Au revoir Léa…

Hommage à cette femme, survivante de la Shoah : Léa Gottlieb, décédée à l’âge de 94 ans à Tel-Aviv, le 17 novembre dernier.

Lea Gottlieb 370 (photo credit: The Jerusalem Post)
Lea Gottlieb 370
(photo credit: The Jerusalem Post)
J’avais depuis longtemps envied’écrire un livre sur l’histoire incroyable de Léa Gottlieb et sonextraordinaire réussite. Je m’étais souvent demandé comment cette jeune femmearrivée en Israël de Hongrie après-guerre, via les camps de transit à Chypre,sans un sou, avait réussi à construire un empire ; à faire de Gottex plusqu’une simple marque de maillots de bain, un véritable art de vivre. Ma réponsea été « visuelle » et j’ai vite compris que tous les mots de Léa étaient danssa mode… L’ouvrage que je lui avais consacré, sorti en 2006 aux éditionsAssouline, a été traduit en six langues. Aujourd’hui, Léa n’est plus, maisGottex lui survivra. Je ne regrette qu’une chose : ne pas lui avoir dit aurevoir.

J’ai rencontré Léa Gottlieb en 2005. Gottex ne lui appartenait déjà plus, ellel’avait vendu au groupe immobilier Africa Israël, dont le président est un Juiforthodoxe d’origine russe, du nom de Lev Leviev. J’avais été surprise par cetteacquisition qui ne correspondait pas vraiment aux critères de décence de la loijuive, et je me demandais comment cet homme haredi de la tête aux pieds pouvaits’accommoder d’une marque qui exhibait de sublimes filles sirènes sur descatalogues en technicolor.

Car là résidait la force de Gottex, Rolls- Royce du maillot de bain. La marqueéditait de véritables livres d’art en papier glacé qui présentaient lesnouvelles collections et faisaient le tour du monde des modèles célèbres :Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Cindy Crawford et plus tard Laetitia Castaont toutes été les muses de Gottex. Le Néguev, Eilat et le Sinaï servaient dedécor à ces photos magnifiques, inspirées par le pays qui avait accueilli lajeune femme en 1949, son mari Armin, et leurs deux petites filles.

La haute couture du maillot de bain

La source d’inspiration de Léa Gottliebsera la lumière d’Israël et ses couleurs contrastées, le turquoise de laMéditerranée, le jaune d’or du désert, le bleu du lac de Tibériade, le rose despierres de Jérusalem et les dégradés de vert de Galilée. Autant de reflets quiserviront aux imprimés célèbres des maillots de bain favoris des stars : LadyDiana, Angelina Jolie, la reine Sofia.

Toutes les femmes de l’élégance et de la jet-set ont un jour porté du Gottex,qui dès sa création en 1956 devient un succès international. Le symbole du luxeet de la féminité. Mais aussi une coupe, des matières et toute une déclinaisonde vêtements avec des paréos, des robes de plage, des caftans, des jupeslongues.

Gottex, considéré comme la haute couture du maillot de bain, s’affirme comme lechouchou des pin-up d’Hollywood et fait d’Elisabeth Taylor son égérie. Pendantla semaine de la mode, en 2004, la marque présente une pièce de collectionsertie de diamants estimés à 30 millions de dollars.

Dans ses boutiques en noms propres dans le monde entier, elle a vendu plus d’unmillion de maillots de bain par an. Israël peut être fier, car avec sa mode,Léa Gottlieb aura été la meilleure ambassadrice du pays dans le monde entier.

Mais par ce bel après-midi de mars, installée avec Léa sur la terrasse de sonmagnifique penthouse de Tel-Aviv, les souvenirs ne sont plus là, car laterrible maladie dont Léa Gottlieb souffrait avait déjà attaqué sa mémoire. Ellea oublié Gottex. Elle raconte uniquement la Hongrie, les rues ensanglantées, lacourse pour fuir… L’atmosphère se charge de douleur, Léa est repartie là-bas. Ellene savait plus qu’elle avait été cette créatrice qui avait inventé un nouveaulook, ce qu’on appelle maintenant le « swimwear ».

En 1996, elle avait pourtant confié à un magazine de mode : « Je veux créertout un monde qui sera décliné autour du maillot de bain » 

De Gottlieb à Gottex 

Elle a lancé la fameuse marque de maillots de bain bleu et blanc.Retour sur le parcours hors du commun de cette pionnière de la mode israélienne.

