaction du grand rabbinat à ce phénomène grandissant ?


J’évoquerai brièvement la question de Jérusalem. Mais je voudrais d’abord m’exprimer sur ce qui se passe en dehors de la capitale. A Tel-Aviv, au centre commercial de Sarona, le propriétaire d’un magasin a récemment reçu une amende pour avoir fermé son commerce le Shabbat. La question se pose à Ashdod et Hadéra, ainsi que dans de nombreuses autres localités. Ce phénomène est très douloureux pour moi, car si l’Etat d’Israël se définit comme un Etat démocratique et juif, on ne peut ignorer son caractère juif. En conséquence, son jour de repos n’est ni le vendredi, ni le dimanche, mais bien le Shabbat. Le Shabbat est un symbole et on ne doit pas en avoir honte. Lorsque vous allez à l’étranger, vous savez que les magasins sont fermés le dimanche. Vous pouvez ressentir l’atmosphère de détente et de repos ; vous sentez que c’est un jour particulier.
Pourquoi le peuple d’Israël ne peut-il accepter ce principe, alors que c’est lui qui a enseigné au monde le bénéfice d’un jour de repos hebdomadaire ? Si vous remontez en arrière dans l’histoire, vous constaterez que les gens travaillaient sept jours sur sept. Le peuple juif a, lui, enseigné que si l’on chôme un jour, un jour consacré au repos et la sainteté, on travaille mieux les six jours suivants. Or, si l’on ouvre des espaces de loisirs le Shabbat, certaines personnes seront contraintes de travailler. Cette situation crée une compétition injuste pour les demandeurs d’emploi. Je ne peux même pas envisager l’idée que, dans un Etat juif, quelqu’un puisse perdre son emploi parce qu’il désire protéger son identité juive.

Le maire de Jérusalem, Nir Barkat, avec l’approbation de la municipalité, s’est engagé à appliquer les ordres de fermeture des supérettes du centre-ville. Quelle est votre réponse à ceux qui s’opposent à ces fermetures ?

Je regrette de devoir m’exprimer ainsi, mais certains jours dans l’année, des supermarchés de quartier sont fermés, comme le jour de l’Indépendance et Yom Kippour. Est-il vraiment juste de prétendre que nous ne pouvons attendre, ou nous organiser à l’avance, pour acheter du lait, des œufs ou des couches ? Est-il vraiment nécessaire que ces magasins soient ouverts constamment au cas où un individu ressentirait le besoin de s’y rendre ? Un employé doit-il être obligé de travailler toute la journée parce que vous avez peut-être oublié d’acheter de l’huile ? Le Shabbat est un jour particulier, un jour de repos pour vous et pour les autres.
Ceci est particulièrement vrai pour Jérusalem, qui est un symbole dans le monde entier. Lorsque les gens viennent dans la Ville sainte, ils sont en quête d’une atmosphère bien particulière, le calme des rues le Shabbat les touche et les impressionne. Préservons ce caractère bien spécifique et soyons-en fiers ! Pour le monde entier, notre pays est la « Terre sainte », tout le monde sait qu’il possède un caractère différent. Alors pourquoi chercher des moyens de nous débarrasser de cette spécificité ?

D’après l’Institut de la démocratie israélienne, la confiance du public dans le Grand Rabbinat est la plus faible parmi les institutions gouvernementales. Les exemples abondent : du scandale de vers trouvés dans de la farine non tamisée dans un restaurant cacher de Jérusalem, au mécontentement dans les relations avec les tribunaux de conversion et de mariage. Actuellement, des groupes tentent de créer des instances alternatives pour contourner totalement le rabbinat. Que répondez-vous à ces critiques ?



