De l’art et la philosophie à Bethlehem

Le premier film de Youval Adler représentera Israël aux Oscars. Rencontre avec un réalisateur atypique.

P20 JFR 370 (photo credit: Vered Adir)
P20 JFR 370
(photo credit: Vered Adir)
Tout terrain. Peude cinéastes ne se sentent autant à l’aise en évoquant le film Greasequ’Heidegger. En fait, Youval Adler, réalisateur du film Bethlehem, estprobablement le seul. Il ne s’attendait pas à un tel succès avec son premieropus. Le film a remporté un grand nombre de prix à travers le monde. Et vientd’être sélectionné pour représenter Israël aux prochains Oscars, dans lacatégorie « Meilleur film en langue étrangère ». Un honneur qui lui revientaprès avoir décroché l’Ophir du meilleur film (équivalent israélien des Césars)en septembre dernier, mais aussi après avoir été acclamé au festivalinternational du film de Venise ainsi qu’aux festivals de Toronto et Telluride.

« C’est presqueun film noir, un thriller », dit-il pour introduire son film. Bethlehem racontel’histoire pleine de suspens d’un adolescent palestinien, informateur pour lesservices israéliens, et de sa relation complexe avec son responsable au ShinBet (Agence de sécurité d’Israël). Ces deux personnages sont placés au cœur de l’intrigue,mais leur histoire restitue celle qui se déroule de part et d’autre de la Ligneverte.

C’est la premièrefois qu’un long-métrage israélien (coécrit ici par Ali Waked) montre la réalitéinstable de la vie en Judée-Samarie. Les allégeances y changent rapidement, legouvernement n’a que peu d’autorité dans les affaires courantes et même lamilice palestinienne a du mal à être payée.

« C’est le genrede film qui n’essaie pas à tout prix de faire passer un message, mais qui peutexprimer des choses instructives pour le spectateur tout en restantdivertissant », avance Adler. Plus surprenante encore, sa réponse sur les filmsqui ont influencé son style quand il travaillait sur Bethlehem : « Grease. Lascène de poursuite à Bethlehem est formellement structurée comme la grandescène de danse dans Grease », précise-t-il. « C’est comme une mise en abymecinématographique, un film dans le film ».

Un parcours enzigzag

A 44 ans, Adler aun parcours atypique pour un cinéaste. Né et élevé à Herzliya – « Pas la partiesur la plage, la partie avec les bandes de jeunes, c’était West Side Story » –,il a grandi dans une famille d’artistes. Son père fait partie du trio Adler(« meilleur trio d’harmonica au monde », affirment certains). Sa mère, MalkaAdler, est romancière et thérapeute familiale. Doué en maths au lycée, il faitson service militaire (dans la maintenance des drones, « rien à voir avec lesservices secrets »), puis étudie les mathématiques et la physique àl’université, pour ensuite embrasser une carrière d’artiste bien réussie dansla sculpture et la photographie. Son travail est exposé et vendu dans un grandnombre de prestigieuses galeries. Il étudie également la philosophie à ColumbiaUniversity à New York, décrochant un doctorat dans une branche de laphilosophie analytique. « A un moment donné, j’ai tout simplement cessé decréer », explique-t-il. Mais réaliser un film l’a toujours fasciné. Scarface etApocalypse Now sont ses œuvres de chevet. Il se lance.

Ebaucher unscénario depuis New York

Attiré par larapidité de la révolution numérique du début des années 2000, il décide departir de zéro. « Je me suis heurté à la réalité, c’était un processus long ettourmenté. Le but était de me familiariser avec le 7e art et d’apprendre laréalisation grâce à des méthodes artisanales », se souvient-il.

Si, à 20 ans,tout lui réussissait, les choses ont été plus difficiles autour de latrentaine : « J’avais vraiment le sentiment de traverser un désert. Avec lerecul, cela paraît logique, j’ai été confronté à ce que Heidegger appelle “lenéant” ». Il réalise malgré tout un court-métrage et travaille dur à l’écrituredes scénarios. Pour apprendre la direction d’acteurs, il prend des cours àl’Actors Studio de New York et travaille avec des comédiens. « Je regardaisTaxicab Confession », une émission de télévision dans laquelle les gens sontfilmés à l’arrière d’un taxi. « Je recopiais les dialogues, analysais lesdifférentes attitudes des passagers, puis je demandais aux acteurs de rejouerles scènes », raconte-t-il.

