Le rabbin du Mur occidental

Shmouel Rabinowitz, le rabbin du Kotel, semble marcher sur des œufs alors qu’il est en butte aux pressions de toutes parts.

By ROBERT SLATER
July 30, 2013 11:40
Parmi les travaux dont Rabinowitz a la charge : la suppression des milliers de petits mots du Kotel.

P11 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Le rabbin Shmouel Rabinowitz évoque, avec un brin de nostalgie, les années qui ont suivi sa nomination, en 1995, en tant que rabbin du Mur occidental dans la vieille ville de Jérusalem. Paix et sérénité régnaient alors en ce lieu sacré entre tous. Seule ombre au tableau, de loin en loin, de rares escarmouches opposaient les Juifs à propos du droit de prier sur le site le plus saint du judaïsme. Mais cela n’entraînait pas de violence entre la police et les féministes. Il se souvient aussi de sa déception face à la négligence qui régnait au Mur occidental : pas le moindre coin d’ombre pour échapper au soleil de plomb, pas de toilettes à proximité et un manque de chaises et de pupitres pour la prière. Même en l’absence d’escarmouches ou de tensions, le Mur n’était pas très convivial pour les visiteurs du lieu.



Aujourd’hui âgé de 43 ans, le rabbin, qui n’avait que 25 ans à sa prise de fonctions, ne cache pas sa satisfaction à la vue des nombreuses améliorations intervenues depuis. Coins d’ombre, toilettes, chaises et pupitres sont là en grand nombre – pour le confort des huit millions de visiteurs par an, soit quatre fois plus qu’auparavant au cours de la dernière décennie.

Rabinowitz observe également avec un certain enthousiasme comment le Mur est aujourd’hui aisément accessible aux Juifs non pratiquants qui souhaitent s’imprégner de la tradition juive. Ainsi par exemple, le nombre de bar-mitsvot au Mur occidental est passé de 3 000 par an en 2006 à 20 000 par an aujourd’hui. En outre, contrairement à la situation passée où peu d’enfants israéliens visitaient le mur, des milliers y viennent aujourd’hui.

Menace de mort

Mais le calme qui a prévalu durant ses 18 années d’administration du Mur, semble avoir disparu. Au cours de l’interview, on pouvait sentir chez Rabinowitz une certaine inquiétude derrière la sérénité affichée. On le serait à moins ! En effet, il venait de recevoir sa première menace de mort, quelques jours plus tôt. Une note, remise à son domicile, lui faisait part de représailles s’il permettait aux femmes du mouvement libéral et réformé de prier au Mur selon leurs désirs. La photo d’un pistolet figurait au coin en bas à droite, de la note. Pour la première fois au cours de son mandat, des gardes ont été postés devant la porte de son bureau.


« Ce n’est certainement pas une bonne chose », déclare le rabbin, caressant sa barbe noire, à propos de la menace de mort dont il est l’objet. « Je n’apprécie guère le fait que la controverse sur les femmes du Mur a dégénéré à ce point et provoqué des réactions aussi extrêmes. » Il a clairement pris la menace de mort au sérieux.

Le rabbin du Mur doit faire face à des pressions de toutes parts. Les femmes libérales lui en veulent de ne pas les laisser prier sur le site avec téfiline, talith et Sefer Torah. Les groupes extrémistes ultraorthodoxes l’accusent de se montrer trop conciliant envers elles. La revue ultraorthodoxe Ha’eda va jusqu’à le soupçonner de vouloir transformer le Mur en « un lieu de divertissement pour attirer Gentils et prostituées ».

Pourtant, le Mur occidental véhicule un message de sérénité et de recueillement : c’est bien ce que chaque Juif ressent en approchant de ses vieilles pierres qui entouraient le Second Temple. Mais paradoxalement, Rabinowitz a l’impression de se trouver littéralement au cœur d’un champ de bataille. « C’est un vrai problème », explique-t-il. « Le Mur doit être un lieu qui unit et rassemble : nul ne devrait imposer ses coutumes ici. Cela mène droit à la catastrophe. »

Les femmes du Mur



L’organisation féministe connue sous le nom des femmes du Mur organise, depuis 1988, des prières au Mur au début de chaque mois hébraïque, à l’exception de Rosh Hashana. Son but est d’obtenir le droit pour les femmes de porter des châles de prière et de prier et lire la Torah collectivement et à haute voix au Kotel.

Si pendant des années, elles se sont vues interdire de lire la Torah ou de porter téfiline (phylactères) et châles de prière au Mur occidental, objets rituels que seuls les hommes juifs portent habituellement, elles évitaient jusqu’à présent toute forme de provocation (selon Rabinowitz).

