Le chantre du rav Ovadia

Il était le parolier préféré du rav Ovadia Yossef. Moshé Habousha lui jouait de l’oud des heures durant...

By HAÏM GREIDINGER
November 26, 2013 16:24
Le fils de Moshé Habousha s'est marié la veille du décès du rav Ovadia Yossef.

P17 JFR 370. (photo credit: DR)

 
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Il faut se frayer un chemin à travers les ruelles étroites et pittoresques du quartier Beit Israël à Jérusalem pour retrouver la maison du parolier le plus connu du monde juif, Moshé Habousha. Il faut aussi pénétrer tout doucement vers un autre monde. La rue étroite qui serpente entre les maisons en pierre peine à laisser passer les véhicules. Ici, chaque bâtiment est un morceau d’histoire. En arrivant rue Reichman, on grimpe encore 4 étages. Aux portes, les noms de famille orientaux et occidentaux s’entremêlent. Si sa réputation le précède, la maison de Habousha est des plus modestes. Le mobilier est moderne et fonctionnel.


Habousha lui-même nous confiera plus tard que, dans le show-business, une grande renommée n’est pas toujours synonyme de revenus importants. Lorsqu’il est invité à se produire, Habousha étudie soigneusement chaque proposition avant de l’accepter. « Je ne me rends pas forcément partout où l’on m’invite », explique-t-il. « Tout d’abord, je vérifie à qui j’ai affaire. Je n’accepte de me produire que si je suis convaincu que le public appréciera ma musique. On peut dire que je suis assez difficile, j’imagine. »


Naissance d’une vocation


Né à Jérusalem, Moshé Habousha est aujourd’hui âgé de 51 ans. Ses parents, David et Saïda, ont fait leur aliya en 1951. Il est le quatrième de dix frères et sœurs. Ses parents se marient alors qu’ils vivent encore dans une maabara (camp de transit d’immigrants), mais déménagent rapidement pour le quartier Mahaneh Yéhouda, puis à Beit Israël.


Habousha étudie dans une école religieuse dans le quartier boukhari et poursuit ensuite ses études talmudiques à la yeshiva Porat Yossef.


Là, il aperçoit, pour la première fois, le rabbin Ovadia Yossef, lors d’une fête donnée à la yeshiva en son honneur, à l’occasion de sa nomination en tant que Grand Rabbin séfarade d’Israël. Habousha est conquis. Depuis, il manque rarement la session hebdomadaire d’étude de la Torah donnée par le rav Ovadia à la synagogue Hizadim, dans le quartier boukhari.


A l’âge de 11 ans, il est exposé pour la première fois à la musique qu’il interprète aujourd’hui. Le rabbin Mordehaï Halfon, auteur-compositeur, musicien et enseignant à Jérusalem, se présente un jour à son école en quête d’élèves pour sa chorale. Il fait passer une audition à chaque enfant. Quand arrive le tour de Habousha, il suffit à Halfon de quelques secondes pour réaliser le potentiel du jeune garçon. « C’est toi qui vas chanter le solo », dit-il à Habousha, qui découvre alors qu’il possède un talent particulier. Il va explorer l’univers de la poésie et du chant à la synagogue Shoshanim LéDavid du quartier boukhari.


Le matin, il se lève tôt pour participer à la prière spéciale des Bakashot, des textes écrits au cours des siècles derniers par les Juifs habitant les pays arabes. Il s’agit essentiellement de prières à la gloire de Dieu, lues en hiver aux premières heures de l’aube, avant les prières régulières du Shabbat matin. Elles sont l’œuvre d’auteurs populaires tels que les rabbins Rafaël Entebbe Tavoush, Mordehaï Abadi, Ezra Attia, Israël Najara et Yéhouda Halévi. Selon Habousha, les Bakashot « halabi » (des Juifs d’origine syrienne) sont aujourd’hui les plus populaires dans les synagogues séfarades, de Jérusalem à New York.


Encore aujourd’hui, Habousha se rend chaque semaine à la synagogue à 3 heures du matin pour réciter les Bakashot. « J’aime perpétuer cette tradition et voir que la jeune génération nous emboîte le pas. Cela me réjouit », explique-t-il.