Le rabbinat est une instance gouvernementale, mais elle demande beaucoup moins de bureaucratie que le ministère de l’Intérieur, l’Assurance nationale ou les municipalités. Malgré tout, le public est insatisfait. Lorsque le ministère de la Santé impose des règles à un restaurant, tout le monde les comprend et les accepte. Cependant, lorsque le rabbinat présente des exigences pour l’obtention d’un certificat de cacherout, pour demander qu’un surveillant effectue son travail de supervision, des réserves et des justifications sont exposées, et le machguiah n’est autorisé à travailler que pour une heure et demie.
La question de la cacherout est beaucoup plus complexe. Si quelqu’un ne célèbre pas un mariage d’après les règles, le rabbinat a le droit de lui retirer son autorisation. Le mois dernier, suite à une enquête, nous avons découvert qu’un rabbin s’était mal conduit envers des femmes, et nous lui avons retiré son autorisation. Mais en ce qui concerne la cacherout, une fois que la loi a donné l’autorité à un rabbin, lorsqu’il est élu à un poste de rabbin municipal ou de quartier, on ne peut lui retirer son autorité dans ce domaine. Or un rabbin a peut-être été un enseignant compétent à la yeshiva, mais cela ne veut pas dire qu’il est un expert en matière de cacherout. Il ne connaît peut-être pas la composition d’une boulette de falafel ou les contrôles à effectuer dans la cuisine d’un hôtel, ou bien encore la nature d’un émulsifiant employé pour la préparation industrielle de la nourriture dans les usines. Mais la loi ne nous donne pas les moyens d’interférer dans ce domaine. Je n’ai pas le pouvoir de surveiller tous les certificats de cacherout des groupes indépendants du rabbinat, comme je le fais pour les mariages.
Nous n’avons que trois inspecteurs qui couvrent tout le pays, et leur rôle est de mettre au jour des certificats de cacherout problématiques. Nous avons récemment découvert un certain problème dans une ville et nous devons réfléchir aux moyens de traiter avec un individu protégé par une immunité. C’est un problème juridique : les législateurs ne nous autorisent pas à retirer l’autorité aux rabbins dans le domaine de la cacherout. Est-il logique que le ministère de la Santé accorde une licence médicale à vie, sans possibilité de l’annuler ? C’est ce qui se passe au sein du rabbinat.
Et ceci ne concerne pas que la cacherout. Il est important que le public fasse la différence entre les rabbins et le rabbinat. Depuis ces deux dernières années, je travaille sans directeur de bureau. Il n’y a pas de budget, pas de responsable administratif pour orienter le public. Malgré cela, la plupart des employés du rabbinat effectuent leur travail avec dévouement ; mais il suffit qu’un machguiah ne se présente pas à son poste pour que les médias se saisissent de l’affaire. Lorsque vous constatez qu’un employé n’effectue pas son travail comme il se doit, vous traitez ce cas individuellement. Si vous avez un problème avec un employé du ministère de la Santé, penseriez-vous à fermer tout le ministère ?
Examinons les choses sous un autre angle. Le rabbinat a été créé pour servir le public. Si un employé n’assume pas sa tâche, le public doit nous le faire savoir ; ainsi nous pourrons gérer le cas individuellement, par le biais de discussions et de formations. Le cas échéant, des sanctions pourront être appliquées qui pourront aller jusqu’au renvoi si nécessaire.

Au cours de votre mandat de Grand Rabbin, lesquelles de vos réalisations ont eu, selon vous, le plus d'impact sur le peuple juif ?

Depuis deux ans, nous avons beaucoup œuvré dans trois domaines qui touchent tous les citoyens israéliens.
L’année 5775 était l’année de la chemita. Avez-vous remarqué que la chemita dans l’Etat d’Israël ne s’est jamais aussi bien déroulée ? Avec une telle abondance de produits et sans brusque augmentation des prix ? Toutes les variétés de fruits et légumes étaient disponibles en quantité. Cela n’allait pourtant pas de soi. Nous avons travaillé durement pour parvenir à ce résultat. Même le principe du Héter Méhira a été effectué à un niveau plus élevé. Nous avons rendu visite à chaque agriculteur ou propriétaire foncier : chacun d’entre eux a compris le sens de ce qu’il signait. Le Otsar Bet Din a également été réalisé avec un grand sérieux.
Nous avons aussi travaillé sur les importations. Jusqu’à présent, à l’étranger, seuls quelques rabbins étaient reconnus pour leur autorité en matière de cacherout. Dans toute la Chine, par exemple, il n’y avait qu’un seul rabbin, à Hong Kong. Nous avons donc testé des rabbins spécialisés dans le monde entier. Désormais, les importateurs disposent non plus d’une liste de cinq, mais de 50 rabbins, et ceci a un effet évident sur les prix. Tout ce travail a été réalisé de manière droite, logique, et dans une grande transparence.