Les femmes du Mur se sont opposées à une décision de la Cour suprême en 2003, qui leur permettait d’organiser les prières du matin dans la section des femmes au Mur lui-même, mais les obligeait à poursuivre la lecture de la Torah à l’Arche de Robinson, adjacente au lieu de prière principal. C’est seulement au cours de cette dernière année que les efforts continus des femmes du Mur pour obtenir le droit des femmes libérales à prier au Mur, selon les coutumes de leur choix, ont conduit à une intensification des violences et altercations avec la police.

Le premier incident grave de ce genre s’est déroulé en octobre 2012, lorsque la police, après avoir fouillé leur chef de file Anat Hoffman, l’a forcée à passer la nuit en cellule pour avoir porté un châle de prière et récité le Shema au Mur. Hoffman a fait porter le blâme sur Rabinowitz, qui aurait incité la police à se livrer à ces soi-disant mauvais traitements, l’accusant d’être « ivre de pouvoir ».

La guerre du Mur a alors fait la une de la presse internationale, qui a trouvé là un fait juteux opposant les Juifs entre eux, sur le lieu et la manière dont un Juif doit prier.

Les femmes du Mur ont remporté une victoire, fin avril, quand un juge du tribunal de Jérusalem a déclaré que le groupe ne violait pas la loi en portant des châles de prière, étant donné que la décision de la Cour suprême en 2003 n’avait pas pour but de conférer un caractère d’infraction pénale à leur utilisation.

La Cour suprême a également déclaré que les prières du Mouvement ne troublaient la paix en aucune manière et ne contrevenaient pas à la loi. La police a interprété la décision de la Cour suprême comme voulant dire que la lecture de la Torah par les femmes devait se faire à l’Arche de Robinson, mais que la prière du matin qui précède celle-ci pouvait se dérouler dans la section des femmes.

« Elles ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent »

Alors que la tension monte entre Rabinowitz et les femmes du Mur, les parties attendent les recommandations de la commission ministérielle chargée de trouver un terrain d’entente pour mettre fin au différend.



Compte tenu des victoires remportées devant les tribunaux par les Femmes du mur et de la campagne médiatique intense qu’elles mènent tambour battant, Rabinowitz sait qu’il ne peut pas éliminer les féministes. Il essaie donc de faire en sorte que, lorsqu’elles prient au Mur, elles le fassent sans gêner ni choquer la grande majorité des religieux présents sur le site.

Ce qui semble déranger Rabinowitz, ce n’est pas tant qu’elles portent téfiline ou châles de prière, ni même qu’elles se livrent à la lecture de la Torah, que le fait qu’elles le fassent au milieu de femmes venues traditionnellement prier au Mur. « Je veux voir les femmes du Mur séparées des fidèles orthodoxes, et non pas en train de prier sur leur dos », remarque-t-il. À son avis, les femmes du Mur doivent prier seulement à l’Arche de Robinson.

« Je suis, bien sûr, opposé à tout ce qui va à l’encontre de la halakha [la loi juive] », commente Rabinowitz. « Mais je dois bien admettre la réalité. Je comprends tout à fait que certains se refusent à suivre la tradition juive. Cependant, tout le monde ne peut pas faire simplement ce que bon lui semble ici. » Rabinowitz compare le conflit avec les femmes du Mur à une foule composée de nombreux individus qui essaieraient tous de franchir le même carrefour à la fois. « Si tout le monde essaie de traverser en même temps, il y a des accidents constamment. Personne ne veut dénier aux femmes du Mur le droit de prier, mais elles ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent. » Le 9 juin, alors que chacun redoutait de voir de nouvelles vagues de violence éclater, quelque 300 militantes du Mur se sont rassemblées dans la section des femmes pour les prières mensuelles. La police avait organisé un espace barricadé pour le groupe, et un grand nombre de policiers protégeait les participantes. À la surprise générale, tout s’est déroulé le plus paisiblement du monde.