A 16 ans, sa voix commence à être connue dans le quartier et attire les touristes. A la même époque, il découvre qu’il est également doué d’un doigté qui lui permet de s’exprimer avec brio sur son instrument de prédilection. « J’ai décidé d’apprendre à jouer de l’oud. Les rabbins de la yeshiva ont bien tenté de m’en dissuader. Mais je savais que c’était ce que je voulais faire, alors j’ai suivi mon désir », se remémore-t-il.


Le début d’une longue amitié


Très vite, Habousha est invité à se produire lors de petits événements dans diverses synagogues. Son nom commence à circuler, et un jour il reçoit un coup de téléphone qui va changer sa vie. C’est la rabbanite Margalite Yossef, l’épouse du rav Ovadia, qui a entendu parler du jeune et talentueux musicien. Elle veut le faire jouer pour son mari, car il aime beaucoup la musique arabe. « M. Habousha, ce soir, se tiennent des Sheva Brakhot [repas d’après-mariage] Rehov Jabotinsky. Prenez votre oud avec vous », lui enjoint la rabbanite.


« J’étais sous le choc Je ne pouvais pas y croire », raconte Habousha. « J’ai essayé de regarder le rabbin du coin de l’œil pendant que je jouais. J’ai remarqué qu’il était fasciné par ma façon de jouer de l’oud. A la fin de la soirée, la rabbanite a deviné que le rav souhaitait en entendre encore, alors elle m’a demandé : “Viens dans l’autre pièce et continue à jouer”. »


Je suis entré dans la pièce et me suis assis sur le canapé à côté du rav. J’étais tellement ému ! Il m’a demandé si j’étais pressé de rentrer et j’ai répondu : “Non, absolument pas. C’est comme un rêve qui se réalise, pour moi, d’être assis ici et de jouer pour vous”. Ma réponse lui a fait plaisir et il a déclaré : “Que Dieu te protège !” »


Habousha a joué longtemps pour le rav Ovadia Yossef ce soir-là. Ce dernier ne voulait pas qu’il s’arrête. Enfin, la rabbanite a ouvert la porte et annoncé : « Rav Ovadia, il est tard, tu dois aller dormir ». Habousha a alors pris congé du rav, qui l’a béni et remercié abondamment.


A compter de ce moment-là, le rav Yossef convoque régulièrement Habousha pour profiter de sa musique. Le jeune musicien joue en des occasions heureuses et parfois moins, pour les fêtes et autres événements, parfois pendant plusieurs jours d’affilée. Habousha ne refuse jamais une invitation du rav, il accourt toujours avec son oud, là où il le lui demande.


Au fil des ans, leur relation se double d’une belle amitié. Habousha n’est plus seulement le chanteur préféré de Yossef : il devient son chantre attitré.


« C’est arrivé il y a 14 ans. J’avais l’habitude d’aider le rav pendant les Selihot, durant les jours qui précèdent Yom Kippour, et puis un jour, il m’a invité à être le chantre de sa synagogue », se souvient-il. « Pourquoi devrais-tu voyager à l’étranger ? » s’est enquis Yossef. « Tu devrais être le hazan de notre synagogue ! » A dater de ce jour-là, Habousha dirige les prières des grandes fêtes dans la synagogue du rav Ovadia.


