La vie est merveilleuse

Le réalisateur A. Nesher parle du tournage de son dernier film Plaot (Les merveilles) qui a pour cadre Jérusalem.

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June 25, 2013 12:46
Avi Nesher dirige son acteur Adir Miller (à gauche).

P20 JFR 370. (photo credit: DR)

 
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Du bureau d’Avi Nesher, on aperçoit la Méditerranée, mais tout ce dont le réalisateur veut parler, c’est de Jérusalem, qui a inspiré son dernier film, The Wonders, sorti récemment en salles en Israël.

« C’est “Lewis Carroll rencontre Carol Reed” », dit-il à propos du film, fortement influencé à la fois par Alice au pays des merveilles, et le classique de Reed, Le troisième homme, ainsi que par d’autres films noirs.

Ce ne sont sans doute pas les artistes auxquels on pense quand on évoque Jérusalem, mais pour Nesher ils sont essentiels pour comprendre Plaot, et son affinité passionnée et relativement récente pour la capitale d’Israël.

« Jérusalem est une ville extraordinaire, absolument fascinante. Comme tout Israélien laïque, j’ai grandi en pensant que Jérusalem était un de ces endroits tristes et ennuyeux, que l’on visite juste lors de voyages scolaires, sans avoir vraiment envie d’y aller. On ne l’imagine certainement pas dans toute sa majesté », explique-t-il.

Le film est un mélange de genres et d’humeurs, qui combine animation et action réelle pour révéler la ville que le cinéaste a découverte quand il a finalement décidé de l’explorer plus avant. Le scénario a été coécrit avec Shaanan Stritt, le chanteur du groupe funk/hip-hop Hadag Nahash.

Il raconte l’histoire d’Ariel Navon (Ori Hizkiah), surnommé Arnav (lapin en hébreu), un gentil barman graffeur, un peu flemmard sur bords, qui tente de reconquérir son expetite amie (Efrat Gosh), qui vient de virer orthodoxe. Un jour, il aperçoit un rabbin (Yehouda Levi) conduit dans un appartement en face de son immeuble et commence à soupçonner que le rabbin est détenu contre son gré. Cela va entraîner Arnav dans l’univers du film noir au grand complet, avec un détective coriace (Adir Miller), une belle femme mystérieuse (Youval Scharf), une bande de durs à faire peur (les hommes qui détiennent le rabbin), et le rabbin lui-même, leader d’une secte d’adeptes persuadés qu’il peut prédire l’avenir.

L’histoire, qui allie humour et mystère, se déroule sur la musique de Hadag Nahash, et présente des situations où les nombreux dessins d’Arnav prennent vie et viennent éclairer l’action.

Jérusalem en toile de fond 

« Israël est tellement déchiré entre laïques et religieux, et, si on appartient au monde laïque, à bien des égards, Jérusalem est terra non grata. On ne réalise pas… à quel point la ville est extraordinaire, car elle incarne des valeurs dérangeantes. Mais c’est une mauvaise interprétation : elle peut représenter beaucoup de choses. Elle ne symbolise pas forcément des ultraorthodoxes qui lancent des pierres sur les voitures le Shabbat, c’est juste la façon dont les Israéliens laïques ont été éduqués, habitués à penser que c’est un endroit où ceux qui ne font pas l’armée jettent des pierres sur ceux qui font l’armée. On imagine que c’est un lieu où l’on méprise les femmes, surtout quand on les fait asseoir à l’arrière des bus. De façon générale, on considère Jérusalem comme Montgomery, Alabama, dans les années soixante, et c’est une erreur de raisonner de cette manière.

Mais c’est comme ça que les Israéliens laïques voient Jérusalem. C’est une des choses que j’apprécie particulièrement avec Plaot, un gars d’une station de télévision qui l’a vu est venu me dire : « Cela vous donne vraiment envie d’aller vivre à Jérusalem ». Parce que c’est une ville merveilleuse. Elle est aussi sombre, elle est aussi menaçante, elle est aussi beaucoup de choses, mais elle est merveilleuse. Bien plus que Tel-Aviv, avec tout le respect dû aux plages et aux boîtes de nuit. Mais Jérusalem est unique au monde. » 

De Tel-Aviv à Hollywood 

On ne peut pas dire que le film sort du style auquel Nesher nous a habitués, parce que Nesher n’est pas un metteur en scène qui se répète. Sa carrière s’étend sur plusieurs décennies, depuis le tout début de l’âge d’or du cinéma israélien dans les années 1970, jusqu’à la renaissance de ces dix dernières années.

