Là-bas, dans les montagnes de l’Atlas

Kamal Hachkar, 33 ans, est le réalisateur du documentaire De Tinghir à Jérusalem, les échos du Mellah.Audacieux ? Cela va sans dire. Rencontre avec un passionné lors de son récent passage à Jérusalem.

1302JFR18 521 (photo credit: DR)
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A la différence de tous les rêveurs quisongent à reconstituer leur passé et partir à la conquête de leurs racines, silointaines soient-elles, Kamal Hachkar n’a pas fait que fantasmer. Il a pris leparti d’unir ces deux communautés que peu de choses opposent si ce n’est ladistance : les Juifs d’origine marocaine en Israël et les musulmans marocains.

Kamal est franco-marocain. Né à Tinghir, un petit village de l’Atlas, dans unefamille musulmane, il s’embarque vers les côtes méditerranéennes avec sa mèrealors qu’il a à peine 6 mois, afin de rejoindre son père, déjà sur le solfrançais pour gagner son pain. « J’ai eu une enfance à la Marcel Pagnol »,plaisante-t-il, lorsqu’on lui parle de son éducation marocaine. Diplômé de laSorbonne, cinéphile confirmé et parisien en quête d’ailleurs, Kamal estaujourd’hui professeur d’histoire en banlieue parisienne. Peut-être pas pourtrès longtemps, ironise-t-il.

Avant le collège, l’auteur du documentaire n’avait jamais fréquenté la communautéjuive, et surtout, il ne s’était pas imaginé qu’un jour, il relaterait sonpropre passé d’immigré à l’aune de l’histoire des Juifs de Tinghir, son villagenatal.

De l’Atlas à la Galilée

A 15 ans, Kamal découvre, au détour d’une simplediscussion avec son grand-père, l’existence des Juifs berbères. Mais à songrand dam, il prend aussi conscience de leur disparition.

Commençant à se poser des questions sur sa propre identité marocaine, il seraamené à s’intéresser à ce peuple, jadis voisin de ses pères, désormais « exilé» à Jérusalem. « Ils étaient nombreux ici, mais ils ont été envoyés en exil »,note un jeune garçon dans le documentaire.

Après avoir fréquenté le cinéma israélien et palestinien à Paris, Kamal décidede partir en Israël et dans les territoires palestiniens, un voyage à proposduquel il confie au Jerusalem Post : « J’ai appris à faire la différence entreun peuple et son gouvernement ». Et le réalisateur, alors en herbe, quiaimerait que d’autres Français l’imitent dans ce double voyage, de s’inscriredans une association qui enseigne l’hébreu et l’arabe.

Passionné de la langue hébraïque, il retourne en Terre sainte en 2005, dans lecadre d’un voyage organisé par Parler en Paix. Au cours d’une visite enGalilée, son guide, lui-même juif marocain avec lequel il partage plus quequelques affinités, rencontre un autre Juif marocain de sa connaissance dans unpetit village du nord. Le guide et l’homme avaient combattu ensemble en 1973lors de la guerre du Kippour.

Les retrouvailles sont émouvantes.

Puis Kamal entre en scène. Le guide le présente à l’homme comme un marocain del’Atlas. L’homme répond qu’il vient de cette même région, avant de souffler cemot, comme une formule magique : Tinghir.

Ces deux hommes, nés dans ce même village, que plusieurs milliers dekilomètres, deux religions et une vie d’éloignement séparent, se sont ainsirencontrés par hasard, en Galilée.

Kamal tombe des nues en réalisant que cet homme est loin d’être le seul. « J’airetrouvé des Israéliens qui connaissaient mes grands-parents marocains »,confie-t-il.

Les jeunes d’aujourd’hui comme hier 

« Reconnecter les peuples, créer desconnexions perdues et des identités communes au-delà du conflit politique »,sont désormais les missions de Kamal, qui nie avoir été déçu au cours de sondocumentaire. « Je n’ai jamais eu de refus de rencontre, et encore moins deJuifs qui n’avaient pas un bon souvenir de leur passé marocain. C’était unevéritable découverte pour moi, parce que je pensais que tous les Marocains étaientmusulmans. J’ai décelé soudainement l’existence d’un autre qui n’était plus là,mais dont il restait toujours des traces, des tombes et des maisons vides. J’aicompris qu’on ne se forme pas sans altérité », conclut-il.

