Diplomates et hommes d’État peinent à trouver une résolution politique consensuelle et réaliste quant à la question de Jérusalem. En 1937, la Commission britannique Peel avait recommandé une solution à deux États sur le terrain : un État juif et un État arabe, avec une Jérusalem plus large, administrée par les autorités britanniques. Puis en 1947, la résolution de partage des Nations unies avait proposé de faire de Jérusalem une entité distincte sous tutelle internationale, à l’extérieur de la zone souveraine des communautés juive et arabe. Lorsque les combats israélo-jordaniens se sont tus à Jérusalem, fin 1948, la ville a effectivement été divisée entre l’ouest juif et l’est arabe. Mais c’était là une conséquence de la guerre, et non une prescription pour la paix. La division de la cité n’a pas empêché le gouvernement israélien de la proclamer capitale, ni d’encourager la croissance démographique juive, qui a doublé, atteignant les 200 000 âmes en 1967. La Jordanie, quant à elle, s’est montrée sous le jour d’une violatrice en série de ses obligations de l’Accord d’armistice, détruisant les synagogues et profanant le cimetière du Mont des Oliviers, interdisant aux Juifs l’accès au mur Occidental tout en ciblant les résidents juifs et les bâtisses de l’ouest de la ville jouxtés à la Vieille Ville. La libération de Jérusalem-Est, à la guerre des Six-Jours, a permis l’unification de la ville sous souveraineté israélienne. Ont alors commencé les projets de construction et d’expansion démographique juive, visant à consolider le contrôle et la présence juive sur les anciennes lignes d’armistice divisant la ville. Le maire de l’époque, Teddy Kollek, exécuteur de la vision du Premier ministre Levi Eshkol, a immédiatement promu la reconstruction du Quartier juif de la Vieille Ville ainsi que le développement de nouveaux grands quartiers juifs : Guilo et Armon Hanatziv à l’extrémité sud de Jérusalem, Ramat Eshkol et la Guiva Tsarfatit près de l’ancienne frontière, et Neveh Yaacov et Pisgat Zeev au nord. Cette planification urbaine s’est traduite sur le terrain par l’élargissement des frontières de la Jérusalem unifiée, sans pour autant altérer le caractère distinct des quartiers résidentiels juifs et arabes. L’apathie des résidents arabes Sous les maires successifs Ehoud Olmert, Ouri Lupolianski puis Nir Barkat, un nouveau plan alternatif devait garantir la propagation de la population juive à travers la ville, en établissant une présence juive dans les quartiers arabes. Au programme : faciliter l’acquisition de biens juifs - ou parfois la réacquisition d’anciens foyers juifs - dans les Quartiers musulman et chrétien de la Vieille Ville ; développer la Cité de David à Silwan/Hashiloah, tout comme à Sheikh Jarrah/Shimon Hatzadik, avec de petits groupes de Juifs à A-Tour/Mont des Oliviers, Abou Tor, Beit Orot/Mont Scopus, Ras el- Amoud/Maaleh Zeitim et Beit Nissan Beck/le quartier Giorgia en face de la Porte de Damas/Shekhem de la Vieille Ville. Ces lieux et d’autres encore ont été conçus pour que les Juifs s’installent politiquement à Jérusalem-Est, annihilant la possibilité d’un futur retrait israélien des zones urbaines de l’Est. En 2012, la population de Jérusalem approchait du trois quarts de million, dont environ deux tiers de Juifs et un tiers d’Arabes. L’hégémonie démographique juive à Jérusalem s’est opérée en parallèle, facilitée par une faiblesse politique du côté arabe. Les Arabes de la ville, qui jouissent du statut de résident, d’avantages sociaux et d’un niveau de vie raisonnable, n’ont jamais mené de campagne efficace contre ce qu’ils appellent commodément “l’occupation israélienne.” En ce qui concerne l’Autorité palestinienne, les Accords d’Oslo lui ont nié tout rôle politique à Jérusalem-Est, et le “mur de séparation” a effectivement coupé les Arabes de Jérusalem de la Cisjordanie. Puis la politique israélienne de ces dernières décennies a définitivement fait de la ville une entité politique et administrative. La population arabe choisit de ne pas voter aux élections municipales, soucieuse de ne pas légitimer la domination israélienne. Mais elle permet à Israël de marquer son monopole politique sur la ville entière. Si les Palestiniens pour leur part bénéficient d’une totale de liberté de mouvement et d’expression, ils ont succombé à un état d’engourdissement, victimes d’une dépolitisation collective. Bénédiction ou malédiction ? L’infrastructure et les services municipaux, y compris les routes et le système de l’eau, sont centralisés. Le mixage des populations, la proximité des quartiers juifs et arabes, les Arabes clients des centres commerciaux et du Zoo biblique, tout cela témoigne d’un contact humain quotidien entre les deux peuples et embaume la ville d’un parfum de normalité. Alors quelle perspective pour la Ville sainte ? Un contrôle israélien ininterrompu pour le futur proche. Israël ne pourrait se permettre de se retirer d’une quelconque partie de Jérusalem et accepter une capitale palestinienne dans la ville et l’âme du peuple juif. Une souveraineté palestinienne à Jérusalem-Est soulèverait un mouvement musulman belliciste et militantiste dans tout le pays et au-delà. Et le retrait israélien d’une partie de Jérusalem exposerait les Juifs de la ville à de graves dangers sécuritaires et terroristes. Aujourd’hui, la sérénité des résidents juifs, bien que pris pour cible ici et là, est rendue possible grâce à la présence de la police israélienne dans tout Jérusalem, côtés est et ouest. Sans elle, les tirs arabes de Shouafat sur Pisgat Zeev, ou les jets de pierres d’Isawiya sur les véhicules juifs de la route de Maale Adoumim, ne pourraient être contenus ou interceptés. Comment un terroriste palestinien sur la route de Jaffa pourrait être appréhendé si les forces de sécurité ne fonctionnaient pas dans la partie orientale de la ville, où il chercherait à trouver refuge ? L’assassin des huit élèves de la yeshiva Merkaz Harav à Jérusalem-Ouest en 2008 a été interpellé dans le quartier de Jebl Mubaker qui borde Armon Hanatziv à Jérusalem-Est. Un autre aspect de la vulnérabilité des intérêts juifs concerne les sites religieux antiques, comme le cimetière du Mont des Oliviers. Le vandalisme palestinien, déjà insupportable, se transformerait en véritable acte de destruction sans une présence israélienne. Le peuple juif a retrouvé sa capitale historique et spirituelle, et Israël remplit à merveille son mandat national en gouvernant et développant le Grand Jérusalem. C’est une bénédiction que beaucoup maudissent, mais une bénédiction dont la splendeur transcende les peuples et les religions, les touristes, les résidents et les pèlerins qui profitent de la liberté, la sécurité, la prospérité et la poésie de la Ville de lumière. L’auteur est un professeur retraité de l’Université hébraïque de Jérusalem. Cet article est basé sur une conférence du 14 mars au Centre Begin sur le thème de “Quelle est l’importance de Jérusalem pour l’Islam ?”