Sois fort et ne crains rien


Le musicien nous confie une anecdote qui révèle toute l’importance que le rav Yossef attachait à la protection contre le mauvais œil. Apprenant qu’il a invité un autre hazan à prier à ses côtés, Habousha se rend chez son maître spirituel pour lui en demander la raison. Et Ovadia de lui raconter l’histoire d’un chantre de Turquie, célèbre pour sa voix puissante. « Une fois, le chantre s’est surpassé à Yom Kippour et a prié d’une voix particulièrement retentissante. Cela a attiré l’attention et l’envie du mauvais œil, et il en est mort. Habousha, pourquoi as-tu besoin de te faire remarquer ? Ce n’est pas bien. J’ai peur pour toi », lui explique le rav Ovadia. Très attaché à lui – « tu ne peux pas savoir combien je t’aime », lui déclare-t-il un jour – le rav manifestera cette affection à maintes reprises. Un jour, Habousha suscite la colère de certains ultraorthodoxes en annonçant une prestation au Festival international de l’Oud, à Jérusalem, face à un public mixe. Démarre alors une campagne d’affichage contre lui. Le soir du concert, le musicien a la surprise de découvrir Ovadia à l’entrée de la salle. Il est venu spécialement pour le soutenir. « Sois fort et ne crains rien ! », l’encourage-t-il. « Ces gens vont tous finir par s’en aller, tu dois continuer à mener ta vie comme à ton habitude. Je te connais bien. Ce n’est pas par hasard que je t’ai demandé d’être mon chantre attitré. »


Peu de gens ont eu le privilège, comme lui, de conversations téléphoniques amicales, en toute simplicité, avec le leader spirituel. Plus d’une fois, décrochant, il a été surpris d’entendre son interlocuteur s’identifier par un « Ovadia Yossef », sans plus de cérémonie. Il est même arrivé que le rav Yossef téléphone en personne pour s’excuser de ne pas avoir assisté à la bar-mitsva du fils de Habousha. Une autre fois, Yossef a appelé pour critiquer une chanson de son nouvel album. « Je n’aime pas cette chanson », a-t-il déclaré de but en blanc. « Les mots ne correspondent pas à la mélodie. Le langage ne se réfère pas aux prophètes avec suffisamment de dignité. Je m’inquiète pour toi, alors sois prudent et ne chante  plus cette chanson. » Inutile de dire que le sort de ce morceau a été scellé sans autre forme de procès.


Le dernier appel du rav Yossef reçu par Habousha date de la veille de Rosh Hashana. Depuis que le rav était hospitalisé à Hadassah Ein Kerem, son musicien était en proie à la mélancolie. Habousha avait l’habitude de se rendre à pied de Beit Israël à Har Nof, une promenade d’une heure et demie. Mais il hésitait à faire l’effort cette fois, puisque de toute façon le rav Ovadia était à l’hôpital.


Quelques minutes à peine avant le début de la fête, ce dernier a appelé Habousha et l’a encouragé : « Mon cher Moshé, tu dois te rendre demain à ma synagogue comme d’habitude. Veille à leur présenter mes excuses – les médecins ne me laisseront pas quitter l’hôpital, et je dois rester ici. Je te demande d’y aller comme tu le fais chaque année pour diriger les prières. » Et le rav de conclure la conversation, comme à son accoutumée, par d’abondantes bénédictions.


Jérusalem-Bagdad express


Chante attitré, Habousha connaissait parfaitement les goûts musicaux de Yossef. « Le rav aimait les vieilles chansons d’Oum Kalsoum et Abdel Wahab des années 1930 et 1940. Plus tard, dans les années 1960, Wahab a commencé à mélanger la musique classique à la musique arabe traditionnelle. Le rav n’appréciait pas ce nouveau style. Il me répétait : “Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Est-il devenu fou ? Je ne me reconnais pas du tout dans cette nouvelle musique.” » Habousha se plaisait à dénicher les mélodies que prisait le rabbin et remplacer les textes originaux par des versets tirés de la Torah.


Un soir, le rav Ovadia lui raconte une histoire sur sa propre enfance. Son père avait coutume de lui donner de l’argent pour prendre le bus afin de se rendre à la yeshiva dans la Vieille Ville. Cela ne coûtait qu’un demi-groush à l’époque (un demi-centime), mais Yossef mettait l’argent de côté et préférait marcher à pied avec son ami, le rabbin Ben Sion Abba Shaul, l’un des plus grands rabbins séfarades. Pendant plusieurs mois, Yossef a conservé les pièces de monnaie dans un tiroir, jusqu’à ce qu’un jour le tiroir se brise et toutes les pièces de monnaie se répandent sur le sol. Voyant cela, son père lui demande d’où provient tout cet argent. Le jeune Yossef est contraint d’avouer son stratagème. « Pourquoi as-tu fait cela ? », s’étonne le patriarche. Et son fils d’expliquer qu’il souhaite publier un livre de nouveaux commentaires bibliques qu’il avait écrit. Très ému, le père aide Ovadia à ramasser les pièces au sol, puis il se rend à son magasin, pour les échanger contre des billets qu’il remet au garçon.