Si l’idéalisme du réalisateur est contagieux, ce n’est pas sans raison. Sondocumentaire brouille les préjugés sur les confrontations judéo-musulmanes (auMaroc tout du moins), et laisse à penser que ce petit village de l’Atlas, loindes problèmes urbains était aussi loin des problèmes identitaires.

Une scène trouble les spectateurs, et leur laisse le sourire aux lèvres.Interviewés à la sortie d’école, des jeunes marocains s’expriment sur laquestion juive. Fusent alors les idées et l’on entend : « Non, on ne nous enparle pas à l’école. Mais nos parents nous racontent, ils vivaient tousensemble, commerçaient entre eux. C’était la coexistence ! ». « Ma mère m’aparlé du chtoto, le pain juif, il ressemble au nôtre ».

« Evidemment que s’ils étaient encore là, on irait à l’école tous ensemble, ilsauraient le droit d’étudier comme nous ! ».

Et là, émergeant de la foule, un adolescent au sourire rieur : « Moi je connaisleur chanteur », et le jeune homme de mimer le chant de Shlomo Bar : « Cheznous à Kfar Todra, au coeur des montagnes de l’Atlas, Quand un enfantatteignait l’âge de cinq ans, On lui tressait une couronne de fleurs, Et onceignait sa tète de cette couronne ».

Autre parallèle frappant entre les deux cultures : le cinéaste opère unrapprochement entre sa propre immigration en France dans les années 1970 etcelle des femmes juives.

Aussi demande-t-il à sa grand-mère : « Elles aussi ont dû souffrir ? ». Et lagrand-mère berbère d’acquiescer.

« On mangeait par terre » 

Donnant la main à son grand-père, il parcourt lesrues de l’ancien quartier juif. Ici encore, tout prouve qu’ils vivaient en «communion ». Les musulmans allaient à la mosquée, et en face les juifs priaient« en transe », note son grand-père. « Et ils se prosternent comme nous ? », «oui et après ils sautent en l’air ».

Au cours de cette balade dans les entrailles du Tinghir juif, Kamal interrogeson aîné sur les commerces. « Ici c’était un commerce juif, son voisin étaitmusulman. Ils parlaient berbère comme nous ». Scrutant les bâtisses qui jadisappartenaient aux Juifs, le réalisateur confie à son grandpère : « J’aimeraisêtre une petite souris pour voir ce qui se passait à l’époque », et son aïeulde répondre avec nostalgie : « Moi aussi… ».

Plus tard, le documentaire montre un vieil homme plongé dans ses souvenirs :lorsque les tribus ennemies attaquaient « par milliers » le petit village,Juifs et Musulmans se battaient comme des frères côte à côte, raconte-t-il. LesMusulmans allaient même dormir dans les maisons juives pour monter la garde.

En Israël, l’exemple le plus frappant de cette mosaïque culturelle reste lalangue. Les témoins de Tinghir, que Kamal a retrouvé, mélangent à la fois leberbère, l’hébreu et le français. Mais, comme le note le réalisateur, l’hébreuvient en dernier pour beaucoup : « Ils s’adressent directement à moi en arabeou en berbère ». A la fois complètement éberlué et fier de ces retrouvailleslangagières, il fera luimême l’effort d’utiliser l’hébreu.

Enfin, comment ne pas mentionner ces deux femmes, au coeur de son film, Hannaet Aicha, deux juives marocaines, ou plutôt marocaines juives, traditionalisteset pieuses, deux femmes qui chantent avec leur âme des chants berbères, dansentet répondent à la question : « Es-tu israélienne : non je suis marocaine ». LeSeder de Pessah ? Elles le préparaient de la même manière, exactement. Mais «on mangeait par terre ».

L’opération « choc » de Kamal, comme un point d’orgue : mettre en contact sonpère et M. Ilouz, un Juif du Maroc qui vit en Israël depuis 1974. Et ce, viaSkype. Les deux hommes se questionnent chaleureusement, prennent des nouvellesdes anciens de Tinghir, s’invitent à des retrouvailles… « Reviens au pays, tues chez toi », dira le père de Kamal à Ilouz.

L’utopie d’un improbable retour 

Choc des cultures. La fille d’Aïcha, «israélienne à 100 % », selon ses mots, ne comprend pas les regrets de sa mèrepour un pays où « elle lavait sa lessive à la rivière. Rien que pour ça, celane me manque pas ».