Toute cettepréparation finira par lui inspirer confiance et il se lance dans son premierlong-métrage. Il choisit son sujet en suivant la seconde Intifada, alors qu’ilvit toujours à New York.

« J’ai vu unevidéo de l’exécution d’un informateur palestinien en pleine rue. Les gensréagissaient comme si c’était quelque chose de banal. Ils s’arrêtaient pourregarder et ne semblaient pas être pressés », s’étonne-t-il encore. Adler sefascine pour ces événements. Et s’interroge : « Quel est le rôle des servicessecrets israéliens ? J’ai décidé de ne pas inventer la réponse et de commencerà enquêter », dit-il. « Mon but était de montrer quelque chose que le publicn’avait encore jamais vu ».

Réalisant qu’il abesoin d’un collaborateur, il prend alors contact avec Waked, un journalistepalestinien. Les deux hommes commencent à ébaucher un scénario, souvent via dessessions Skype, car Adler vit toujours à New York.

« J’ai tout desuite apprécié Ali », se remémore-t-il. Journaliste, ce dernier a des contactsdans tous les milieux. « Des militants des Brigades des martyrs d’al-Aqsa luienvoyaient des messages du style : “Nous venons de tirer sur une jeep, nelaissez personne d’autre s’en attribuer le mérite” ». De son côté, Adlerrencontre des agents de sécurité israéliens afin de mieux comprendre leurtravail. Et découvre l’intimité surprenante entre un informateur et sonsupérieur. Il s’agit généralement d’une relation à long terme. Les agents luidécrivent le mode de recrutement. « Ils cherchent des gens qui éprouvent unmanque, qui ont besoin d’amour, d’attention et de respect. C’est une vraierelation d’exploitation », confie-t-il.

Les agentsdeviennent presque des substituts parents. « “L’informateur dont j’ai la chargem’appelle jusqu’à 6 fois par jour, je suis comme son psy”, me racontaient-ils.C’est une relation faite d’une réelle intimité mais également d’exploitation ».

Trois stars

Trois stars sontindéniablement nées dans le film d’Adler. La première est Shadi Mari, qui joueSanfour, l’informateur palestinien adolescent. « C’est un génie, ce gamin »,affirme Adler avant d’ajouter : « Il est au cœur du film. Nous l’avons trouvéassez vite. Nous avons commencé à auditionner les enfants acteurs palestinienset nous avons tout de suite vu qu’il avait quelque chose de spécial ». Le défisuivant était de trouver « un gars israélien qui lui corresponde », pour jouerle rôle de Razi, son contact au Shin Bet. Cet Israélien se devait d’être bonacteur, mais également de parler couramment l’arabe, puisque plus de la moitiédu film se passe en cette langue. Tsahi Halevi était un ancien candidat à TheVoice en Israël. Ayant passé son adolescence en Egypte, jouer en arabe luiétait naturel. Il a remporté le prix Ophir du meilleur second rôle. Sa présenceà l’écran, discrète mais sexy, semble lui garantir un avenir de star du cinémaisraélien. « Au début, Tsahi ne ressemblait pas à l’image que je me faisaisd’un officier des services secrets », admet Adler. « Mais il a cettetranquillité, cette écoute. Ce n’est pas ce que je m’étais imaginé, mais celafonctionne parfaitement », se réjouit-il.

Troisième acteurà crever l’écran : Hitham Omari. Sa performance intense et menaçante dans lapeau de Badawi, un milicien qui devient dangereux lorsqu’il n’est pas payé, estun des temps forts du film. « Il est incroyable, il improvise de manièremagistrale », juge Adler.

Côté production,le cinéaste a notamment bénéficié du soutien du Fonds du film de Jérusalem, unenouvelle institution destinée à encourager les tournages dans la capitale. Uneaubaine pour Adler : « Il y a quelque chose de fantastique, de beau etd’étonnant dans cette ville. Cet endroit est fou, il y a la folie dans sespierres ». Salué de toutes parts pour son travail, l’homme ne s’arrête pas àson coup d’essai et travaille déjà sur un nouveau scénario. La philosophie etles arts plastiques ne lui manquent pas. « On peut facilement tourner aupuriste dans ces domaines ». Et de sourire : « Mais pas au cinéma… ».