Les quatre cents coups de Pierre Grimblat

Créateur de séries à succès dont Navarro, cinéaste, publicitaire, poète, Grimblat revient sur son parcours.

By PAULA HADDAD
May 21, 2013 13:37
P.Grimblat, Mes vies de A à Z, éd. Chiflet & Cie.

JFR P24 370. (photo credit: DR)

 
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Inutile de demander à Pierre Grimblat s’il aurait aimé rencontrer certaines personnalités de son époque. Il les a toutes côtoyées ! Charles Aznavour, Dalida, Albert Cohen, François Truffaut, Picasso, Jacques Demy, Orson Welles, Pierre Mendès-France… La liste est longue. Il a même découvert Gilbert Bécaud, et offert leur immense popularité à Roger Hanin et Gérard Klein. L’entretien pourrait alors se résumer à une interminable séance de « name-dropping », puisque son livre se feuillette au gré de ses rencontres, sans ordre chronologique.

Il y a quelques années, l’homme a déjà publié un recueil de souvenirs. Pourquoi ce nouvel essai ? « Je porte cette fois un regard plus décalé et drôle sur les choses. Et puis Jean d’Ormesson en est à son dixième livre du genre » rétorquet- il avec humour.

Pour autant, la vie de Pierre Grimblat n’a pas toujours été un tourbillon de paillettes. Fils unique, il naît en 1922 dans une famille juive, son père Benjamin est originaire de Pologne, sa mère Simone de Vienne. Un couple modeste porté par un père électricien qui espère toujours faire fortune au coup suivant. L’éducation juive ? Pierre Grimblat n’en reçoit aucune. Il s’excuserait presque de ne pas avoir tant d’histoires à vous raconter, même si sa mémoire quasi intacte lui a fait remonter quelques souvenirs. Son nom Grünblatt (« feuille verte ») a été francisé en Grimblat, il n’a pas été circoncis, et apprend à lire et écrire chez les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul. Et ce, bien avant la guerre. Il ne saura jamais pourquoi, si ce n’est la crainte par ses parents d’un antisémitisme montant.

Un simple « élément du destin » 

A Paris, sa mère lui défend d’aller jouer avec « les polaks » du XIe arrondissement, son quartier, mais il sait qu’il est juif par une sorte de non-dit. « Ma mère disait : “Nous, nous sommes assimilés”. Je ne sais toujours pas ce que cela veut dire ». Durant la guerre, il n’a jamais été inquiété en tant que juif vu qu’il ne porte aucun signe distinctif de ses origines, mais il est interné pour faits de Résistance. S’ensuivent 92 jours de cachot à Nice, un passage à deux doigts du poteau, et une arrestation qu’il doit à son attitude de fan un peu inconscient. « J’avais une valise pleine d’armes et de faux papiers et je suis allé demander un autographe à mon idole de l’époque Georges Ulmer, promenade des Anglais ! La milice m’est tombée dessus. Il y a toujours en moi un mélange de frivolité et d’héroïsme ! ».




Une fois libéré, protégé par un homme qu’il considère comme un Juste, Pierre Grimblat entame une carrière à la croisée des chemins. Devenu le protégé de Boris Vian et Raymond Queneau, excusez du peu, parce que les deux maîtres apprécient ses poèmes, il entre à la radio, puis part aux Etats-Unis travailler à la NBC. Sa passion ? Le cinéma, mais il n’en fera pas assez à son goût. Il réalise sept longsmétrages dont Slogan, le film culte qui a permis la rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Une histoire dont il n’est pas peu fier, même si Gainsbourg disait de lui qu’il n’avait été qu’un simple « élément du destin » ! Ce film, c’est aussi une part de son passé. Lors d’un dîner, son bagout séduit Marcel Bleustein, le patron de Publicis qui le nomme chef du « Bureau des idées ». Il crée des campagnes publicitaires pendant dix ans. Mais alors qu’il peut prendre la suite de son mentor, un job que le Tout-Paris lui envie, il laisse une place en or. Le virus du cinéma le rattrape. Il dira également non à la succession de Jacques Canetti, célèbre découvreur de talents.

Des regrets ? Pierre Grimblat en a quand il évoque le contrat qu’il a refusé aux Etats-Unis pour rester auprès de sa famille : « Roger Corman qui a fait débuter Scorsese et Coppola me voulait. J’ai été con ! » Au rayon des rencontres magiques, il croise la route d’Albert Cohen qui le choisit pour adapter au cinéma Belle du Seigneur. Pas de bol, l’écrivain casse sa pipe juste après leur rencontre.

