Amérique, Islam et démocratie : l’impossible entente

Une étrange politique. Même des alliés de l’Amérique – comme l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe – n’arrivent pas à comprendre où Washington veut en venir.

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November 19, 2013 18:08
John Kerry au départ de Tel-Aviv, le 8 novembre dernier.

P12 JFR 370. (photo credit: Reuters)



«Je suis effrayé par l’évolution foudroyante de l’islamisme européen en moins de dix ans », a récemment déclaré l’écrivain algérien libéral Boualem Sansal à un organe de presse belge. « Non seulement les pays européens ne cherchent même plus à se défendre mais « Les “pays d’origine” font tout pour contrebalancer une intégration réussie. Ils craignent que si les communautés maghrébines se francisent ou se belgicisent elles “pervertiront” leur culture 1. »


Car de fait, la percée de l’islam aux Etats-Unis et en Europe s’accentue ; les mouvements djihadistes cherchent à imposer par la force la loi d’Allah dans le monde. Pendant que le président américain poursuit sa politique d’apaisement vis-à-vis de l’islam en dépit de ses échecs répétés.


Sur le terrain, des groupes extrémistes islamiques utilisent leurs sites internet pour influencer les jeunes et les convaincre de se lancer dans des opérations terroristes. L’Arabie Saoudite et les émirats du Golfe financent directement ou à travers de riches hommes d’affaires la construction de mosquées et de centres islamiques à travers l’Europe.


Aux Etats-Unis, où se trouvent beaucoup moins de musulmans, l’effort des organisations musulmanes n’en est pas moins puissant. Des centaines d’organisations ne ménagent pas leurs efforts pour radicaliser les communautés musulmanes ; elles déploient une politique d’intimidation contre les critiques de l’islam qu’elles accusent d’« islamophobie ».


Divers documents saisis aux Etats-Unis et en Europe dans le cadre d’enquêtes sur des transferts de fonds illégaux à des organisations islamistes extrémistes mettent en lumière la stratégie des Frères musulmans et apportent la preuve irréfutable de leur volonté de saper de l’intérieur les pays occidentaux pour en prendre le contrôle. Selon ces documents, il faut tirer parti de valeurs démocratiques pour bloquer toute tentative d’exposer tant dans la presse que sur les campus universitaires les méthodes de la Confrérie ; parallèlement cette dernière s’emploie à introduire ses membres à des postes clés dans les rouages du pouvoir.


La politique d’apaisement d’Obama


Une liste de hauts fonctionnaires occupant des postes dans les organes les plus sensibles de l’administration américaine a ainsi récemment été publiée sur plusieurs sites internet aux Etats-Unis. Et des écoles islamiques américaines acceptent des étudiants non musulmans qui sont alors soumis à leur prosélytisme. Par ailleurs, à Manhattan, une école primaire vient d’annoncer que l’enseignement de l’arabe serait obligatoire à partir du prochain semestre.


Il s’agit donc d’une véritable renaissance de l’islam dans le monde. Paradoxalement, c’est dans l’échec de la modernisation des pays arabes et la frustration que cet échec provoque qu’il faut en chercher la cause. La jeunesse musulmane apprend dès le plus jeune âge la supériorité de l’islam, dernière religion révélée et la seule vraie ; on lui répète que, de l’espace aux océans, l’univers doit devenir islamique.


Puis, arrivés à l’âge adulte, les jeunes découvrent qu’ils vivent dans un monde de pauvreté où société et science sont loin derrière l’occident. Là est sans doute la clé de la fascination exercée par des organisations comme al-Qaïda : elles proclament que pour restaurer la gloire de l’Islam il faut retourner à la Sharia telle qu’elle était pratiquée du temps du Prophète.


Le président Obama a choisi de ne pas tenir compte de l’ampleur de cette tendance mondiale qui a des profondes racines religieuses, politiques, économiques et même psychologiques. Il a entrepris dès son entrée en fonction une politique d’apaisement vis-à-vis de l’islam. Et ne s’en départit pas, malgré des échecs répétés, comme le démontrent ses efforts pour trouver un terrain d’entente avec l’Iran sur la question du programme nucléaire de ce pays.


Lors de son discours inaugural, en 2009, il a souligné la contribution de l’islam au développement des Etats-Unis avant de mentionner celle du judaïsme. Quelques mois plus tard, il se rendait à Ankara et dans la capitale égyptienne pour exposer sa vision aux pays musulmans. « Je suis venu ici au Caire entamer une nouvelle relation entre les Etats-Unis et les musulmans du monde entier, qui se fonde sur un intérêt et un respect mutuels ; qui se fonde sur le fait que l’Amérique et l’islam ne sont pas exclusifs l’un de l’autre et ne sont pas voués à se faire concurrence. Au lieu de cela, ils se recoupent et partagent des principes communs : justice et progrès ; tolérance et dignité de tous les êtres humains. »


Une apparence de démocratie


Le problème est qu’aucun musulman ne partage cette opinion. Démocratie et islam ne sont pas compatibles et les beaux discours n’y font rien. La démocratie repose sur des élections libres pour un Parlement où des hommes et des femmes font des lois. Alors que selon la Sharia, seul Allah donne les lois et il est défendu d’avoir des partis politiques sollicitant le vote du peuple.