GREER FAY CASHMAN 

Léa Gottlieb, née Hongroise, est arrivée en Israël avec sonmari et ses deux filles en 1949. Peu après la fin de la guerre en Europe, lecouple avait fondé dans leur pays natal une fabrique d’imperméables. Ilschercheront à l’exporter en Israël, mais rencontrent des difficultés, dues,surtout, à l’absence quasi-totale de pluie au pays du sel et du miel.

A la fermeture de la petite compagnie, le couple, toujours décidé à créer desvêtements pour l’eau, change ses plans pour se consacrer aux maillots de bain. Gottexvoit le jour en 1956. Le style nouveau et élégant créé par la marque captiveles professionnels de la mode et les acheteurs de l’étranger.

Peu de temps après sa création, Gottex devient un acteur incontournable de lavente de maillots de bain et ce, non seulement en Israël, mais aussi commeexportateur, vendant ses pièces à plus de 80 pays.

Léa ou « Lady Lea », comme on l’appelait dans le milieu, était la styliste enchef de la compagnie. Elle étend ses créations aux accessoires de bain, quideviennent bientôt très populaires. Ses ensembles maillots de bain, paréos,caftans, tuniques, jupes, pantalons et même vestes, le tout s’accordant, fontfureur. Gottlieb aime les fleurs. Elles l’ont aidée à se cacher des nazis danssa Hongrie natale, et lui ont donc sauvé la vie.

Pendant la guerre, plusieurs emplois clandestins lui ont permis de nourrir sesdeux petites filles, Miriam et Judith. Mais son apparence, très juive, estdifficile à cacher.

Afin de passer inaperçue, Léa cachait son visage dans un bouquet de fleursimposant.

Lorsqu’en chemin elle rencontrait des nazis, ils la prenaient simplement pourune fille de la campagne. Ses collections seront, par la suite, très fleuries,particulièrement d’Hibiscus, qu’elle porte dans son coeur.

Mais ses pièces sont aussi très « géométriques ». La créatrice aime ajouter descarrés, lignes ou bandes, qui jaillissent dans tous les sens, dans un mouvementdes plus intrigants. « Sophistication » est le mot d’ordre. L’extravaganceaussi était au rendezvous également.

Après l’horreur, les honneurs

Les plus grandes stars adoraient être vues à sesdéfilés. Ses catalogues, créés par Turnowsky et photographiés par Ben Lam,constituent en eux-mêmes de véritables oeuvres d’art. Gottlieb était la «grande dame » de l’institut d’exportation d’Israël pour la division textile etmode.

A cette époque, les « semaines de la mode » avaient lieu deux fois par an. Etéou hiver, peu importait pour les acheteurs étrangers, même s’il s’agissait demaillots de bain. Les acheteurs des pays de l’hémisphère Sud achetaient enhiver, et les pays du Nord commandaient à l’avance pour l’été. Le carnet decommandes était toujours plein.

Il y a quatre ans, lors d’une exposition à Yad Vashem en hommage aux rescapésde la Shoah qui ont joué un rôle important dans le développement d’Israël, surle plan culturel, économique, ou sécuritaire, Léa Gottlieb a été largement miseen valeur. L’exposition lui a consacré un espace important. En 1982, elle avaitreçu le titre de membre d’honneur de l’école Shenkar, d’ingénierie et de mode.

Elle soutenait aussi activement l’académie de Bezalel.

Parmi ses clientes préférées : la princesse Diana, pour qui elle organisa undéfilé à Londres. Mais parmi les stars fans de Gottex, il faut aussi noterBrooke Shields, qui eut la chance d’avoir un show privé, et Nancy Kissinger, lafemme de l’ancien secrétaire d’Etat américain. Sans oublier Elizabeth Taylor,qui aimait arborer les maillots de la marque ainsi que ses accessoires, ou OfraHaza, dont le caftan yéménite made in Gottlieb était bien connu. Aucune grandede ce monde ne se passait d’un Gottex dans sa garde-robe.

Après la mort de son mari en 1995, qui s’occupait de la branche commerciale dugroupe, la fortune de Gottlieb est lapidée.

Léa n’a d’autre choix que de vendre le bien familial, en 1997, à Lev Leviev. Etperd sa fille d’un cancer, peu après. Mais Léa n’a pas dit son dernier mot. Unefois la clause de nonconcurrence avec Gottex expirée, elle lance, à l’âge de 85ans, la marque de maillot de bain qui porte son nom. Et continuera à vivre desa passion, jusqu’à ce que la mort ne vienne lui lécher le visage.