Une judéité, ici et là… 

Quand il s’intéresse à la télévision, Pierre Grimblat n’a jamais eu l’ambition d’écrire son nom au panthéon du genre. En 1974, sa société fait faillite avec son plus beau film, Dites-le avec des fleurs, et l’homme se lance alors dans l’adaptation télé avec Milady, Pierrot mon ami et tant d’autres.

Dans les années quatre-vingt-dix, il crée Navarro, puis L’Instit, à la demande de François Mitterrand qui veut une série exaltant les valeurs républicaines, à l’heure de la montée du Front national. En 1996, il vend Hamster Films, sa société, la première d’Europe en matière de production et de création télévisée, à Claude Berda, du groupe AB. « J’ai voulu me venger en faisant de la télévision qui enlève des spectateurs au cinéma. Et j’y suis parvenu. C’est terrible ».

En 2001, celui qui passait ses après-midi à rêver dans un cinéma du quartier d’Oberkampf revient à son seul amour avec Lisa, un film inspiré de l’histoire de son père interprété par Michel Jonasz. « Je pleurais à chaque scène ! On m’entendait renifler derrière la caméra », dit-il. Sa judéité ? Elle ressurgit ici et là, par bouffées d’émotion.

Pierre Grimblat évoque « sa première fois bizarre ». « C’était en 1964, j’ai 42 ans, je suis à New York, je travaille pour la NBC et j’assiste à une représentation du Violon sur le toit inspiré des contes de Sholem Aleichem. Soudain, je touche mes genoux, que je sens mouillés. Je regarde mes mains trempées. Je pleurais comme un fou sans m’en être aperçu ! Ça a été sans suite ».

Il y a tout juste un an, alors qu’il est invité à la bar-mitsva du fils de Samuel Blumenfeld, journaliste au Monde et ami proche, il ressent à nouveau une sensation étrange. « Samedi matin.

J’arrive à la synagogue, je n’avais pas de kippa, à l’entrée, un type m’en sort une et me la tend. Je m’assois et j’écoute le bar-mitsva qui avait appris une quantité de texte. Soudain, quelque chose de bizarre se passe en moi. J’ai d’énormes « volets » qui s’ouvrent dans ma poitrine comme si j’étais à 20 000 mètres d’altitude ! Fin de la cérémonie. Je vais voir mon ami Samuel et lui raconte qu’il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Il ne réagit pas. Le lendemain, je lui demande : « C’est quand même pas l’Esprit Saint qui est descendu vers moi ? Il s’y prendrait un peu tard ! » « Je ne sais pas », me répond-il.

Le tourbillon de la vie 

« Inconsciemment, je souhaitais qu’il fasse du prosélytisme, qu’il m’encourage, me prête des livres… Je réalise que la religion juive ne cherche pas à faire d’adeptes. Moi qui avais envie de regagner le troupeau, le troupeau n’avait pas envie de moi, j’étais parti trop loin ! Récemment, sa fille a fait sa bat-mitsva, j’y suis allé avec la kippa que le type m’avait offert. J’attendais, mais cela ne s’est pas reproduit. J’en suis là de ma judéité. » Nul ne sait si Pierre Grimblat a reçu une visite divine ce jour-là, mais une chose est sûre, l’homme n’a jamais été seul. Il retrace dans son livre une vie amoureuse intense, lui qui confie « n’être pas au départ le genre de personne ». Au compteur, cinq mariages, une foule de conquêtes, plusieurs enfants dont une fille décédée.

« Il y a plein de Grimblat en circulation, dont ceux que je n’ai pas reconnu », précise-t-il. Parmi les officiels, il y a Tokoto, le fils qu’il a eu avec un ancien mannequin japonais dont il est très fier, un DJ star qu’il appelle le « David Guetta de l’Extrême-Orient ». Aujourd’hui, il voue un amour inconditionnel à sa femme Elizabeth, 55 ans, experte en art et qui s’est notamment assignée comme tâche de retrouver des oeuvres spoliées par les nazis.

Profiter de la vie ? Grimblat ne sait pas faire autrement qu’en travaillant ; il a même un projet de film. Pourtant, l’ancien P.-D.G. parle d’une « réussite a minima ». « Je dis cela sans fausse modestie. J’aurais aimé écrire un roman, y consacrer du temps. Mon ami, le psychanalyste Alain-Didier Weill me dit que j’ai cultivé seulement une partie de mon jardin. Le reste, ce sera dans la prochaine vie. »

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