Le général de brigade Danny Efroni, avocat général de Tsahal, aime les livres. Derrière son bureau des quartiers généraux de l’armée, la Kyria à Tel-Aviv, de lourds ouvrages de droit, des arrêtés de la Cour suprême et des analyses de lois militaires internationales s’entassent jusqu’au plafond. Avec sa couverture noire et son titre jaune, un livre en particulier attire le regard : Preemption (en français : anticipation), cosigné par le professeur d’Harvard Alan Dershowitz.Le texte analyse les menaces terroristes modernes qui pèsent sur le monde occidental. Monde occidental, qui selon l’auteur, doit passer de la politique de dissuasion à la prévention. Ce livre n’est pas là par hasard. Mercredi 18 juillet, quelques heures après l’attentat à la bombe de Damas qui a fait plusieurs morts dans l’entourage proche du président syrien Bashar el-Assad, le chef d’état-major Benny Gantz tenait une réunion de hauts gradés. Etaient réunis des officiers du renseignement militaire, du commandement Nord, de l’aviation ainsi qu’Efroni. Les services secrets étaient là pour informer de la situation en Syrie, le commandement Nord devait faire état de son déploiement le long de la frontière et l’armée de l’air garantir son niveau d’alerte. Quant à Efroni, il devait apporter un éclairage légal sur certains aspects pouvant émerger de la révolte en Syrie. Parmi les possibilités abordées : et si le Hezbollah ramenait au Liban les armes chimiques syriennes ? L’Etat hébreu pourrait-il alors exercer un droit de préemption en attaquant le complexe militaire ? La même question se pose concernant le programme nucléaire iranien. A l’heure actuelle, le Renseignement israélien le confirme, Téhéran ne construit pas encore de bombe. Jérusalem at- elle pour autant le droit de lancer une attaque préventive contre les infrastructures nucléaires des Mollahs ? En l’absence de justification valable, Israël peut néanmoins faire usage de l’attaque en Bulgarie pour motiver des représailles contre l’Iran ou le Hezbollah. Une telle action pourrait alors mener à un plus large conflit, et voir l’Etat juif bombarder les arsenaux d’armes chimiques syriennes ou encore les complexes militaires syriens. Mais est-ce vraiment ce que souhaite Jérusalem ? La décision en revient au Premier ministre Binyamin Netanyahou et à son cabinet, qui doivent réfléchir à leur réponse à l’attentat de Bourgas. Le contexte actuel rend assez peu probable une réponse militaire. Le bombardement de Damas et la perte de contrôle toujours plus grande du clan Assad sur la Syrie présentent certes un certain nombre d’impossibles défis à Israël. En particulier en ce qui concerne la prolifération des armes chimiques. Riposter instinctivement à l’attentat en Bulgarie pourrait avoir de larges répercussions et éventuellement distraire Israël de la menace qui gronde pardelà le Golan. Ne pas laisser passer Les conversations téléphoniques de Netanyahou et de son ministre de la Défense Ehoud Barak, le 18 juillet au soir, avec le président américain Barack Obama et son secrétaire à la Défense Leon Panetta étaient en partie destinées à exprimer les condoléances américaines, mais certainement plus encore à jauger les plans israéliens. L’administration d’Obama ne veut pas être prise de court. Il y a néanmoins un revers à la médaille. Si le gouvernement israélien ne réplique pas, cette absence d’action contribuera notoirement à la détérioration de son effet de dissuasion. Message pour l’Iran et le Hezbollah : ces attaques sont tolérées et peuvent continuer. C’est pourquoi, en attendant, la réponse israélienne passera par les voies diplomatiques. Le Mossad, les renseignements militaires et le Shin Bet (Agence de sécurité intérieure) travaillent à compiler des preuves concrètes de l’implication de Téhéran et des mouvances libanaises dans l’attaque en Bulgarie, ainsi que dans les attentats avortés ces dernières années en Thaïlande, à Chypre, en Turquie, à Azerbaïdjan, en Géorgie, en Inde et au Kenya. Les ambassadeurs israéliens à l’étranger vont appeler les ministres des Affaires étrangères et les dirigeants de leurs pays respectifs - particulièrement en Europe - à imposer davantage de