Si Israël avait eu le dessus au début de la Guerre des Six Jours, Jérusalem serait peut-être encore une ville divisée et la Judée-Samarie sous contrôle arabe. A la veille de la guerre, Moshé Dayan annonce au commandant du front jordanien, le général Ouzi Narkis, alors qu’ils passent en revue les positions jordaniennes à l’extérieur de Jérusalem, que le conflit imminent se concentrera principalement sur l’Egypte. “Evite toute action qui nous compromettrait avec les Jordaniens”, demande Dayan, sur le point de devenir ministre de la Défense. Avec le gros de l’armée déployée à la frontière du Sinaï, la dernière chose qu’Israël souhaite, c’est un front de combats supplémentaire à l’est. Si la Jordanie tire, les troupes de Narkis doivent répondre de façon mesurée - tir pour tir, mortier pour mortier - mais éviter toute escalade. Si un conflit à terre s’engageait néanmoins, tout territoire jordanien capturé devra être rendu après la guerre, avait déclaré le Premier ministre Levi Eshkol à son cabinet ministériel, tout comme le Sinaï a été rendu à l’Egypte après la Campagne de Sinaï de 1956, sous la pression internationale. Au lancement de la frappe israélienne préventive contre l’Egypte, au matin du 5 juin, le représentant officiel de l’Onu à Jérusalem, le général Odd Bull, est convoqué au ministère des Affaires étrangères avec un message urgent à délivrer au roi Hussein de Jordanie : si le royaume maintient la paix, Israël en fera de même. Mais si la Jordanie intervient, Israël répondra par la force. Le roi a déjà fait son choix. Le 30 mai, il était au Caire pour signer un pacte de défense avec le président Gamal Abdel Nasser. A son retour, la foule prise de ferveur guerrière, soulève sa voiture à l’aéroport, lui, à l’intérieur n’a jamais semblé si populaire. Il explique à l’ambassadeur américain que le pacte avec Nasser est “son contrat d’assurance”. Un contrat à la prime élevée : l’obligation pour Hussein de faire passer le commandement de son armée aux mains d’un général égyptien, Abdoul Moneim Riad. Déclaration d’intention Deux heures après le début des affrontements en Egypte, les armes jordaniennes ouvrent le feu sur le front est. La mission de Riad, consistant à déloger les forces israéliennes du Sinaï, sert les intérêts du Caire et non d’Amman. Les commandants jordaniens veulent un simple échange de feu, à moins que la victoire égyptienne ne devienne évidente. Mais Riad ordonne néanmoins à une batterie de chars de Jéricho de se positionner au sud de la Judée et de la Samarie pour menacer Beersheva, quartier général du Commandement sud israélien, en passant par Hébron. Pour arriver à la ville, les tanks doivent emprunter une route à la lisière de Governement House, fief du général Bull au sud de Jérusalem. Amman décide alors d’occuper l’enceinte onusienne jouxtant le territoire israélien, en dépit des probables répercussions diplomatiques, afin de protéger la route des attaques israéliennes. L’artillerie pilonne la moitié juive de la ville pendant des heures, mais la réaction israélienne, respectant les ordres de Dayan, est restreinte. Lorsqu’une compagnie de soldats jordaniens pénètre le territoire israélien, Narkis ordonne pourtant à la Brigade de Jérusalem, composée de réservistes locaux, de la repousser. L’escarmouche devient brutalement une guerre tous azimuts lorsque la radio du Caire annonce que la Jordanie a capturé le mont Scopus au nord de Jérusalem. Depuis 1948, Israël y maintient une garnison de 120 hommes, dans une enclave au-delà des lignes jordaniennes, avec rotation mensuelle sous protection de l’Onu. La radio cairote est en réalité dans l’erreur, Scopus n’a pas été attaqué. Mais Israël interprète, à juste titre, ce communiqué comme une déclaration de guerre. Mordechaï (Motta) Gur est envoyé à Jérusalem avec ordre de percer les lignes de défense jordaniennes et de rejoindre la garnison de Scopus. Narkis ordonne également à une brigade mécanique de pousser ses tanks et semi-remorques