De la légitimité d’être juif

Trois amis, des femmes, un peuple, de l’amour et des heurts… Et autant de façons d’appréhender le judaïsme.

Howard Jacobson Booker Prize 311 AP (photo credit: Associated Press)
Howard Jacobson Booker Prize 311 AP
(photo credit: Associated Press)
Peut-on sesentir intimement juif sans l’être officiellement ? Telle serait la questionFinkler. Quand Treslove, cinquantenaire londonien, se fait agresser dans uneruelle et traiter de « youpin », il en est convaincu, il est juif. Sinon,pourquoi l’aurait-on insulté de la sorte ? Il n’est pas sûr d’avoir bienentendu, il n’est pas sûr qu’on l’ait traité de Juif. Mais il le désiretellement qu’il s’en convainc. Il est heureux d’être pris pour un Juif, il estheureux d’être agressé parce qu’on l’a pris pour un Juif. Il porte en lui toutela culpabilité du judaïsme, et cela lui plaît. Treslove a deux vrais amis :Libor, un veuf de 90 ans, et Finkler, un ami de fac, veuf également. Tout deuxsont juifs, le premier n’y prête pas tellement attention, le second en a honte.Et Treslove ne peut s’empêcher de se demander pourquoi avoir honte d’être juif.Lui qui a couru toute sa vie après une quelconque forme de judaïté, après desfemmes juives, après des mots yiddish qu’il ne comprenait pas. Il y a unecertaine légitimité à prouver quand on se dit juif. Treslove n’en a aucune etc’est là tout le problème. Finkler, son ami de l’université, unpseudo-philosophe prétentieux, est profondément antisioniste. Par culpabilité ?Par contradiction ? Pour prouver encore davantage qu’il est juif et peut donc,légitimement, prendre parti dans le débat du sionisme ? Pour Treslove, Finklerest l’archétype du Juif. Et, tout en le maudissant, il l’admire et fait de sonnom un nom commun : finkler, juif donc. « Levez la main, ceux qui pensent quecet homme est Juif ou ressemble à un Juif ! ». Cette phrase, c’est Finkler quila déclame ironiquement à Treslove, lorsque celui-ci lui parle de sonagression. Tu n’es pas juif, tu ne ressembles pas à un Juif, tu n’as aucuneraison de le penser. Touché, en plein coeur. Puis, il y a Hephzibah, cetteplantureuse Juive que Treslove va rencontrer et va aimer comme jamais. C’estjuste après un repas de Pessah pris chez son ami Libor qu’il va la connaître.Cette fête ne pouvait mieux tomber : « Pourquoi cette nuit est-elle différentede toutes les autres nuits ? ». Après beaucoup de tentatives ratées, Treslovese méfie des femmes, il les maîtrise, se joue d’elles, se fait volage. MaisHephzibah agit en mère et c’est précisément ce dont Treslove a besoin. 
Amourtoujours
Ce livre parle beaucoup d’amour. Entre les hommes et les femmes, maisaussi entre les hommes. Les trois amis s’aiment d’une belle amitié. Libor faitbien souvent le lien entre les deux plus jeunes qui se haïssent et s’adorent,l’un étant passablement jaloux de l’autre, et réciproquement. L’auteur parleaussi de l’amour d’un peuple. Du peuple juif en l’occurrence. Treslove veut enêtre, Finkler donnerait tout pour y échapper et Libor fait celui qui s’enmoque. La judaïté, la Shoah, la Terre, Israël, les sionistes, Gaza, tout celadégoûte Finkler. Il rejoint un petit groupe d’intellectuels londoniens, laSociété des Juifs honteux, aussi appelé SHOAH. Subtil ce Finkler. Son épouse,Tyler, ne comprendra jamais cette attitude. Elle, la belle Juive que Treslove atoujours aimée secrètement... Et pourtant, Tyler s’est convertie ! Ce n’est pasune « vraie ». Pour tous, cela ne compte pas, mais pour Treslove, qui seratoujours un « faux », cela compte beaucoup trop. Howard Jacobson aborde desthèmes peu exploités sous cet angle : avoir le droit d’être juif sans êtrecirconcis, prétendre travailler dans une bibliothèque hébraïque sans connaîtrel’hébreu, et la fameuse culpabilité juive dont on parle souvent sans tropsavoir ce que c’est. Avec une plume libre, drôle et émouvante, il nous livreles sentiments de trois hommes abîmés et fragiles, chacun à la recherche dequelque chose. Libor ne vit que dans le souvenir et les odeurs des vêtements deson épouse Malkie. Finkler se cache sous des idéaux auxquels il n’est même passûr de croire et attend qu’on le rassure sur son droit à être juif sans sedétester. Enfin, Treslove a trouvé sa Junon, comme le lui avait prédit unevoyante des années auparavant, et continue à chercher une certaine forme debénédiction pour faire partie du peuple élu. Le lecteur s’accroche à cespersonnages, à leurs histoires passées, à leurs tourments. Au fil des pages, ondécouvre un Treslove qui se modifie, qui grandit, un Finkler qui s’adoucit etcommence à comprendre le bonheur de la simplicité. Quant à Libor, nous nedévoilerons pas au lecteur de quoi sera fait son avenir…