Quand le conte de fées tourne au cauchemar

Les histoires d’amour finissent mal… en général… Sophie Cohen est bien placée pour le savoir. Cette avocate francophone spécialiste des questions de divorce a décortiqué la pathologie de certains conjoints.

2301JFR24 521 (photo credit: DR)
2301JFR24 521
(photo credit: DR)

Ils se marièrent et ils vécurent heureux. C’est ainsi que se terminent nombre decontes de fées pour enfants.
Oui mais voilà, la réalité est bien souvent toute autre.

C’est ce qu’a pu constater Maître Sophie Cohen, avocate au barreau de Jérusalemdepuis une vingtaine d’années.
Cette francophone d’origine a choisi de se spécialiser dans les affairesfamiliales, en particulier dans les questions de divorce. Si, explique-t-elle,la séparation se passe parfois très bien et résulte d’une entente mutuelle,basée sur un compromis décidé entre deux adultes responsables, le divorceconflictuel s’illustre, dans la majorité des cas, par toute une panoplie decomportements extrêmes, déviants et destructeurs.

« On assiste à une volonté de harceler le partenaire par le biais desprocédures judiciaires, de ne pas lui payer ce qui lui revient de droit, commela pension alimentaire, de ne pas partager le fruit d’un travail en commun… »,Détaille-t-elle.

Bref, une guerre sans fin. Le lot réservé à nombre de couples qui se séparent.Mais pour Sophie Cohen, il s’agit là d’un mécanisme de fonctionnementparticulièrement complexe qui exprime la volonté de détruire l’autre, des’approprier ce qui lui appartient.

Un constat auquel elle est parvenue au terme d’années de pratiqueprofessionnelle et d’expérience personnelle, et décrit dans un ouvrage qu’ellevient de publier, intitulé : Le conjoint prédateur ou le guide juridique de lasurvie conjugale.

Au départ, un prédateur, victime de parents toxiques, qui reproduit les schémasconnus de l’enfance. En face, sa victime, une proie facile, qu’il choisit nonpar amour, mais par intérêt.

Une fois l’union scellée et la toile du piège tissée, le bourreau se révèle etlaisse percer sa véritable personnalité : celle d’un être tyrannique, qui, àforce de dénigrement et d’humiliation, s’emploie à asservir l’autre, à porteratteinte à son identité.

Dr Jekyll et Mr Hyde 

Avocate de formation, l’auteure a émaillé son ouvrage decitations de psychologues de premier plan et de références de spécialistesinternationaux en matière d’aliénation parentale et de comportements déviants.Au terme de pervers, elle préfère celui de prédateur « qui s’approprie lesénergies vitales de l’autre, pour se recharger, lui. Un processusd’instrumentalisation, long et complexe, que l’esprit humain n’est pas préparéà comprendre, incapable d’imaginer que l’être aimé va rendre le bien pour lemal. Et pourtant, c’est ce que démontre Sophie Cohen dans son ouvrage, grâce àde nombreux exemples de cas vécus.

Ces princes – ou princesses, car la pathologie se décline pour les deux sexes –charmants des premiers instants sont bel et bien capables du pire. La mutationde l’ange au démon se fera en douceur, de façon insidieuse.

« Ce sont des personnes issues de tous les milieux socioéconomiques », pointel’avocate, « des caméléons sans véritable identité propre, donc dotés d’unegrande capacité de mimétisme, prêts à tromper tout le monde ».

Le prédateur est brillant. Sa stratégie est simple, mais efficace : d’abord semontrer comme le héros venu sur son grand cheval blanc à la rescousse du faibleen détresse – une personne récemment divorcée, en difficulté financière, enproie à des échecs personnels ou professionnels. Puis le piège se referme : dela séduction à la prédation, analyse l’auteur, en passant par la mise en étatde dépendance.

Et si la victime n’ose parler, par respect d’elle-même, le prédateur – qui auraaussi séduit l’entourage – n’aura aucun problème à mentir, salir sonpartenaire. « Il n’aura aucun état d’âme à mettre l’autre dans une situationfinancière difficile ou à manipuler les enfants quand il y en a (syndromed’aliénation parentale) », précise Sophie Cohen.