L’homme de l’ombre

Pendant la plus grande partie de son mandat en tant qu’administrateur du Mur, Rabinowitz est resté dsicret. Avant que n’éclate la controverse avec les femmes du Mur l’année passée, il s’exprimait principalement par le biais de déclarations écrites et de livres qu’il publie sur l’attitude à avoir lorsqu’on vient se recueillir au Mur occidental et les lois s’y référant. (Par exemple, les papiers insérés dans le Mur, doivent-ils être brûlés ou enterrés ? Le rabbin opte pour la deuxième solution, conforme à la loi concernant les écrits sacrés, portant le nom de Dieu.) Car l’homme semble plus à l’aise dans l’ombre, sachant trop bien qu’il est assis sur une poudrière. Il émaille la conversation de mots comme « sensible » et « problématique » pour décrire certaines situations liées au Mur. « La moindre erreur de ma part », souligne-t-il avec une sérénité équivoque, « risque d’embraser tout le Moyen-Orient. » Il préfère travailler en coulisses, heureux que d’éminents citoyens s’adressent à lui pour connaître les derniers développements au regard des polémiques qui agitent la communauté ultraorthodoxe. Aussi, rares sont ceux qui le reconnaissent ou l’arrêtent en chemin quand il parcourt les ruelles de la vieille ville. Il cache peut-être l’espoir de devenir un jour le Grand Rabbin ashkénaze d’Israël – mais pour l’heure, il se satisfait pleinement d’accomplir sa mission d’administrateur du Mur occidental.



Ravi de constater que les Juifs sont de plus en plus nombreux à se rendre au Mur, Rabinowitz explique ce qui justifie cette recrudescence. Il y a, selon lui, un mécontentement croissant, parmi les Juifs non pratiquants, à voir leurs enfants et petits-enfants ignorer la prière ou la lecture de la Torah. Pour y remédier, ces parents et grands-parents souhaitent renforcer leurs liens avec le judaïsme.

« Le Mur est l’endroit le plus évident pour les laïcs, qui leur permet d’établir ce lien avec le judaïsme, sans se sentir menacés », explique Rabinowitz. « C’est un lieu ouvert à tous les Juifs du monde entier, quel que soit leur degré de pratique. » Il note également que les ultraorthodoxes sont de plus en plus nombreux. Les nouvelles crises apparues au sein de leur communauté, les pressions qui s’exercent sur eux pour servir dans les forces de défense israéliennes, pour trouver du travail ou échapper à la pauvreté, les mènent tout naturellement en ce lieu, saint entre tous, « que la présence divine n’a jamais quitté ».

Question d’étiquette

On pourrait presque être tenté de voir en Rabinowitz un brillant promoteur, doté d’un grand pouvoir de séduction pour vanter les mérites de son produit. Mais il réfute cet argument pour expliquer la popularité croissante du Mur. « Le Mur n’a besoin ni de publicité ni de publicitaires », déclare-t-il amusé. « Le Mur est là pour répondre aux besoins des gens, et ce depuis près de 2000 ans. » En tant que responsable du site internet Kotel.org, Rabinowitz ne considère pas celui-ci comme un nouvel outil de promotion du Mur, mais simplement comme un autre service mis à la disposition des Juifs du monde entier.



Son bureau est perché au-dessus du tunnel du Mur occidental, à deux pas de la section des hommes. Il porte la tenue traditionnelle des rabbins orthodoxes : kippa noire, costume noir, chemise blanche, cravate noire à pois blancs, avec un chapeau noir à larges bords posé sur son bureau. Sur celui-ci se trouvent aussi des mails et autres documents. Si une question tarde à venir durant notre interview, il jette un œil sur un document et le signe. Les murs de son bureau sont tapissés de livres saints et de photos du Kotel. Au cours de notre entretien, il lui arrive de bâiller à plusieurs reprises, peut-être parce que son père, le rabbin Chaim Yehouda Rabinowitz, l’a rejoint avant l’aube pour étudier avant la prière.

Le rabbin et son épouse Yael ont sept enfants, cinq filles et deux garçons, âgés de 4 à 20 ans. Il a écrit des livres qui traitent des questions halakhiques sur l’étiquette au Mur occidental. Il a même tenté d’imposer cette étiquette à deux papes en visite au Kotel, ce qui n’a pas manqué de faire les gros titres de la presse internationale. Il a en effet demandé aux souverains pontifes Jean-Paul II et Benoît XVI de dissimuler leurs croix, symbole ostentatoire du christianisme, lorsqu’ils se sont rendus au Mur.

« Un Juif », soutient Rabinowitz, « ne doit pas entrer dans une mosquée avec ses téfiline ou son châle de prière. De même, un pape ne devrait pas venir au Mur avec une croix autour du cou. » Il n’a pas insisté pour que les papes retirent leurs croix avant de visiter le mur, mais seulement pour qu’ils les portent en toute discrétion. En fin de compte, les deux papes ont caché leur croix à l’intérieur de leurs vêtements, Jean-Paul II s’y prêtant de meilleure grâce que Benoît XVI.

Dans la cour des grands

Natif de Jérusalem, Rabinowitz descend d’une vieille famille Loubavitch, qui compte en son sein de nombreux rabbins parmi les plus respectés de la ville sainte. Il a étudié à la yeshiva Loubavitch Kol Torah, située dans le quartier de Bayit Vegan.