Kamal conclut sur « la vie judéo-berbère telle qu’elle a été ne pourra plus jamaisexister ». Pourtant, il reste un espoir : celui de l’avenir des relationsjudéo-arabes. Le documentaire, par ailleurs, ne lésine pas sur les difficultésde l’arrivée des Juifs marocains en Israël. Un sujet tabou dans l’Etat hébreu,qui reste encore une blessure ouverte pour ces communautés rapidement mises aubanc des « arriérés » par les kibboutznikim, et les pionniers ashkénazes dupays.

Parlant l’arabe, mal le français et l’hébreu avec gêne, ils auront beaucoup demal à s’intégrer dans le monde israélien.

Une des raisons de leur nostalgie sans borne pour leur pays d’origine. « Oùsont passés les gens biens (les Musulmans) ne cesse de répéter une femme deCasablanca ».

Un des témoins révèle, sourire jaune aux lèvres, les tourments de son arrivée enIsraël. Espérant s’installer à Ashdod, il est, lui et ses compagnons defortune, très surpris lorsque le bus arrive à Bet Shean. A l’extérieur, ledernier convoi d’olim les attend et leur crie de ne pas descendre du bus.Rébellion pacifiste ou peur du dehors, ils ne quittent pas leur siège.

« Jusqu’à minuit, le bus a fait des tours de la ville ». Si bien que même lapolice n’a pas réussi à les déloger.

Ces souffrances d’immigrants, peut-être à l’insu des intentions de KamalHachkar, rappellent aussi les difficultés à fonder un pays de « déracinés ».

Une question reste en suspens quant à ce départ si soudain dans les pleurs etla peine. Un historien israélien d’origine marocaine, Yossef Chetrit raconte :« Nous n’étions qu’un corps provisoirement établi au Maroc, ce qui ne veut pasdire un corps étranger. Mais la vie en exil n’est que momentanée. » Il fautsavoir en sortir, même dans la douleur. L’heure était venue de faire cheminvers Eretz Israël.

Un non-dit se dessine : le sentiment de trahison ressenti par les Juifs lorsquele gouvernement marocain s’est aligné contre Israël au sein de la Ligue arabe.Une femme raconte : « Au puits, nos voisins ne nous disaient plus bonjour ».

Continuer le combat

En cette soirée de janvier, la salle de l’Institut françaisRomain Gary accueille la projection. C’est la première nuit de neige àJérusalem. La cinémathèque, où le film devait originellement être diffusé, afermé exceptionnellement ses portes. Malgré tout, une soixantaine de personnesont répondu présent.

Dans ce chaos hiérosolomytain, Kamal propose à deux artistes palestiniens,présents dans la salle, de chanter. Puis vient le tour de cette Juivemarocaine, à la voix suave, qui chante en arabe et émeut l’assistance. Kamal aréussi non seulement à rassembler deux communautés en Israël, mais en un tourde main, ou plutôt de chant, il est parvenu à réchauffer la salle en instituantune atmosphère festive. Des larmes de rire et d’émotion s’entremêlent. Lesprojets futurs du cinéaste : organiser des retrouvailles ou filmer lepèlerinage de ces Juifs à Tinghir.

Bien que sélectionné au Festival de Casablanca, et loué à Montréal, New York,Paris, Tel-Aviv et Jérusalem, Kamal a été critiqué par les panarabistes et lesislamistes qui accusent son film d’être sioniste.

La programmation de son documentaire au Festival national du film de Tanger aété dénoncée par un député islamiste.

Une fois de plus, on l’accuse d’un parti pris pour la cause sioniste. Quant àla presse islamiste marocaine, elle s’est acharnée sur le documentaire, petitcataclysme au sein de la société culturelle de Tanger, tandis que le camp «libéral » l’a défendu avec ferveur : pétitions, manifestations, articles dejournaux se sont multipliés.

Kamal Hachkar a remporté le prix de la première oeuvre au Festival national dufilm de Tanger. Une victoire pour tous ceux qui, au Maroc, combattent pour laliberté sous toutes ses formes et contre l’obscurantisme islamiste.

Et de quoi encourager Kamal à poursuivre son combat.

Prochainement, on verra son documentaire au festival de Milan, au festivalinternational de cinéma de mémoire commune, en Corrèze à Tulle avec pour thème« Etranges étrangers », et en juin à Marseille dans la catégorie « Mémoire dela Méditerranée ».

Si chaque bonne nouvelle remporte son lot de peines, Kamal connaît aussi ledeuil. En pleine ascension vers le succès, il vient de perdre son grand-pèreBaha, héros du film, dimanche 10 février au matin.