sur les hauteurs des collines du nord de la ville et de bloquer les chars jordaniens en provenance de Jéricho avant qu’ils n’atteignent le mont. Jérusalem, à Israël ou à la Jordanie ? La journée avance et la victoire contre l’Egypte devient évidente. Les esprits s’échauffent. Au Cabinet, des ministres donnent de la voix pour prendre la Vieille ville, chose encore impensable le matin même. La Vieille ville est, bizarrement, retirée des stratégies du Haut Commandement, comme si sa capture visait trop haut. Il existait des plans de secours pour attaquer virtuellement toute cible d’importance dans les pays voisins, mais pas pour la Vielle ville, pourtant littéralement à un lancer de pierre de la Jérusalem israélienne. On n’avait même pas pensé à laquelle des sept portes il fallait s’attaquer en premier. La seule stratégie existante était finalement l’appel biblique pour la rédemption messianique. Certains ministres s’opposent à la prise de la Vieille ville, craignant que la communauté internationale - et en particulier le Vatican - refuse une souveraineté juive sur l’un des sites les plus sacrés de la chrétienté. Ils soulignent que si le Premier ministre David Ben Gourion a dû céder aux demandes soviétiques et américaines de se retirer du Sinaï en 1956, il en sera de même pour Jérusalem, qui vaut bien d’avantage que les dunes ensablées de la péninsule désertique. Etonnamment, la plus forte opposition émane des ministres religieux, dont les partis mèneront plus tard le mouvement des implantations. Le dirigeant du Parti national religieux, le ministre de l’Intérieur Moshé Haïm Shapira, propose d’internationaliser la Vieille ville. “ Nous ne la rendrons pas à la Jordanie”, dit-il, “ mais au monde”. Eskol publie alors un communiqué prudent affirmant que la Vieille ville sera prise afin de mettre un terme aux tirs jordaniens - laissant ouverte la possibilité d’un retrait futur. Un impératif de l’histoire Israël a longtemps considéré la Légion jordanienne comme la meilleure armée du monde arabe. En 1948, la jeune armée israélienne est incapable de la déloger de ses positions. Depuis, néanmoins, la Légion arabe a revu son nom - c’est maintenant l’Armée jordanienne - et a remplacé ses officiers britanniques par des Jordaniens. Le gouverneur de la Jérusalem jordanienne, Anwar al- Khatib, est mortifié au cours de sa visite dans un hôpital de la Vieille ville d’apprendre que de nombreux soldats blessés maudissent leurs officiers qui ont déserté en plein combat. Et, de fait, il n’y quasiment aucun officier parmi les blessés dans les hôpitaux jordaniens. Du côté israélien, les officiers sont, au contraire, postés en première ligne et blessés en conséquence. La moitié des parachutistes combattant sur Givat Hatahmoshet (la colline des munitions), un point stratégique jordanien, sont tués ou blessés en quelques heures. Parmi les 14 officiers qui mènent les troupes parachutistes sur la colline le ratio est même plus élevé encore : 4 tués et 6 blessés. Dans les hôpitaux du côté israélien, les soldats blessés demandent souvent que leurs gradés soient soignés avant eux. Au second soir de la guerre, la prise de la Vielle ville devient inévitable. Le mouvement des combats a conduit les parachutistes à ses portes. Avant l’aube, le commandant jordanien, le brigadier Ata Ali Haza’a, informe le gouverneur Khatib de son retrait. Tous ses officiers, à l’exception de deux, ont déserté. Sans eux, explique-t-il, il ne peut continuer la bataille avec les 500 hommes qui lui restent. Aux dernières heures de la nuit, le bataillon lève le camp, à pied, traverse la seule porte de l’enceinte demeurée ouverte et prend le chemin du Jourdain. Quelques heures plus tard, les semi-remorques de Gour entrent triomphalement dans la Vielle ville par la porte du Lion. Israël a finalement décidé, presque au dernier moment, que retourner dans l’ancienne Jérusalem constituait un impératif de l’Histoire qu’un Etat juif ne peut se permettre d’ignorer.