Après son service militaire dans l’unité de reconnaissance de l’état-major de l’armée israélienne, Nesher a fait irruption dans le cinéma en 1978 avec La troupe, un film sur la vie et les amours d’une troupe de spectacle dans l’armée, et l’un des films les plus populaires de l’histoire du cinéma israélien.

L’année suivante, il enchaîne avec Dizengoff 99, une comédie qui met en scène une fille et deux garçons qui partagent un appartement à Tel-Aviv et travaillent dans la pub, un film assez osé pour l’époque, car il présente une jeunesse insouciante qui a juste envie de s’amuser et ne correspond pas au modèle du héros sioniste habituel, du jamais vu jusqu’alors. Après quelques autres films, Hollywood l’appelle et Nesher, âgé d’à peine plus de 25 ans, s’envole pour les Etats-Unis.

L’Amérique lui sourit et il rencontre bientôt le succès avec des films de genre : l’un de ceux dont il est le plus fier est Le percepteur (The Taxman), au sujet d’un agent du fisc interprété par Joe Pantoliano (Ralph Cifaretto dans The Sopranos) qui résout une affaire impliquant la mafia russe à Brighton Beach. Pourtant l’enthousiasme des débuts finit par se dissiper. Sur le tournage de Ritual, un remake de Vaudou avec Jennifer Grey, en Jamaïque, il réalise qu’Israël lui manque. Au cours d’une visite au pays, il rencontre Lia Van Leer, fondatrice de la Cinémathèque de Jérusalem.

Quelle n’est pas alors sa surprise (et son plaisir) quand la « reine du cinéma israélien » lui ordonne pratiquement de revenir. À ce moment-là, il se sent prêt et même désireux de recommencer à faire des films israéliens.

Retour au pays 

« Faire des films qui vont réussir à toucher le public, c’est un sentiment incomparable », explique-t-il. « En Amérique, vous pouvez faire un film très réussi, mais c’est une goutte d’eau perdue dans l’océan. Le spectateur ici est merveilleux.

Israël possède un des publics les plus cultivés et les plus avertis de l’histoire du cinéma. Ils ont lu Amos Oz et David Grossman, ils vont voir des films du réalisateur espagnol Pedro Almodovar et du cinéaste serbe Emir Kusturica. Ils vous permettent vraiment de prendre des risques. Regardez les films israéliens qui ont remporté un grand succès ici au cours des deux dernières années, Footnote [sur des chercheurs du Talmud] et Fill the Void [un drame dans le milieu ultraorthodoxe à Tel-Aviv] ».

Les films que Nesher a réalisés depuis son retour en Israël il y a un peu plus de dix ans, « ne sont pas des films grand public.

Mais cependant ils ont rencontré une très large audience. » Son film Au bout du monde à gauche, sorti en 2004, raconte l’histoire d’une adolescente indienne qui immigre en Israël et rencontre une jeune marocaine dans une ville du Néguev dans les années soixante. Les Secrets, sorti en 2007, met en scène deux jeunes filles ultraorthodoxes dans un séminaire à Safed, qui se plongent dans la Kabbale et tentent de sauver l’âme de leur voisine tourmentée, en l’occurrence Fanny Ardant. The Matchmaker, sorti en 2010, raconte le passage à l’âge adulte d’un adolescent, à Haïfa, qui travaille comme une sorte d’espion pour un entremetteur (joué par Miller, en vedette dans Plaot), survivant de la Shoah et ami de son père en Europe pendant la Shoah. Le bureau de l’entremetteur se trouve dans une salle de cinéma qui projette uniquement des films romantiques, gérée par sept nains, frères et soeurs, qui ont survécu à Auschwitz et sont venus en Israël. Les personnages des nains, interprétés par des acteurs, mais inspirés d’une vraie famille dont Nesher a appris l’existence alors qu’il effectuait des recherches pour le film, « sont l’ADN de mon film », déclare Nesher.