C’est ainsi que le futur Rav Ovadia Yossef a pu imprimer son premier livre.


En plus de travailler dans son épicerie, le père de Yossef se rendait parfois à Bagdad pour y vendre des livres. Le voyage de Jérusalem à la capitale irakienne était relativement simple à l’époque. Un bus partait de la rue Yéhezkel tous les matins à 7 heures, et, via la Jordanie, arrivait à Bagdad à 20 heures le soir-même. Un jour, le père d’Ovadia l’emmène avec lui. Il le dépose à la synagogue en ville le matin, et lui promet de venir le chercher à la fin de la journée. Quand il revient, il a trouvé son fils en pleine discussion avec les rabbins locaux, qui se montrent particulièrement impressionnés par les immenses connaissances toraniques du jeune homme. Avant de leur souhaiter bon voyage, ils diront au père : « Cet enfant apportera la lumière à la nation d’Israël. Faites attention à lui et cultivez ses capacités. »


D’Oum Kalsoum à Arik Einstein


Le décès du rav a été très douloureux pour Habousha. Il venait de marier son fils la veille. « Mon fils voulait se marier le lundi, mais le photographe n’était disponible que le dimanche. Le jeune couple était catégorique et ne voulait que ce photographe en particulier. Ils ont donc changé la date de la cérémonie au dimanche soir. Je suis persuadé que le rav y est pour quelque chose et qu’il a tout fait pour ne pas gâcher le mariage. En effet, s’il avait eu lieu le lundi, je n’aurais pas pu me réjouir, et les invités ne seraient pas venus », explique-t-il.


Le jour d’après les festivités, apprenant que la santé de Yossef s’est détériorée de façon dramatique, Habousha se rend dans sa chambre, ferme la porte et déchire sa chemise en signe de deuil. « Depuis ma rencontre avec le rav, je savais que le jour où il partirait, je ressentirais un profond vide à l’intérieur. Ce n’est pas seulement son génie talmudique qui me manque, ni sa sagesse, mais c’est mon ami qui s’en est allé ! C’est ce que je ressentais pour lui. Je me suis dit que je ne chanterai plus jamais les chansons que j’avais chantées et adaptées pour lui », soupire-t-il.


L’ère du rav Ovadia Yossef appartient aujourd’hui au passé. Pour Habousha, il s’agit d’un nouveau tournant dans sa carrière musicale. Beaucoup s’interrogent sur son avenir artistique. Il a, par le passé, collaboré avec de nombreux artistes populaires tels que Berry Sakharof, Mosh Ben-Ari, Etti Ankri, Micha Shitrit, Shlomo Bar, Ofer Levy et Yaïr Dalal qui ont tous approché Habousha pour tenter de percer le mystère des paroles de ses chansons.


Par ailleurs, il enseigne à de nombreux garçons talentueux qui viennent en Israël, de partout dans le monde, pour passer un an ou deux à apprendre la cantillation. Ils rejoignent ensuite leurs communautés afin d’y conduire les prières de manière plus profonde, plus spirituelle. Habousha a également enseigné la poésie à l’Université hébraïque de Jérusalem pendant un an.


Quand on l’interroge sur ses affinités avec la musique israélienne, il répond sans hésitation : « J’aime les vieilles chansons israéliennes, mais je n’aime pas du tout la musique moderne du Proche-Orient. Ils prennent des chansons arabes qu’ils ne comprennent pas, et enregistrent dessus une nouvelle chanson en hébreu qui n’a rien à voir et le résultat est inaudible. J’entends beaucoup de chansons à la radio que je reconnais pour avoir été chantées en arabe à l’origine, et je ne comprends pas pourquoi ils les ont massacrées. Pourquoi ne prennent-ils pas le temps d’étudier correctement les chansons originales ? » Et de sourire : « Mais j’adore la musique d’Arik Einstein ».


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