La confrérie des Frères musulmans n’a jamais cherché à fonder un parti avant la chute de Moubarak ; elle ne s’y est décidée que quand elle a compris qu’il y avait là une chance d’obtenir le pouvoir démocratiquement. D’ailleurs al-Qaïda s’est empressée de condamner cette décision au nom de la « pureté de l’islam ».


En Arabie Saoudite et au Qatar, pays gouvernés sur la base de la Sharia, il n’y a pas de parlement mais un conseil consultatif islamique dont les membres sont nommés par le roi ou l’émir. On trouve bien des Assemblées dans les pays arabes qui ont connu des coups d’état militaires, mais elles ne sont là que pour donner l’apparence de la démocratie.


Le « Printemps arabe » – au nom si trompeur – a mis fin à de telles dictatures, mais les élections qui se sont tenues en Tunisie et en Egypte ont porté au pouvoir les Frères musulmans. L’Occident s’en est félicité, qualifiant de pragmatique ou de modéré un mouvement qui a jeté les bases de l’islam le plus extrémiste au XXe siècle et est à l’origine de toutes les organisations djihadistes. Un mouvement qui aujourd’hui encore affirme œuvrer à la restauration du Califat.


Difficile de discerner les principes de tolérance et dignité de tous les êtres humains dans l’islam, religion qui proclame sa supériorité sur toutes les autres, considère les femmes comme inférieures, prescrit la peine de mort pour tout musulman se convertissant à une autre religion et continue à appliquer les châtiments corporels les plus barbares allant jusqu’à couper des membres.


Certes, la période moderne a vu certains assouplissements et la Sharia n’est plus observée à la lettre, mais les principes fondamentaux de l’islam demeurent et personne n’ose proposer des interprétations moins rigoureuses qui prendraient en considération la nouvelle réalité. D’ailleurs toute tentative en ce sens est strictement interdite depuis le XIe siècle.


Marque de faiblesse


La politique d’apaisement du président américain s’est doublée d’un changement sémantique. Des expressions telles qu’islam radical, militants islamistes ou terreur djihadiste ont été bannie en 2010. John Brennan, alors chargé du combat contre le terrorisme à la Maison-Blanche et aujourd’hui directeur de la CIA, a déclaré qu’il ne fallait plus qualifier les ennemis des Etats-Unis de djihadistes ou d’islamistes car selon lui « le Djihad est un combat sacré, un effort de purification dans un but légitime ».


Les manuels des services de renseignement et de contre-terrorisme ont été amendés pour tenir compte des nouvelles directives. Inutile de dire que, pour leur part, les organisations terroristes ont continué à clamer haut et fort qu’elles se battaient au nom de l’islam.


Obama a alors annoncé son intention d’entamer un dialogue avec les Talibans d’Afghanistan, probablement la plus extrémiste des organisations djihadistes. Un mouvement qui a ruiné le pays, détruisant au passage les célèbres statues de Bouddha, toute représentation de la personne humaine étant proscrite par la Sharia.


Cet appel au dialogue a été généralement interprété comme une marque de faiblesse ; c’est ainsi que le président afghan l’a compris. Il était perdu d’avance bien que le Qatar ait accepté de laisser les Talibans ouvrir un bureau à Doha (ils ne sont pas venus.)


Mais c’est en Egypte que la politique américaine a échoué de la façon la plus spectaculaire. Les Etats-Unis ont pesé de tout leur poids en faveur des Frères musulmans. Le 4 février 2011, soit quelques jours avant la chute de Moubarak, selon le New York Times, la Maison-Blanche s’attendait à ce que le prochain gouvernement issu de la crise comprenne des Frères. Et le 30 juin de la même année c’est Hillary Clinton, ministre des Affaires étrangères, qui déclarait que les Etats-Unis souhaitaient dialoguer avec ceux des Frères musulmans qui seraient prêts à leur parler.


Le soutien « fraternel » de l’Amérique


D’autres officiels expliquent que le gouvernement américain a décidé de développer les contacts avec la Confrérie. Des contacts qui n’étaient pas nouveaux. Déjà, dans les années cinquante, la CIA avait tenté de recruter les Frères dans sa lutte contre l’Union soviétique « infidèle », et le président Eisenhower avait reçu à la Maison-Blanche une délégation conduite par Saïd Ramadan, qui avait été le secrétaire de Hassan el Banna, fondateur du mouvement.


En 2009 Nicole Champion qui dirigeait la section de l’Egypte au département d’Etat déclarait au quotidien égyptien El Masry al Yom que les Etats-Unis entretenaient un dialogue avec les Frères sans entrer dans les détails. Il s’agissait sans doute de contacts sporadiques, rien de plus. Ce qui est clair, c’est qu’après la chute de Moubarak, le président américain a parié sur la Confrérie, soit parce qu’il était persuadé que telle était la seule véritable force politique en Egypte, soit qu’il souhaitait entamer une nouvelle ère dans les relations entre son pays et l’islam.