Genèse 

The Matchmaker achevé, naît l’idée de tourner un film à Jérusalem, qui lui trotte dans la tête depuis qu’il a commencé à enseigner l’écriture de scénarios à l’école de Cinéma et de Télévision Sam Spiegel. Mais il lui reste encore à découvrir l’ADN de ce nouveau projet.

« J’arrivais à Jérusalem dans la matinée [avant le cours], et j’allais faire un tour au shouk [Mahaneh Yehouda] », se souvient-il. « J’étais de plus en plus fasciné par Jérusalem », poursuit-il. « Jusque-là je l’imaginais comme une petite ville tranquille, mais c’est le centre du monde, avec 3 000 ans de luttes pour savoir qui va contrôler ce lieu unique. C’est l’oeil du cyclone. » Un jour, en se promenant dans Nahlaot, Nesher aperçoit une petite maison avec une porte bleue et une image d’un lapin sur la porte. « Et j’ai commencé à imaginer qu’un artiste vivait dans cet appartement. Avec moi, ça commence toujours par une idée visuelle. Et puis je me suis mis à chercher une histoire. Puis la musique vient ensuite et souvent donne le ton du film et l’émotion qui s’en dégage. Avant de me lancer dans l’écriture, j’écoute toutes sortes de musique. Et je suis allé à un concert de Hadag Nahash. » Il a adoré. « Ils mélangent le funk et le hip-hop et ils sont très, très agressifs, politiquement parlant, et en même temps totalement communicatifs. Ils créent de grands tubes, mais ils ont beaucoup à dire. C’est un peu comme le cinéma auquel je crois, un cinéma engagé, qui touche vraiment beaucoup de monde et fait la différence, tout en restant subversif dans son essence. » Il rencontre alors le chanteur Shaanan Stritt, avec qui il se sent tout de suite sur la même longueur d’onde.

« C’est un hiérosolomytain pur et dur… Il m’a fait découvrir la ville. À un certain moment, je lui ai demandé : “Est-ce que tu veux écrire ça avec moi ?” Il m’a répondu : “Je ne sais pas comment écrire un scénario”. J’ai répliqué : “C’est bon, je sais faire, mais toi, tu en sais beaucoup plus sur Jérusalem que moi”. » Avi Nesher aime s’entourer de partenaires qui proviennent d’horizons différents du sien. « Je vois cela comme une expérience. Un grand metteur en scène est celui qui peut reconnaître une bonne idée, même quand ce n’est pas la sienne. Il ne s’agit pas d’être le leader du groupe. C’est un travail d’équipe, de découverte, une aventure partagée.

C’est comme une jam-session, une expérience artistique. » 

Art et prophétie 

Ils ont alors commencé à explorer l’idée d’un personnage, un artiste de rue à Jérusalem, dont l’histoire relierait la scène de l’art contemporain en plein essor à Jérusalem avec le tissu religieux de la vie dans la ville. « Il y a beaucoup de Shaanan dans Arnav, lui aussi a été barman. » « Il y a une affinité naturelle entre des gens qui croient en Dieu et ceux qui croient en l’art », déclare Nesher. « En hébreu, les mots qui expriment la croyance (emouna) et l’art (omanout) ont la même racine. C’est l’histoire de la rencontre entre un prophète et un artiste… Elle s’est mise à vivre d’elle-même. » « La rencontre d’Arnav, un homme au coeur pur, va changer les autres personnages qui sont plutôt sombres, avec des secrets cachés, comme on en voit dans tous les films noirs », explique Nesher. « C’est un film noir sans coups de feu et sans cadavres. » Le contexte religieux sous-jacent évoque le prophète Amos, « le plus engagé socialement de tous les prophètes… il était pour les pauvres et contre les riches. C’est le prophète préféré de nombreux voyants, qui ne sont pas nécessairement rabbins, mais plutôt prophètes des temps modernes. J’en ai rencontré beaucoup au cours de mes recherches pour préparer le film. » L’animation fait partie de l’expérience menée par Nesher, pour donner vie au côté abstrait, mystique de la ville. Il n’avait jamais fait de film d’animation auparavant, mais c’est un réalisateur très visuel et il est marié à une artiste, Iris Nesher, avec qui il a deux enfants. Il a réuni un groupe d’artistes, qui n’avaient jamais fait de film auparavant, et ils ont créé ce qu’il appelle, « Arna-vision », les dessins d’Arnav et leur version animée.