sanctions à l’Iran et à déclarer le Hezbollah organisation terroriste illégale, comme c’est le cas par exemple aux Etats-Unis. L’enquête israélienne sur l’attentat va se faire en coopération avec les autorités bulgares. Les liens entre les deux pays sont solides depuis longtemps. A peine un mois avant l’attentat, des représentants du Mossad se trouvaient en déplacement à Sofia pour des réunions avec leurs homologues. En janvier dernier, les deux pays ont coopéré pour éviter une attaque semblable sur un bus israélien. Et en 2010, le chef du Mossad d’alors, Meïr Dagan, avait rendu visite au Premier ministre bulgare Boyko Borisov. Une rare photo des deux hommes avait alors été publiée. A l’heure d’aujourd’hui, l’enquête cherchera avant tout à déterminer l’identité du terroriste, comment a-t-il obtenu ses explosifs, qui les a assemblés pour lui, comment est-il entré en Bulgarie, d’où venait-il et pourquoi a-t-il précisément choisi ce bus-là. Une fois l’investigation achevée, de nouvelles mesures de sécurité devraient faire leur apparition dans le pays. Une cible “de second rang” Fait marquant pour Israël : l’attaque a eu lieu à la date du 18e anniversaire de l’attentat du Centre communautaire juive (AMIA) à Buenos Aires, attaque menée par l’Iran et le Hezbollah, qui avait fait 85 morts. Le recours à un terroriste suicide ne fait pas partie des tactiques habituelles du mouvement libanais, qui préfère en général laisser moins de traces derrière lui. Lors des derniers attentats déjoués, des missiles aériens et des voitures piégées devaient remplir leur sordide mission. Rien de directement compromettant. Selon certains hauts gradés, le recours à un terroriste suicidaire signifie que le Hezbollah a compris que pour éviter l’échec, il fallait s’assurer qu’un être humain soit là pour appuyer sur la détente et s’approcher de la cible. Le choix de cette dernière est également à souligner. Si le Mouvement de Nasrallah cherchait à venger l’élimination de son commandant Imad Moughniyeh, tué dans une explosion attribuée au Mossad, à Damas en 2008, il aurait certainement choisi une cible plus importante, telle qu’un diplomate israélien, une ambassade, un consulat ou une institution juive. Un bus de touristes est considéré comme une cible “de second rang”. Elle est plus facile à attaquer, d’une part, parce que moins protégée, et ne provoque pas la même réaction israélienne qu’une attaque sur une ambassade, par exemple. Quant à l’intérêt iranien dans cet attentat, il est double : venger les éliminations des scientifiques et des chefs terroristes attribuées au Mossad au cours des dernières années. Et surtout, montrer sa tentaculaire capacité opérationnelle et lancer un avertissement à la communauté internationale : en cas d’attaque sur son sol, l’Iran n’hésitera pas à semer le chaos. Quoi qu’il en soit, l’attaque survient à un moment clé dans l’affrontement irano-israélien. Alors que les négociations avec le groupe 5+1 ne progressent pas, les chances d’une frappe israélienne augmentent. Le silence de Jérusalem, après un an de menaces à peine voilées, n’en paraît que plus inquiétant pour la communauté internationale. De plus, nous voilà en juillet, à seulement quelques mois de ce que Barak avait qualifié de “zone d’immunité” iranienne, c’est-à-dire une période au cours de laquelle une frappe militaire ne serait plus effective pour stopper les plans de Téhéran. Bien que le ministre ait depuis changé de ton, il existe une fenêtre opérationnelle jusqu’à la fin de l’année qu’Israël ne voudra pas manquer. Historiquement, c’est ce laps de temps qu’a employé l’Etat hébreu pour attaquer deux anciens réacteurs - celui de l’Irak en 1981 puis de la Syrie en 2007. Et l’été garantit aussi une bonne visibilité aux pilotes et aux équipes de reconnaissance pour localiser les cibles et évaluer les dégâts post-frappes. Dernier argument à considérer : l’exercice israélo-américain de défense antimissile prévu pour octobre. Les systèmes de défense antimissile américains seront alors déployés en Israël, offrant un niveau supplémentaire de sécurité au pays. Toujours chaud, l’été au Proche-Orient risque cette année de l’être bien davantage.