A l’instar du syndrome des enfants battus qui battent à leur tour devenusadultes, le prédateur est généralement la victime d’un ou de ses parents, privéd’amour, élevé dans l’hypocrisie et le mensonge. Il n’aura de cesse que dereproduire les schémas déviants reçus depuis son plus jeune âge par « desparents égoïstes qui utilisent leurs enfants pour leurs besoins propres ». Desparents toxiques comme les décrit l’auteure, qui exercent une manipulationpsychologique dont l’enfant aura du mal à sortir. « C’est très dur pour unenfant de se dire que son parent lui fait du mal.

C’est une idée à laquelle on ne nous prépare pas. » Car dans nos sociétésjudéo-chrétiennes, la notion de parent est taboue, explique l’auteure. « Lamère est un personnage sacré, elle est forcément bonne. On nous abreuve de lanotion d’instinct maternel. Mais il existe des mères nocives pour leur enfant,et des pères aussi ».

Même la relation avec la belle-mère « envahissante » n’est pas un mythe,poursuit-elle, « ce sont des mères qui ont fait un enfant pour elles-mêmes, parégoïsme, et qui n’acceptent pas qu’il les quitte. D’ailleurs, pour le ShalomBait (paix des ménages), on apprend aux jeunes couples à savoir fixer leslimites avec leurs parents. » 

Justice et psychologie 

Pour Maître Cohen, qui afait du droit son sacerdoce, la machine judiciaire manque de psychologie. « Lapsychologie et le juridique devraient être indissociables dans les dossiers dedivorce », estime-t-elle. D’abord pour protéger les victimes, car quand cettedernière veut divorcer, le prédateur devient violent.

En clair, pour l’avocate, il faut déjà reconnaître que ce processus est grave,pour ensuite le faire comprendre aux professionnels de la justice.

« On commence désormais à prendre juridiquement en compte le harcèlement moral,mais cela reste toujours compliqué de stopper le prédateur, de prouver qu’ilétait posté devant le lieu de travail de sa victime ou devant chez elle. Cesont des actes anodins, mais ils s’inscrivent dans ce mécanisme qui va miner lavie de l’autre, le détruire ».

En clair, pour l’auteure, il faut déjà reconnaître que ce processus est grave,pour ensuite le faire comprendre aux professionnels de la justice. « La justicese base sur des preuves matérielles, des témoignages, alors que le processus deprédation est difficile à justifier ». Sophie Cohen pointe alors du doigtcertaines lacunes des législations : « Ainsi la loi ne reconnaît pas le volentre époux. En matière de partage des dettes, il est difficile de prouver lanotion d’abus du partenaire en vue de le dépouiller. Le système judiciairen’est pas adapté. » Mais comment alors s’attaquer à cette imposante machinequ’est la justice ? Quelles sont les clés pour réformer les rouages de cette institutionet faire bouger les juges ? Il faut certes repenser la formation desprofessionnels de la justice, estime maître Cohen, mais il faut aussi que legrand public soit conscient des risques et des dangers du processus deprédation. « Si on accepte cette réalité, on pourra aider les vraies victimeset changer le système de l’intérieur. Car s’il n’a plus de proie pour lerecharger, l’entretenir financièrement, le prédateur meurt alors de lui-même. »Tel est donc le but de son livre : éveiller les consciences à des mécanismesdifficilement imaginables, auxquels la société n’est pas préparée et proposerdes solutions. Pour l’heure, celle qui a passé des journées entières à aider etsoutenir ses clients, a décidé de mettre sa carrière d’avocate sur pause, pourse consacrer à la diffusion de son ouvrage. Dans l’espoir de voir le systèmechanger, et ne plus avoir à se battre contre des moulins à vent.

« Il fallait que je publie ce livre », explique-t-elle, « c’était une nécessité». Ou, comme l’explique le Rav Yehouda Ben Ichay dans la préface de laréédition sortie début janvier, après un premier tirage épuisé, il s’agit « àprésent de déceler des comportements maladifs qui semblaient auparavant tenirdu sort et du hasard ». Faire en sorte que la loi du plus fort progresse versla loi du plus juste.

Bien sûr, nulle question ici de roman ou de style littéraire. Il s’agit bel etbien d’un guide juridique, mais à destination de tous publics. L’auteur a faitle choix d’articuler son propos de manière pédagogique et de décortiquer pointpar point un processus complexe, qu’elle a judicieusement illustré d’histoiresvraies, rencontrées dans son quotidien d’avocate.

Elle ponctue son propos par une liste de conseils à l’attention descélibataires, jeunes mariés ou victimes avérées. Son credo : un appel à lavigilance. Et sa maxime : se méfier des gens trop parfaits.