Bogart et Nicholson 

Le film est remarquable par son casting éclectique, qui a permis de cristalliser les personnages. Il y a d’abord Miller en haut de l’affiche, un humoriste et scénariste pour la télévision que Nesher transforme ici en une sorte de Humphrey Bogart israélien. Il interprète Gittes, le détective embauché par la belle-soeur du rabbin pour le ramener chez lui.

Bien que le nom du détective soit une référence claire au personnage de Jack Nicholson dans Chinatown, un homme désabusé par la corruption autour de lui, mais qui aspire toujours à la pureté, Miller crée sa propre interprétation de l’inquiétant Gittes israélien. « Adir est un grand écrivain et un grand acteur », explique Nesher. Miller a eu un petit rôle dans Les Secrets, et a ensuite joué le rôle phare de The Matchmaker, pour lequel il a remporté le prix Ophir du meilleur acteur en 2010. « Il a fait le plus grand sacrifice pour être dans ce film. Il a retardé l’écriture de la nouvelle saison de Ramzor (sa série télévisée à succès, qui a été achetée par le réseau Fox et a fait l’objet d’un remake américain). C’était un choix artistique. Il a senti qu’il ne pouvait pas écrire et jouer Gittes en même temps. » Dénicher l’acteur pour interpréter le rôle d’Arnav, un homme ordinaire qui est le héros du film, s’est avéré plus difficile.

« Je savais qu’il nous fallait trouver quelqu’un qui ait un peu d’Arnav en lui », explique Nesher. « Nous avons vu tout le monde. Alors ma fille m’a parlé de ce type choisi comme le jeune comédien le plus populaire. Je l’ai vu sur scène et il est vraiment drôle. Il est très proche du personnage. Il est l’un des pères fondateurs d’Arnav. » 

Un rabbin à Tel-Aviv 

Mais la plus grosse surprise du film est sans doute un Yehouda Levi pratiquement méconnaissable dans le rôle d’un rabbin, à la tête d’une secte. Levi est bien connu à la fois des spectateurs et des téléspectateurs israéliens pour ses apparitions dans des films tels que Yossi & Jagger d’Eytan Fox et dans diverses émissions de télévision. « D’une certaine manière, il semble ici jouer à contre-emploi », explique Nesher à propos de son choix de l’acteur, souvent photographié aux quatre coins de Tel-Aviv, avec sa petite amie, l’actrice et chanteuse Ninet Tayeb.

« Il a de nombreux fans. Mais en quelque sorte, les rabbins sont comme des stars de cinéma pour leurs disciples. Il me fallait quelqu’un de très charismatique. Quelqu’un de crédible pour amener les gens à l’aduler. Il est entré complètement dans la peau de son personnage, il voulait dormir dans cet appartement miteux où nous avons tourné. Nous avons parlé à de nombreux rabbins, il a étudié la Guémara et la Kabbale. Il était totalement dedans, c’était fascinant de le voir comme ça.

Il a ce je-ne-sais-quoi qui fait que l’on ne sait jamais où on en est avec lui, tout comme [le personnage de] Knafo. » Tous les acteurs ont apporté quelque chose d’eux-mêmes au rôle qu’ils interprètent dans le film. « Youval Scharf est si délicate, mais on voit qu’elle a la force de déplacer des montagnes, si nécessaire. » La chanteuse Efrat Gosh, qui joue le rôle de la serveuse devenue récemment orthodoxe, ex-petite amie du héros, « a traversé ses propres épreuves et tribulations pour trouver l’amour. Ils ont tous épousé leurs personnages et c’est devenu réel. » Si Nesher est pris en ce moment par la promotion de Plaot, cela ne l’empêche pas de penser déjà à son prochain film.

« Pendant le tournage, je rentrais à l’hôtel et prenais des notes sur des films à venir, uniquement des histoires qui se déroulent à Jérusalem. J’ai très envie de tourner une autre histoire qui aurait pour cadre Jérusalem. »

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