Shmuel Yosef Agnon a commencé à écrire ses premières histoires dès l’âge de 8 ans, en yiddish et en hébreu. Soixante-dix ans plus tard, cet enfant prodige recevait le Nobel de Littérature “pour son art narratif particulier inspiré du quotidien du peuple juif”, en même temps que la poétesse juive allemande Nelly Sachs. C’était en 1966. A ce jour, Agnon reste le seul écrivain israélien distingué par le comité suédois. Ses œuvres ont fait le tour du monde, traduites en 45 langues. Tout avait commencé dans une petite bourgade de Galicie. Né Shmuel Yosef Halevi Czaczkes, son père était rabbin et accessoirement marchand de fourrures. Enfant prodige, Agnon n’a pourtant pas fait de grandes études. Tout au plus quelques années d’école élémentaire au Heder, l’école religieuse locale. Son père lui enseignait les grands textes du judaïsme, et sa mère lui lisait des contes en allemand. Une passion était née. Des années plus tard, ce rat de bibliothèque passera des heures entières à étudier les grandes œuvres de la littérature allemande. Après avoir publié son premier poème à 15 ans, le jeune écrivain quitte les steppes ukrainiennes pour monter en Terre promise. Il s’installe à Jaffa et fréquente les premiers salons littéraires, où il se lie d’amitié avec Yosef Haim Brenner. C’est aussi dans ces années-là qu’il rédige ses célèbres Agounot (Femmes damnées). Il adopte pour l’occasion un pseudonyme qui deviendra son nouveau nom de plume : Shai Agnon. Peu après, il s’embarque pour l’Allemagne, où deux personnes marqueront sa vie à jamais. La première, c’est Esther Marx, fille de banquier, qui en 1920 deviendra sa femme pour 50 ans, malgré l’opposition des parents. Le couple a eu deux enfants : Emouna et Hemdat, qui coulent aujourd’hui des jours paisibles à Jérusalem. Mais l’Allemagne, c’est aussi Salman Schocken, éditeur. C’est lui qui publiera tous les livres d’Agnon, permettant ainsi à l’écrivain de vivre de son art. Ses nouvelles apparaissent alors dans le journal Haaretz, propriété de la famille Schocken encore aujourd’hui. C’est d’ailleurs elle qui détient toujours les droits d’auteur sur les œuvres d’Agnon. Mais les choses ne vont pas toujours comme prévu : en 1924 un feu ravage la maison d’Agnon en Allemagne. L’écrivain déménage pour de bon à Jérusalem, suivi plus tard par le reste de sa famille. Peut-être un coup de pouce du destin... Après moult déménagements, la famille s’installe enfin dans ce qui aujourd’hui est un musée consacré à l’écrivain : la Maison Shai Agnon à Talpiot. Très vite, Agnon adopte Jérusalem. La ville inspire ce chantre du peuple juif. Au total, il aura écrit plus de 1 000 œuvres : des romans de 500 pages à des nouvelles de trois paragraphes et dont la plupart n’ont été publiées qu’après sa mort, en 1970. Lors de son discours devant le Comité Nobel, en 1966, il avait ainsi déclaré : “J’ai l’impression d’être né à Jérusalem”. A la recherche des 48 manuscrits perdus Qu’il décrive les vallées israéliennes ou les steppes ukrainiennes, tous ses livres sont empreints de références au judaïsme. C’est le cas de son premier ouvrage, dont le 100e anniversaire de la parution est célébré cette année. En 1912, Agnon n’a que 23 ans. Ce qui est tordu deviendra droit est l’histoire poignante d’une famille désargentée d’Europe de l’Est. Comme c’était l’usage à l’époque, le mari demande au rabbin un certificat de “mendiant”, qui atteste officiellement de ses difficultés financières. Mais au cours d’un de ses voyages, il revend son certificat à un tiers, qui sera retrouvé mort peu après. L’épouse, se croyant veuve, se remarie et fonde une nouvelle famille. Mais voici que plusieurs années plus tard, le mari revient au shtetl et découvre la situation. Commence alors un dilemme infâme : doit-il annoncer son retour à sa femme ? Cela signifierait qu’elle s’est remariée contre la loi juive et que son enfant est un mamzer, un bâtard, né d’une relation interdite. Le mari y renonce donc : il ne révèle pas son identité, laisse son épouse à sa nouvelle vie, mais garde un œil sur elle, de loin. Une histoire émouvante, qui illustre la richesse, mais aussi la complexité du judaïsme, ainsi que les conditions de vie des Juifs de Galicie. Selon Alan Mintz, traducteur et spécialiste d’Agnon, quand Agnon publie ce premier roman, la plupart des livres consistent alors en des satires de la vie des shtetls. Ce qui rend cette première œuvre d’Agnon encore plus révolutionnaire Rien que la publication de l’ouvrage a été une aventure en soi : à l’époque, Agnon était encore très pauvre. C’est un de ses amis qui a dû vendre ses lacets en cuir à un marchand arabe pour récolter les quelques deniers nécessaires au financement de l’édition. Une somme modique, qui permettra à Agnon, au départ, de publier 50 exemplaires. Aujourd’hui, seuls deux sont localisés : l’un à la Bibliothèque nationale de Jérusalem, l’autre au sein de la famille d’Agnon. La Fondation Beit Agnon, propriétaire de la maison d’Agnon à Talpiot est également partie à la recherche des 48 autres livres originaux manquants. Le Juif israélien “Personne n’écrit comme lui”, s’exclame le Dr Ruchama Albag, expert d’Agnon et professeur de littérature au Collège Levinsky de Tel-Aviv. “Il a inventé un nouveau langage, qui combine la Torah, le Talmud et l’hébreu moderne”. Agnon est l’un des rares grands auteurs qui écrivent en hébreu, qui n’est pas sa langue maternelle. Et le seul Prix Nobel de Littérature qui n’écrit pas dans sa langue maternelle ! Son fils Hemdat se souvient de ses parents conversant en allemand alors qu’ils habitaient encore Hambourg. Puis l’hébreu s’est imposé de soi, après leur déménagement à Jérusalem. Certes le style d’Agnon n’est pas le plus simple, ni le plus apprécié dans nos écoles. Quant au contenu, il a parfois été critiqué par les pionniers israéliens, qui voulaient se forger une nouvelle identité sans renvoyer au sombre passé des shtetls ukrainiens. D’après Albag : “Agnon ne rentrait pas dans les cases. Il était différent de cette génération d’Israéliens des années 1950 et 1960. Il a longtemps été plus juif qu’israélien.” En revanche pour le professeur Haïm Beer de l’Université Ben Gourion, “cet homme est une légende, c’est un miracle permanent et je dis cela après 50 ans d’analyses de ses œuvres”. Depuis déjà quelques années, on assiste d’ailleurs à un considérable regain d’intérêt pour le patrimoine d’Agnon et son parcours hors du commun. Même hors d’Israël, le style de l’auteur touche. Les thèmes de ses romans sont universels. Comme l’explique le Dr Albag, “Agnon avait pressenti les mutations qui allaient agiter l’Europe de l’Est et être sources de profonds changements. Et il en a fait sa mission : essayer de préserver dans ses livres un monde qui allait disparaître. Et en même temps, Agnon a su faire part de son expérience d’émigration, départ vers un nouveau monde”. Vers une nouvelle terre, promise.