Les relations étroites qui existaient entre le Conseil suprême des forces armées et les Frères ont sans doute renforcé sa conviction.


Quoi qu’il en soit, après les déclarations de Clinton, l’existence des contacts ne faisait plus de doute. La presse égyptienne s’étendait sur le soutien politique et même financier que l’Amérique apportait aux Frères.


Lorsque Morsi a été élu président, l’ambassadrice américaine au Caire Ann Patterson lui a exprimé son soutien à plusieurs occasions, ce qui n’a pas manqué d’exaspérer nombre d’Egyptiens. Aussi lorsqu’Hillary Clinton s’est rendue en Egypte en juillet 2012 sa voiture a essuyé des jets de tomates, tandis que des manifestants brandissaient des placards attaquant l’attitude américaine.


D’ailleurs, les jeunes des mouvements révolutionnaires qui avaient provoqué la chute de Moubarak ont refusé de la rencontrer.


Les Russes sont ravis


L’administration américaine n’a pas révisé sa position quand Morsi a pris une série de mesures en vue d’établir une dictature islamique malgré l’opposition d’une partie de plus en plus grande de la population. Quelques jours avant les manifestations de masse du 30 juin 2013 et l’arrestation du président égyptien, Ann Patterson tournait encore en dérision cette opposition.


L’Amérique n’a alors pas perdu de temps pour faire preuve de son mécontentement de l’arrestation de Morsi sans aller jusqu’à dire qu’il s’agissait d’un coup d’état militaire, ce qui l’aurait obligée à stopper son aide à l’Egypte. Quelques semaines plus tard Obama se résignait à ne prendre qu’une demi-mesure : suspendre « temporairement » une partie de l’assistance militaire dont l’Egypte a tant besoin pour lutter contre la terreur islamique au Sinaï et faire face aux attaques armées des partisans du président déchu.


L’opinion publique égyptienne a vu dans cette initiative une insulte et une atteinte à un pays qui pendant des dizaines d’années s’est montré un allié fidèle des Etats-Unis.


Les sentiments antiaméricains n’ont jamais été aussi virulents d’autant que le nouveau régime en était réduit à faire appel à l’Arabie Saoudite et aux émirats du Golfe pour obtenir un soutien financier indispensable et qu’il se tourne dorénavant vers la Russie pour acquérir du matériel militaire. Inutile de dire que les Russes sont ravis. Un de leur vaisseau de guerre est ainsi venu jeter l’ancre à Alexandrie et les ministres des Affaires étrangères et de la Défense se sont rendus en Egypte la semaine dernière.


Petits arrangements entre amis


L’Amérique venait d’agir contre ses propres intérêts. En effet le régime actuel se bat contre les Frères musulmans, symbole de l’islam radical, ennemi des Etats-Unis. Il cherche aussi à se rapprocher de l’Occident, qui lui tourne le dos. Tout cela affecte l’équilibre du Moyen-Orient d’autant que d’autres alliés de l’Amérique comme l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe n’arrivent pas à comprendre où Washington veut en venir.


Les fluctuations d’Obama sur le dossier syrien n’ont rien arrangé. La dernière visite effectuée par John Kerry dans la région n’était qu’un effort tardif pour tenter d’arranger les choses.


Tout laisse croire que la prochaine étape dans ce processus d’apaisement vis-à-vis de l’islam va se traduire par un arrangement douteux avec l’Iran sur la poursuite de son programme nucléaire qui ne l’empêchera pas d’acquérir plus tard l’arme atomique. Un arrangement qui ne satisferait ni Israël, ni l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe, ni même la Turquie et l’Egypte, et risquerait de plonger la région dans une course à l’armement nucléaire – mettant en danger non seulement le Moyen-Orient mais le monde entier.


Dans sa quête pour une ère nouvelle de relations avec les pays musulmans, Obama était mu par une vision sincère, mais erronée de la nature de l’Islam. Son initiative était condamnée à l’échec et a eu des résultats catastrophiques.


Jamais les sentiments antiaméricains n’ont été aussi violents au Moyen-Orient et les alliés de longue date sont inquiets. Comment en est-on arrivé là ? L’Amérique est-elle fatiguée de se battre après les années de guerre en Irak et en Afghanistan ? Le président a-t-il vraiment cru qu’un compromis avec l’islam radical était possible ? Les Américains produisent désormais suffisamment de pétrole grâce aux nouvelles techniques d’extraction à partir des schistes bitumineux. Sont-ils arrivés à la conclusion que le Moyen-Orient a perdu de son importance maintenant qu’ils ne sont plus dépendants de l’or noir de la région ?


L'auteur est ancien ambassadeur d'Israël en Egypte et chercheur au JCPA.



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