Rabinowitz a très tôt été attiré par la Torah. « J’aime la Torah, la religion et la prière ainsi que la connexion que nous entretenons avec nos sources juives », affirme-t-il. « J’aime tous les Juifs. Personne ne me laisse indifférent. » Au cours de son service dans l’armée israélienne, au sein du rabbinat, il s’est arrangé pour que les soldats se rendent à Jérusalem, dans l’espoir qu’ils acquièrent ainsi une meilleure appréciation du judaïsme.

A l’automne 1995, le premier ministre d’alors, Itzhak Rabin, et 40 Grands Rabbins doivent choisir un successeur à Yehouda Meir Getz, l’ancien rabbin du Mur qui vient de s’éteindre à l’âge de 71 ans. Le nom de Rabinowitz est évoqué, bien qu’il n’ait alors que 25 ans.

Lui-même estime être trop jeune pour prendre une telle responsabilité. Il a déjà, cependant, acquis une certaine expérience de leadership. Un an plus tôt, il a été le rabbin en charge d’une communauté du sud de Jérusalem, à Guivat Hamatos. Il note avec fierté avoir réussi à rapprocher les immigrants russes, les Juifs éthiopiens et les Israéliens de cette communauté – qui ont pourtant coutume de prier dans des synagogues séparées.

Désireux de jouer un rôle actif dans la direction politique et religieuse, Rabinowitz est ravi quand, durant l’interview, le président Shimon Peres lui téléphone pour lui demander son avis au sujet des derniers différends opposant laïques et religieux.

Au cours de leur entretien de huit minutes, les deux hommes ont échangé leurs points de vue sur la situation politique et discuté de la question brûlante de l’enrôlement des étudiants de yeshiva ultraorthodoxes dans l’armée israélienne.

« On entend dire que Bibi [le Premier ministre Binyamin Netanyahou] se soumet à Peres », déclare Rabinowitz à Peres, [c’est-à-dire que le Premier ministre accepte l’opinion de Peres à propos des étudiants de yeshiva qui doivent être enrôlés dans l’armée israélienne]. « Mais Bibi ne se soumet pas à Peres. Peres ne peut que venir en aide à Bibi. Sans Peres, Bibi ne vaut pas grand-chose. » À propos de la question du « partage du fardeau national », le rabbin conseille à Shimon Peres d’adopter une position modérée. Ceux qui n’étudient pas en yeshiva doivent être enrôlés, selon lui, mais les étudiants de yeshiva devraient être autorisés à poursuivre leurs études et ne pas être arrêtés pour insoumission. « Je n’aimerais pas voir la police militaire courir après les harédim pour les amener à l’armée », confie-t-il à Peres. Après sa conversation téléphonique avec Peres, le rabbin proclame allègrement : « C’était le président d’Israël. »

Une seule fausse note


Parmi les travaux d’entretien dont Rabinowitz et son équipe ont la charge, la suppression de milliers de notes que les visiteurs insèrent dans les crevasses entre les pierres du mur tient une place importante. Deux fois par an, le personnel recueille les morceaux de papier, dont certains sont adressés simplement à « Dieu de Jérusalem » et les enterrent dans le cimetière du mont des Oliviers, en face de la vieille ville de Jérusalem. « Nous veillons à ce que personne ne les lise », insiste le rabbin. « Ces billets ne concernent que leur auteur et Dieu Lui-même. »


Le seul faux pas a eu lieu quand le président américain Barack Obama, alors sénateur, a visité le Mur en 2008 et déposé sa propre note. Après le départ d’Obama, un étudiant de yeshiva a pris le billet et l’a fait passer au quotidien Maariv, qui a révélé que le futur président n’avait pas prié pour une victoire électorale, mais avait demandé à Dieu « Donne moi la sagesse de faire ce qui est droit et juste ». Quand Rabinowitz a eu vent de la fuite, il en a été horrifié. « Ça a été un véritable scandale », se souvient-il. « J’ai été profondément embarrassé. » Il a exprimé ses regrets à Obama. Et depuis cet incident, toutes les notes sont recueillies rapidement et mises en lieu sûr pour éviter les fuites.



Après 18 ans en tant qu’administrateur du Mur, le rabbin Rabinowitz ne semble pas prêt à jeter l’éponge — en dépit des tensions, de la violence et des menaces de mort qui entachent, malgré tout, ce lieu saint entre tous. Tandis qu’il observe les gardes postés devant sa porte et réfléchit aux décisions difficiles qu’il doit prendre tous les jours, le rabbin du Kotel semble prêt et disposé à relever tous les défis à venir.


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