En ce qui concerne l’abattage rituel en diaspora, le rabbinat a désormais affecté des surveillants au hasard pour éviter que ne s’installent des relations intéressées entre les machguihim et les personnes qui demandent une surveillance.
uuVous parlez d’un manque de fonds. Si le rabbinat disposait d’un budget plus important, qu’entreprendriez-vous pour créer l’unité au sein du peuple juif et obtenir le respect du public ?
Premièrement, je modifierais complètement le site Internet du rabbinat. Par exemple : si vous cherchez dans Google des informations sur Tou Bichevat, vous devriez tomber sur un lien vers le site du rabbinat. Le rabbinat devrait être la première adresse vers laquelle se tournerait le public à la recherche de réponses. Quoi qu’il se passe au niveau de l’actualité, l’avis du rabbinat sur le sujet serait également exprimé sur le site. Il faudrait aussi prévoir une place pour les commentaires des internautes. En résumé, le site devrait être plus vivant et plus interactif. Le rabbinat se doit d’être à l’écoute du public et accessible. Tel serait mon objectif.
Deuxièmement, il existe un organisme de rabbins nommé Bénoam. C’est une organisation fantastique, qui a été créée par un avreh (un étudiant en yeshiva) rav Israël Méir Reani. Il tente de mettre en place des projets merveilleux. Par exemple : si quelqu’un est décédé à Akko, deux jeunes rabbins se rendent auprès de la famille et leur proposent de les assister dans l’organisation des obsèques et de la période des chiva. Ils accompagnent également des familles qui organisent une bar-mitsva, un rachat du premier-né, une conversion, une brit-mila, etc. L’idée est de rendre les services religieux accessibles à tous. Vous vous intéressez à la Torah ? Nous vous proposerons des cours dans tout Israël. Grâce à Dieu, des centaines de rabbins ont rejoint l’organisation. Le message de Bénoam est : nous sommes à votre disposition.

Au vu des événements récents et de la montée de l’antisémitisme dans le monde, le moment est-il venu d’appeler les juifs de Diaspora à rentrer « chez eux » en Israël ?


Lors de mes différents voyages en Diaspora, j’ai rendu visite à plusieurs communautés juives. Je demande à chaque fois à leurs membres : que faites-vous ici ? Où vos enfants sont-ils scolarisés ? Comment préservez-vous leur identité juive ? Les moins religieux me répondent souvent qu’ils leur parlent d’Israël et de Tsahal. Et je leur dis toujours : ne vous faites pas d’illusions, ces histoires-là ne feront pas le poids demain, face à une petite amie non juive. Ils doivent préserver leur identité juive à tout prix. Et s’ils restent à l’étranger, ils se trouvent en grand danger.

Quel est votre message pour le peuple juif à l’occasion de Simhat Torah ?


Je parlerai de Roch Hachana. Savez-vous quelle est la mitsva principale de la fête ? Elle ne consiste pas à sonner du chofar, mais à entendre le chofar. Ecouter n’est pas tellement le fort des Israéliens. Etre silencieux, attentif, et ne rien faire du tout. Au contraire, nous sommes doués pour stigmatiser les autres. Nous jugeons telle ou telle personne selon son appartenance à un groupe. Nous nous empressons de haïr, de souiller et d’accuser. Celui-là est religieux, cet autre est ultraorthodoxe, celui-ci est sioniste-religieux, etc. Mais les nuances sont grandes, le peuple d’Israël est si riche ! Même dans le désert, il y avait 12 tribus, divisées elles-mêmes en 70 familles. Nous ne sommes pas blancs ou noirs, nous portons différentes couleurs. Les différences que nous percevons ne sont pas fondamentales. Commençons par nous écouter les uns les autres. Instaurons le dialogue. Peut-être que la personne en face de moi est quelqu’un de bien.
Dans l’Ethique des Pères, il est écrit que nous devons accueillir chacun avec le sourire. Or nous vivons dans un monde de stigmatisation, et c’est une erreur. Ma requête au peuple d’Israël commence par Roch Hachana. Entendons-nous les uns les autres. Respectons-nous les uns les autres. Soyons à l’écoute.

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